SUR LA DECLAMATION THEATRALE. C
dégénérer et à perdre de son premier lustre. Le François est trop brillant dans ses goûts pour n'être pas volage ; il se refroidit bientôt sur cette noble simplicité qui avoit fait ses délices ; on chercha d'autres moyens , d'autres combinaisons, et l'art fut altéré par les efforts que l'on tenta pour l'enrichir.
Beaubourg, gâté par les applaudissements, s'abandonnoit à une fougue monotone , qui éblouit d'abord , et dut plaire à des spectateurs dont le goût émoussé demandoit qu'on le réveillât, à quelque prix que ce fût, et qu'on l'arrachât par de fortes secousses à l'ennui et aux langueurs de l'habitude. Cet acteur, d'après les notions que j'en ai pu recueillir, jouoit tout du même ton , et avec le même emportement ; nulle transition , nul repos , nulle intelligence des contrastes : son jeu étoit tout d'une pièce, et n'est échappé au mépris que par une chaleur désordonnée , qui mêloit confusément quelques beautés à d'horribles défauts.
Mademoiselle Duclos, de son côté, introduisoit dans la déclamation une espèce de musique et de chant , qui en faisoit un langage à part, et en détruisoit tout le charme. Elle déclamoitpar octave, et l'on auroit pu noter ses inflexions. On voulut bien attribuer à son génie une nouveauté qu'on ne devoit qu'à son organe; et le troupeau des admirateurs la plaça bientôt sur le trône de Melpomène. Elle eut pourtant des avantages réels , qui lui font pardonner ses succès. Ses larmes étoient belles, sa douleur touchante, sa figure vraiment tragique : elle pleuroit à tort et à travers ; mais enfin elle pleuroit, et c'en étoit assez pour émouvoir le spectateur, qui excuse tout en faveur de l'ame , première et rare qualité sans laquelle toutes les autres n'obtiennent que des succès passagers.
Tel étoit l'état de notre déclamation , lorsqu'une actrice inimitable vint lui rendre ses premiers traits , et la ramener
ÎO REFLEXIONS
à la pureté de son origine. Les lettres furent à la fois éclairées par deux phénomènes, Le Couvreur etM. de Voltaire. Quels beaux jours cette double aurore promettoit à la nation ! Elle ne fut pas trompée dans ses espérances. Les ouvrages de l'un trouvèrent toujours dans l'autre une interprète intelligente et digne du génie brillant qui l'associoit à l'éclat de ses travaux. Elle avoit l'organe voilé, mais intéressant; la taille peu avantageuse, mais noble et facile; surtout une de ces physionomies qui parlent à l'ame , et s'embellissent par l'expression du sentiment. Jamais de si beaux yeux ne s'ouvrirent pour répandre des pleurs. La muse tragique y respiroit tout entière. On retrouvoit dans son jeu la sagesse de Baron et la chaleur de mademoiselle Duclos. C'étoit le comble de l'art ; c'étoit plutôt le chef-d'œuvre de la nature. L'auteur d'Alzire et de la Henriade fut toujours son admirateur et son ami; et lorsqu'elle eut fermé les yeux , il jeta des fleurs sur sa tombe, lui paya le tribut de ses larmes, et la vengea, autant qu'il fut en lui, de l'outrage de la nation et des fureurs du préjugé. Pour moi , lorsque mes regards se reposent quelque temps sur les traits de mademoiselle le Couvreur, que nous a transmis le pinceau de mademoiselle Coypel, dans l'attitude de Cornélie tenant l'urne de Pompée, je ne puis me défendre de l'attendrissement involontaire que fait naître en moi l'image d'un grand talent qui n'est plus, et d'une indignation secrète, trop bien justifiée par notre ingratitude.
C'est à cette illustre actrice qu'est dû l'honneur d'avoir enfin fixé le vrai genre de la déclamation , et déterminé le goût du public jusqu'alors flottant, inquiet et amoureux des nouveautés. Dufresne, mesdemoiselles de Seine et Balicourt marchèrent sur des traces encore récentes , et furent dignes de leur modèle. Le théâtre depuis a toujours été rempli par des sujets distingués dans des genres différents, et ne