LE BAISER DEVINE
U w soir d'été , quand l'astre de Vénus Verse un jour doux sur les fleurs rafraîchies , Joue à travers les rameaux plus touffus, Et sert l'Amour errant dans les prairies; Thaïs , quittant l'ombre de ses berceaux , Court respirer l'air serein des campagnes, Et va chercher ses folâtres compagnes Qui l'attendoient sur le bord des ruisseaux. Un jupon court , un air de négligence , Sans les contraindre, ajoute à leurs appas: On s'entrelace; on croit marcher, on danse: Sur le gazon l'essaim vole en cadence; Leur pied l'effleure, et ne le courbe pas. Leur ame pure aux soucis est fermée.
Les sauts finis, on propose des jeux:
Thaïs attache un bandeau sur ses yeux; Voilà Thaïs en Amour transformée.
On fait silence , on s'approche , et soudain Plus ramassé le cercle l'environne :
i6 LES BAISERS.
Zémis imprime un baiser sur le sein,
Ciane au col , Rosire sur la main :
Chaque baiser tour-à-tour se moissonne,
Et ma Thaïs, qui se dépite en vain,
Doit deviner la bouche qui le donne :
Mais, qu'est-ce, hélas! que ce jeu si charmant,
Si l'on exclut les baisers d'un amant? .
Toujours le piège est près de l'innocence.
Je voyois tout à travers un buisson,
Et je voulois, dans mon impatience,
Cueillir aussi ma part de la moisson.
]\{[on sein palpite, et mon oeil étincelle;
Dans tous mes sens circule un feu nouveau :
J'avance et fuis , me résous et chancelle :
L'Amour me dit; ose, et sois-moi fidèle;
Thaïs toujours n'aura point mon bandeau.
Je crois l'Amour; il m'applaudit de l'aile,
Et je m'élance au milieu du troupeau.
L'éclair moins vite a sillonné la nue.
Belles de fuir; moi de les apaiser.
Je joins Thaïs, et ma bouche éperdue
Brûle son sein par un triple baiser.
Thaïs se trouble, et ne peut s'y méprendre;
Fille jamais n'en donna de pareil;
Le cœur lui bat, son front est plus vermeil :
On l'interroge, et je crains de l'entendre:
Elle est muette : un doux frémissement,
O ma Thaïs ! s'élève dans ton ame ,
Elle s'allume aux rayons de ma flamme , Et ton silence a nommé ton amant.
La nuit survient ; c'est un temps d'indulgence; Son voile sert ma crainte et ta pudeur : Ta voix jura de punir mon offense; Mais le serment vint mourir dans ton cœur. Contre mes feux tes compagnes sévères Vouloient t'armer; leur bouche, en te quittant, Te rappeloit ces baisers téméraires, Et demandoit un exemple éclatant :
Chacune insiste , et chacune , en soi-même , Forme des vœux, pour que celui qu'elle aime,/ Le lendemain, lui veuille en faire autant.
VIIIe BAISER.