SUR LA DECLAMATION THEATRALE
principales qualités d'un acteur ; et Roscius , quelles que fussent ses idées, ne pouvoit éluder entièrement la tyrannie de la coutume et le caprice de la multitude.
J'ai cru qu'un précis de l'ancienne déclamation devoit trouver sa place à la tête de cet ouvrage , pour ceux et celles qui , cultivant leur art sans le connoître , ne se donnent point la peine d'en approfondir l'origine et d'en suivre les vicissitudes.
L'art de déclamer, parmi nous, fut long-temps informe et digne des tréteaux sur lesquels il s'exerçoit. Ce sont les grands écrivains qui font les grands acteurs. Jodelle voulut rétablir la tragédie et la comédie avec des chœurs , selon la forme des anciens ; mais ses ouvrages étoient aussi pitoyables que les histrions qui en chargeoient leur mémoire ; et son nom n'a passé jusqu'à nous , que pour servir d'injure aux modernes qui lui ressemblent. Garnier ne forma point de meilleurs comédiens; et ceux qui pensionnoient le poète Hardy , pour qu'il eût à leur fournir par an six tragédies complètes , donnent à croire , par l'oubli où ils sont plongés , qu'ils avoient plus de courage pour apprendre , que de talent pour représenter. Une semble pas même que, du temps de Rotrou , bien supérieur à ces trois hommes , il ait paru aucune troupe supportable , et qui mérite de nous arrêter un moment.
Le siècle de Louis XIV fut pour l'Europe un faisceau de lumière qui éclaira tous les arts, se répandit sur tous les objets, et vivifia, en quelque sorte, la masse de l'esprit humain. Le théâtre sortit de son chaos. La tragédie s'éleva au plus haut degré sur les ailes de Corneille ; le génie fit naître le goût, et des acteurs parurent (*). Les deux Baron éton-
(* ) Je ne m'arrêterai , dans cette légère esquisse , qu'à la déclamation tragique , comme tenant de plus près à l'art en général , s'appropîiant
lièrent par la perfection de leur jeu : ils franchirent l'intervalle qui sépare toujours l'enfance d'un art , ses progrès et sa maturité. Le seul talent de Corneille en enfanta mille autres. C'est ainsi qu'un grand homme donne l'impulsion à son siècle , el influe sur ce qui l'environne , en versant dans les âmes cette rivalité, cette émulation créatrice qui produit dans tous les genres les efforts et les succès. Il sembloit qu'il se fît alors une noble conspiration de tous les talents pour former le plus beau des siècles , sous un monarque vraiment digne du trône, par cet instinct de grandeur qui alluma bientôt l'enthousiasme des sujets.
C'est de là que la déclamation compte son premier âge , et presque ses plus beaux jours. Racine suivit; et Champmeslé, de son temps, fut un présent dont l'amour voulut embellir la scène. L'auteur de Phèdre, de Bérénice, d'ïphigénie, ne put résister à la séduction d'un organe touchant qui secondoit son génie, et multiplioit ses adorateurs. Il se plaisoit à perfectionner lui-même cette actrice charmante , qui trouvoit dans son cœur toutes les dispositions nécessaires pour bien profiter des leçons d'un pareil maître. Quelles leçons, depuis surtout qu'elles furent échauffées de ce feu que Racine savoit si bien peindre et devoit si bien sentir! Ils se couronnoient du même laurier , et avoient établi entre eux une douce communauté de gloire et de talents , qui intéressoit le public et sembloit assurer ses plaisirs.
Après cette agréable époque , la déclamation commença à
plus particulièrement le titre de déclamation, et étant sujette à beaucoup plus de changements. D'ailleurs , tout le monde sait que les trois spectacles se sont perfectionnés en même temps , et ont brillé du même éclat. Le mouvement une fois donné, les progrès de l'un ont entraîné ceux de l'autre. Si j'avois voulu m'appesantir sur chacun d'eux , je serois tombé dans une dissertation très -longue et très ennuyeusement inutile.