MARCIE, RÉGULUS
MARCIE arrivant.
Qu'entends-je ! Son trépas!...
RÉGULUS se relevant.
Ciel! MarcieL.
MARCIE
Ah, barbare!...
Tu hâtes par tes vœux l'instant qui nous sépare !
TRAGÉDIE. i3i
Quoi, je suis dans tes bras !... Combien je t'ai pleuré ! Et tu voulois me fuir ! va, j'ai tout réparé. Cruel, tu m'es rendu: le sénat, qui t'admire, Tremble et frémit du piège où tu l'allois conduire : Tous les cœurs sont à toi... Quel moment!
RÉGULUS
Que dis-tu ?
MARCIE
Oui, nous te défendrons de ta propre vertu. Pour te rendre à ton fils, à sa mère qui t'aime, Il faut donc, malheureux, t'arracher à toi-même!
RÉGULUS
D'où naissent ces transports? d'où venoit cet effroi?
MARCIE
Je sais tout d'Amilcar. Moins rigoureux que toi , C'est lui que je craignois, et c'est lui qui m'éclaire.
RÉGULUS
Quel trouble ! quel discours ! qu'as-tu donc osé faire ?
MARCIE
J'ai couru, j'ai volé, l'œil inondé de pleurs. L'enceinte, où de nos lois régnent les défenseurs, A soudain retenti de mes trop justes plaintes. Les sénateurs émus ont ressenti mes craintes , Et ma main , prévenant les plus noirs attentats , Te ravit au cercueil qui s'ouvroit sous tes pas. J'ai de tous nos malheurs retracé l'origine, La rigueur de tes fers, la mort qu'on te destine; Oui, je l'ai révélé, ce secret plein d'horreur,
i3a RÉGULUS.
Qu'un silence sublime enfermoit dans ton cœur : J'ai peint tes jours en proie à des monstres impies, Dans l'art des cruautés surpassant les Furies, Et pour t'oter des jours long-temps infortunés , Dérobant un supplice aux enfers étonnés. L'excès du désespoir me tenoit lieu d'audace : Je n'ai rien épargné, cris, prières, menace. A mes récits affreux, tous les fronts ont pâli; De tendresse et d'effroi les cœurs ont tressailli; Et de tous, sans rougir, j'ai brigué le suffrage... Ce noble abaissement déplaît à ton courage; Mais à ta plainte ici laissant un libre cours, Je serai fière encor, si j'ai sauvé tes jours.
RÉGULUS, avec vivacité.
Digne fruit de tes soins... Dans leur ardeur trop prompte, Loin de la prévenir, as-tu juré ma honte ? A tes vaines frayeurs serai-je donc soumis ? Et faut-il te compter parmi mes ennemis , Parmi ceux de l'état ?
MARCIE
De l'état! à quel titre?
Je prends Rome aujourd'hui, l'univers pour arbitre. Eh, que n'as-tu point fait pour tes concitoyens? Tu renonças pour eux à de paisibles biens : Pour défendre leurs murs troublé dans ton asile, Oublié quand ton bras ne put leur être utile, De leur gloire occupé dans l'un et l'autre sort, A ton amour pour eux que manque-t-il ?
TRAGÉDIE. i33
RÉGULUS
Ma mort.
Tu m'arraches le cœur!... et ton fils et ta femme N'ont-ils pas , Régulus , quelques droits sur ton arae ? Verras-tu d'un œil sec et ses pleurs et les miens ? Quand tu peux les serrer, rompras-tu nos liens ? Si tu veux nous ravir notre unique espérance, Si rien ne peut fléchir ta farouche constance, Peins-toi mon abandon, et vois, dès aujourd'hui, Ton épouse expirante, et ton fils sans appui.
( Régulus se détourne pour cacher son attendrissement. )
Tu m'aimas!... ah ! ton cœur infidèle et parjure Doit-il donc tout à Rome, ef rien à la nature?
REGULUS avec le plus grand trouble.
Elle aura mes regrets; elle eut mes premiers vœux. De ce cœur déchiré plains l'effort douloureux, Son trouble, ses combats... sa foiblesse peut-être.
( avec enthousiasme. )
Que dis-je ! moi trahir les bords qui m'ont vu naître ! La patrie est un corps respectable et sacré. Qui de nous peut, sans crime, en être séparé? Lui prodiguer son sang, la servir, la défendre, Va, crois-moi, ce n'est point lui donner, c'est lui rendre : Ne lui devons-nous pas rangs, honneurs, sûreté, Le nom de citoyen, surtout la liberté; La liberté!... sans qui l'homme cesse d'être homme, Le fondement, l'orgueil et la gloire de Rome?
i34 RÉGULUS.
Il faut de quelque peine acheter sa douceur : Mais , exempt de travaux , a-ton droit au bonheur ? L'ingrat qui le prétend, qu'il s'éloigne, qu'il fuie, Qu'il aille loin du Tibre ensevelir sa vie, Et malheureux partout, chassé de l'univers, A des monstres errants disputer les déserts !
MA.RCIE.
Ah , dieux ! combien ton zèle et t'aveugle et t'égare ! Peut-on être à la fois et sensible et barbare? Mais quelle est donc enfin, quelle est ta liberté, Ce don si précieux, et par toi si vanté? Des maux qu'elle t'a faits revois la triste image. Depuis douze ans , ta vie est un dur esclavage : Ose me démentir. Depuis ce temps , dis-moi , Un jour, un seul moment, as-tu joui de toi? De l'amitié paisible as-tu goûté les charmes ? Peux-tu chérir un bien qui fait couler mes larmes ? Je ne puis commander au trouble de mes sens. Enfin, ouvre tes yeux éblouis trop long-temps; Reviens à la nature : être époux, être père, En respecter toujours le sacré caractère , Voilà les premiers nœuds, le véritable honneur, Les lois saintes de l'homme, et surtout son bonheur.
RÉGULUS avec vivacité.
Marcie!...
MARCIE
A ces transports, à ta noble colère, Je répondrai deux mots : je suis épouse et mère.
TRAGEDIE. i35
REGULUS avec une sorte de fureur.
Sois Romaine.
M ARCIE se jetant dans ses bras avec le plus grand attendrissement.
Cruel !
RÉGULUS troublé, et d'une voix attendrie.
Va rejoindre ton fils.
Que lui dirai-je, hélas ! dans le trouble où je suis ?
Avec moi renfermé sous un toit solitaire ,
Sans cesse à ma douleur il demande son père.
De son âge innocent il dédaigne les jeux :
Le fils de Régulus est déjà malheureux !
Songe avec quels transports , quelle touchante ivresse,
Tu reçus dans tes bras ce fruit de ma tendresse !
Toi, qui l'as tant chéri, tu vas donc l'immoler?
Instruit par tes leçons, il peut te ressembler.
Ses progrès , son ardeur auroient pour toi des charmes
Déjà sa foible main a soulevé des armes.
( Régulus fait un mouvement de joie. )
Digne d'être ton fils, il se fait mille fois, Toujours plus attentif, raconter tes exploits. Souvent même, au récit de ta longue souffrance, Il semble être saisi d'un instinct de vengeance; Et de mon désespoir prévenant les éclats , H vient, avec des cris, se jeter dans mes bras... Oui, je l'ai vu souvent, pour toi quel doux présage '
i36 RÉGULUS,
Frissonner de colère au seul nom de Carthage. Tu semblés t'attendrir !
RÉGTJL US, retenant ses larmes.
Je reconnois mon fils...
Il sera quelque jour l'honneur de son pays.
Ton égal , ton vengeur, si tu veux le conduire.
RÉGULUS
Mon exemple et son nom suffiront pour l'instruire. Mais que vient-on m'apprendre ?