AMILCAR, RÉGULUS
AMILCAR
Viens, mortel inflexible, Implacable ennemi, plus que nous insensible; Viens t'applaudir encor de m'avoir outragé. S'il s'oppose à ta perte, Amilcar est vengé.
RÉGULUS, de l'air le plus sombre.
Rejoins tes Africains : dis-leur que leur otage Va bientôt avec eux retourner àa Cartilage.
AMILCAR
Tu quitterois ces lieux!
RÉGULUS
Je l'espère du moins.
AMILCAR
Quoi, les nœuds les plus chers...
RÉGULUS
Mon cœur a d'autres soins.
Carthage me verra, courageux et fidèle-, Du respect des serments lui laisser un modèle. Va, quel que soit l'excès de sa férocité, Souffrir pour son pays n'est point l'adversité. Je l'avoûrai pourtant; à ce retour pénible, Mon cœur, qui s'y résout, est loin d'être insensible. Mais il est, je le sens, des devoirs révérés,
128 RÉGULUS
Qui, pour être cruels, n'en sont pas moins sacrés;
L'homme doit les remplir, c'est son plus beau partage.
Il doit à ces devoirs mesurer son courage;
Ou, laissant le mépris s'attacher à ses pas,
Il se creuse un tombeau, même avant son trépas.
AMILCAR
Malheureux ! quand tes dieux aux miens te redemandent , Veux-tu que je te traîne aux tourments qui t'attendent ? Moi-même je ne puis y songer sans terreur; Contemple leur image et connois-en l'horreur. Vois notre orgueil blessé, se changeant en furie, Dévouer aux douleurs les restes de ta vie, Et par tes fiers dédains tes bourreaux excités, Appesantir sur toi leurs bras ensanglantés. Vois le fer et le feu lentement te détruire, Et la mort, pour toi seul, cent fois se reproduire.
RÉGULUS
Amilcar, on saura, sous le ciel africain,
Ce que peut la constance et le cœur d'un Romain.
AMILCAR
Eh quoi, ton front est calme, et c'est moi qui frissonne ! Quelle est cette vertu dont l'ascendant m'étonne? Que ton sort, Régulus, ne dépend-il de moi! Ton ennemi sauroit te sauver malgré toi. Adieu... ne me hais point. Ce cœur fier et sauvage Admire l'héroïsme, applaudit au courage... Puissé-je partir seul ! puissent mes soins heureux Soustraire à ses destins un mortel généreux !
Je veux pour mon pays des succès légitimes ; Il lui faut des rivaux, et non pas des victimes.