LA DECLAMATION THEATRALE
JlJe tous les arts d'agrément, la déclamation est sans contredit un des plus brillants , un des plus faits pour séduire et procurer à la société des plaisirs nobles et d'utiles délassements. Toutes les nuances des passions , toutes les délicatesses de l'esprit, sont assujetties à cet art enchanteur. Inséparable des lettres et des sciences , il a contribué , comme elles, à consacrer le repos de ces nations prédominantes qui se sont disputé tour-à-tour le droit d'éclairer la terre, après l'avoir ravagée. La déclamation chez elles faisoit partie de l'éducation; elle étoit comptée parmi ces exercices nécessaires pour développer les grâces du corps , assurer la contenance, fixer le maintien, et mettre en jour les dons de la nature. Ce seroit mal définir un art aussi étendu , que de le borner à la simple récitation théâtrale. Le geste, l'action, la marche, l'expression du visage, l'éloquence muette des mouvements, tout l'extérieur en dépend, et lui doit cet accord majestueux qui donne la vie à la parole , et en perfectionne les effets.
Il eut, ainsi que les autres arts , son enfance , ses progrès, ses variations, et parut sous autant de formes qu'il y a de
différences dans le caractère des peuples qui l'ont cultivé. Il est probable, et même prouvé par tous les témoignages des anciens, que leur déclamation étoit notée, et qu'ils l'accompagnoient d'un instrument. On faisoit la musique d'une tragédie, à peu près comme on fait aujourd'hui celle d'un opéra. Peut-on souffrir, dit Lucien, qu'Hercule, la massue à la main , couvert d'une peau de lion , et l'air formidable , vienne sur un théâtre fredonner le récit de ses travaux? Cet usage, il est vrai, semble bien absurde au premier coup d'oeil ; mais il cesse de l'être autant, lorsqu'on veut réfléchir à la prosodie des langues grecque et latine. La prononciation naturelle étant déjà mesurée , harmonieuse et presque musicale, le chant de la déclamation n'avoit plus rien d'extraordinaire, et devenoit même indispensable. Lucien, qui se moque de tout, et se déclare sans restriction contre l'emphase des acteurs de son temps, n'a pas manqué de tourner en ridicule leur manière de s'habiller. Ils se guindoient sur une espèce de chaussure appelée cothurne: non contents de ce piédestal, ils se grossissoient par le milieu du corps, afin que leur circonférence fût proportionnée à leur élévation ; de sorte que Philoctète, Agamemnon , ne se montroient aux yeux des spectateurs que bien matelassés , bien rembourrés, et avec une taille gigantesque. Tout cela paroît monstrueux, et le seroit effectivement parmi nous qui sommes emprisonnés dans nos salles de spectacles , et presque confondus avec les acteurs; mais comment, dans une étroite enceinte, pouvons-nous rapprocher l'optique des immenses théâtres de la Grèce et de Rome ? Sans les précautions que l'on prenoit alors, tous les grands personnages qui figuroient dans les drames n'auroient eu l'air que'de Pygmées; la vraisemblance étoit manquée , l'illusion détruite. Cette exagération prétendue, savamment combinée avec les effets de la perspective, rentroit dans l'ordre de la nature, et ne pouvoit dé-
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plaire qu'à un esprit cynique et mordant qui, n'épargnant pas les dieux mêmes, ne se faisoit aucun scrupule de s'égayer sur des comédiens.
Ce que je ne puis comprendre, ce que je serois presque tenté de ne pas croire, malgré la foule des autorités qui l'appuient, c'est ce bizarre partage de la déclamation entre l'acteur chantant et l'acteur gesticulant. Ce double emploi devoit distraire l'attention, diviser l'intérêt, et nuire à cet ensemble si recommandé dans les représentations théâtrales. Pouvoiton voir, sans éclater de rire , un personnage débitant de sang-froid et les bras croisés, des vers brûlants , où se peignoient tour-à-tour l'ambition, l'amour, la fureur, la haine; tandis que l'autre, obligé de se taire, se dédommageoit de son silence, par une agitation perpétuelle, des mouvements convulsifs; et des contorsions épouvantables? Sans doute, dans les endroits pathétiques , il étoit aussi chargé des sanglots et des larmes. Son immobile compagnon se voyoit dispensé de tout, excepté de la mémoire; et la perfection de son talent consistoit apparemment à ne s'émouvoir de rien, Quelque respect superstitieux que l'on conserve à l'antiquité, il n'est guère possible de justifier cette ridicule méthode. Il arrivoit souvent que le silencieux faiseur-de gestes s'acquittât mal de son rôle, et que le chanteur excellât dans le sien : dès-lors on devoit huer l'un , en même tems qu'on applaudissoit l'autre. Quelle majesté pouvoit avoir un pareil spectacle, et doit-on se figurer que les Romains, parce qu'un de leurs acteurs (*) s'enroua à leur répéter un morceau brillant d'un drame, se soient avisés de cet enfantillage qui dégrade leur théâtre aux yeux de la raison ?
L'abbé Dubos discute longuement tous ces objets; il pro-
(*) Livius Audronious, dans une de ses pièces, dont on lui fit répéter plusieurs fois quelques vers frappants.
cède par sections, et est ennuyeux par chapitres. S. Cyprien7 Justin le Martyr, l'hérétique Tertullien , auteurs sacrés et profanes, il met tout à contribution pour la plus grande gloire du théâtre. Ce fatras, qui contient cent pages dans ses volumineuses réflexions , est réduit à vingt par M. l'abbé de Condillac: l'un n'est qu'un savant, l'autre est un philosophe.
Quoi qu'il en soit, la déclamation étoit dans la plus grande estime chez les deux peuples les plus polis de l'univers. Cet orateur fameux qui , du haut de la tribune , imposoit au vainqueur d'Athènes, et porta si loin les conquêtes de l'éloquence , prenoit des leçons du comédien Andronicus. Quintilien cite souvent avec éloge Ésopus , célèbre acteur ; et l'amitié de Cicéron pour Roscius prouve à la fois et le talent de ce comédien , et le cas que l'on faisoit à Rome de l'art de déclamer. Lorsqu'on vouloit désigner la supériorité de quelqu'un dans un genre , on disoit de lui que c'étoit un Roscius. Il paroît que cet acteur réunissoit tous les suffrages; et n'eût-il obtenu que celui de son illustre panégyriste, c'en étoit assez pour le recommander à la postérité. Mais je ne conçois pas comment il put s'asservir à l'usage dont je viens de parler, ayant ses propres réflexions pour guide , et Cicéron pour ami. Il est certain au moins qu'il en sentoit l'abus. S'il en faut croire l'orateur romain , Roscius avoit résolu de déclamer plus lentement , en dépit du chanteur et des flûtes, qu'il vouloit obliger à le suivre. Son geste se ralentissoit souvent , quoique le chant fût rapide et la mesure précipitée. Il oublioit l'accompagnement pour consulter le sens du rôle, puisoit dans l'abandon de quelques parties une nouvelle force pour faire briller les autres , plaçoit dans son action ces ombres délicates qui en augmentent l'intérêt, et frappoit enfin ces grands coups de maître , toujours amenés par quelques sacrifices. Dans cet éloge sont comprises les