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laisse le droit de se plaindre qu'à ces hommes difficiles , censeurs éternels du présent , et qui ne louent que ce qu'ils ont perdu.
Si l'art de déclamer aujourd'hui paroît un peu s'éloigner des vrais moyens et négliger les grands effets , en récompense il a beaucoup acquis du côté du raisonnement. Cet esprit philosophique qui, comme une sève nouvelle, a circulé dans toutes les branches de la littérature, est venu soumettre à sa justesse le délire brûlant de l'ancienne déclamation. Plus ingénieuse et moins libre, moins vigoureuse et plus parée , elle mesure la carrière où elle s'élançoit autrefois : elle nous rend en grâces les transports que nous regrettons, et nous offre des tableaux d'un dessin plus correct, d'un coloris plus sage , si l'on peut le dire, et d'une ordonnance plus réfléchie. M. Le Kain et mademoiselle Dumesnil sont les seuls qui connoissent encore ces écarts , cette fougue impétueuse, et cet involontaire oubli de soimême qui enlève au spectateur le temps de l'examen, et au critique le froid compas de l'analyse. Plusieurs de nos acteurs se félicitent d'avoir introduit dans leur jeu ce qu'ils appellent des tons de vérité. Ces sortes de tons, tout-à-fait disparates avec ceux qui précèdent et qui suivent, m'ont quelquefois paru trop brusques, trop saillants, et tombent presque toujours dans ce familier qu'il faut éviter avec autant de soin que l'emphase et le gigantesque. D'ailleurs ces passages une fois saisis dégénèrent en refrains monotones , que le public attend et que l'acteur ne manque jamais, ce qui prouve qu'ils sont les fruits de la combinaison, et ne partent point de l'ame, unique source des tons de vérité, ces éclairs du moment, que souvent on ne retrouve plus, et qu'il ne faut jamais chercher.
Un autre inconvénient de nos représentations théâtrales , c'est le défaut d'ensemble et d'unité. Un personnage qui
mettra dans son débit, de la légèreté, et même de la précipitation, rencontre un interlocuteur dont l'organe lourd, traînant et paresseux, pèse sur chaque syllabe, et retarde la célérité du dialogue. Ces différents systèmes deviennent choquants et pénibles pour les spectateurs. Je ne prétends pas fondre toutes les manières en une , commander aux organes, et nous priver de cette variété heureuse que la nature a mise dans les talents: mais je voudrois (et cela, je crois, n'est pas impossible), je voudrois, dis-je, qu'on admît une espèce de ton fondamental, par lequel on pût régler, pour ainsi dire , tout le mouvement de la représentation, et remédier à cette bigarrure insupportable, qui se reproduit de scène en scène, et se fait trop sentir aux oreilles délicates pour ne pas être un véritable défaut.
A cela près , notre déclamation a conservé dés traits précieux , que les connoisseurs ne laissent point échapper. Le costume, quoique loin encore de la perfection , n'est plus aussi négligé qu'il l'étoit. Une Sarmate ne vient plus sur la scène faire l'amour en grand panier. Tous les héros de Rome ne paroissent plus en gants blancs , et avec des coiffures à la françoise. Mademoiselle Clairon est la première qui ait senti le ridicule de ces mascarades tragiques ; éclairée sur l'abus, elle a tout fait pour le détruire. Cette actrice a su joindre à son talent cette philosophie qui en étend la sphère, lui ouvre des sources nouvelles , et soumet à la réflexion ce qui n'est bien souvent que l'effet du mécanisme. Ornement de la scène françoise, elle en fut aussi la bienfaitrice, et mérite cet éloge que l'on doit à tous ceux qui ont le courage d'instruire ou d'amuser une nation trop sujette à briser en un jour l'idole de vingt années.
Mademoiselle Clairon a certainement ennobli son art, aillant qu'il lui a été possible, chez un peuple qui, en accordant la gloire, défend de prétendre à l'honneur, et flétrit,
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par habitude, cette portion utile de citoyens, auxquels il semble avoir confié la garde de ses chefs-d'œuvre et le dépôt de ses plaisirs. « Je me suis toujours étonné , m'écrivoit « M. de Voltaire , qu'un art qui paroît si naturel , fût si dif- « ficile. Il y a, ce me semble, dans Paris beaucoup plus de « jeunes gens capables de faire des tragédies dignes d'être « jouées, qu'il n'y a d'acteurs pour les jouer. J'en cherche « la raison , et je ne sais si elle n'est pas dans la ridicule in- «■ famie que des Welches ont attachée à réciter ce qu'il est « glorieux de faire. Cette contradiction welche doit révolter « tous les vrais François. Cette vérité me semble mériter « que vous la fassiez valoir dans une nouvelle édition de « votre poëme. »
Rien n'est plus juste, sans doute, que la réflexion de M. de Voltaire ; mais ce dont il se plaint , est un mal sans remède. Ces maudits Welches sont incurables apparemment, puisqu'il n'a pu les guérir. Nous acquérons volontiers, mais nous ne voulons rien perdre, pas même un préjugé. Le pli d'une nation ne s'efface plus , quand il est une fois fortifié par le temps. Il en est de certains vices dans la morale , comme de ces humeurs' (feeillies dans le corps humain: tout ce qu'on peut, est de ne les point aigrir, il n'y a point d'espérance de les déraciner. La flétrissure que l'on attache à l'état de comédien a peut-être un de ses principes dans notre amour-propre même. Peut-être ne voulons-nous pas que des gens qui ont, quand ils font bien leur métier, trois ou quatre heures de gloire par jour , aient encore cette considération habituelle et avouée, dont jouissent les autres citoyens.
Quoi qu'il en soit , cet état a trouvé grâce auprès de tous les bons esprits. Jamais le talent de jouer la comédie n'a été plus accueilli, ni plus répandu. Il devient l'amusement de nos plus brillantes sociétés. Elles ont presque toutes leur
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théâtre et leurs acteurs ; nos femmes ont quitté leurs navettes et leurs tambours , pour feuilleter de jolis rôles ; et nos jeunes gens , copistes fidèles de ces dames , sont moins bons cochers, mais bien meilleurs comédiens,
De tout ce qu'un monde frivole invente depuis quelque temps pour diversifier son ennui et son oisiveté pénible , cette fantaisie est celle où l'ame et l'esprit trouvent le mieux leur compte. Ce sont, au moins, quelques idées qui entrent dans des têtes où rien n'en troit auparavant. Dans la foule des comédiens de société, il s'en trouve de très-bons, et qui ont, par dessus les acteurs de profession, cette aisance, cette liberté , et cette longue habitude de prendre dans les cercles où ils vivent , toutes sortes de masques différents. Un autre avantage de ce goût moderne, c'est la rivalité nouvelle qu'il établit parmi les femmes : de là mille jalousies , l'acharnement d'une troupe contre une autre; de petites haines délicieuses qui animent les soupers, les toilettes, charment le désœuvrement , remplissent les intermédiaires de la galanterie, et rendent le commerce plus piquant, plus doux , plus enchanteur que jamais.
J'ai cru cet instant favorable jrour recueillir mes idées sur l'art dont il s'agit, les réduire en corps de préceptes, et y joindre le prestige de la versification. D'ailleurs, les ouvrages didactiques sont peu communs parmi nous ; et c'est pour moi une raison de plus de hasarder celui-ci.
Voudra- t-on me permettre quelques réflexions sur ce genre, qui a ses richesses et ses difficultés ? Virgile , dans ses Géorgiques, nous en a donné le premier modèle: il n'a point dédaigné d'enlacer quelques fleurs des champs au laurier de l'Enéide. L'Art poétique d'Horace étincèle de beautés, et respire cette négligence heureuse qui caractérise les jeux du grand homme. Celui de Boileau, ce législateur de la poésie françoise, est plus sage, plus méthodique, plus travaillé;
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c'est le désespoir des versificateurs. Mais qu'il est loin encore, avec tous ces avantages , du génie brillant et facile qu'il voudroit imiter! L'un instruit en se jouant; c'est un philosophe aimable qui fait badiner ensemble les grâces et la raison : l'autre, dès son début, affiche la sévérité. Le poète latin a la gaieté d'un homme du monde; le françois, l'humeur d'un aristarque vieilli dans l'ombre du cabinet ; il vous traîne au but où l'autre vous conduit, et dégoûteroit presque d'un art dont il donne les meilleures leçons. Les Essais de Pope sur l'Homme et sur la Critique ont toute la chaleur du genre; la fougue du génie anglois s'y renferme dans les bornes du goût.
M. l'abbé d'Olivet mit au jour, il y a plusieurs années, une collection de petits poëmes latins, dans le genre dont nous parlons , pleins de poésie et de fictions agréables. Il seroit à souhaiter qu'une plume élégante en traduisît quelques uns, tels que V Origine de V Aimant, le Geste, la Musique , le Mariage des Fleurs , la Peinture, ce poème charmant de M. l'abbé de Marsy. C'est la peinture elle-même qui lui a prêté la palette où il a broyé de si riantes couleurs; toutes les épines de l'art disparoissent ; et s'il ne conduit pas par degrés la main du peintre , au moins accélère-t-il ses progrès en embrasant son imagination. Dufresnoy entre plus avant dans les mystères de l'art ; M. Watelet , après eux, en a recueilli tous les principes. L'ouvrage de ce dernier est profond, bien distribué , rempli de connoissances ; on admire à chaque pas la difficulté vaincue. Enfin M. Lemierre vient de prouver qu'on peut rajeunir une matière déjà traitée. Son poëme est plein de vers brillants , de préceptes écrits avec précision : il se fait distinguer surtout par une manière hardie et originale , qui étonne le goût timide des gens du monde , mais qui plaira toujours aux connoisseurs.
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Tous les sujets que je viens de citer sont sans doute bien choisis : celui de la déclamation nous manquoit ; et le public n'aura à se plaindre que de l'exécution. La nature commence un acteur; c'est l'étude qui l'achève. L'athlète, dit Horace, qui brûle pour le prix de la course , s'est habitué dès sa tendre jeunesse aux plus violents exercices, il atout supporté, la chaleur , le froid, et plus que tout cela, la privation des plaisirs. Le Auteur qui joue aux fêtes d'Apollon, a tremblé long-temps sous un maître. Il en est de même d'un acteur: il lui faut du travail et des leçons. J'ai tâché d'égayer les miennes , de les débarrasser surtout de ce ton dogmatique et magistral qui effarouche et n'instruit point.
Ce poëme ne fut, dans son origine, qu'une centaine de vers jetés au hasard sur la déclamation tragique. J'étendis mes idées dans une seconde édition, et j'en formai le premier chant de mon ouvrage. Ce chant même, tel qu'il reparoît, est entièrement rajeuni par les augmentations que j'y ai faites, et beaucoup de changements dans les morceaux que j'ai conservés.
Celui de la comédie m'offroit une moisson abondante d'images agréables , de réflexions piquantes , et de préceptes ingénieux : la gaieté , la philosophie , la raison sans pédantisme , telles sont les sources où j'ai dû puiser ; mais toutes ces richesses peut-être ont ressemblé pour moi à ces ondes fugitives , qui ne s'approchent des lèvres de Tantale que pour tromper sa soif et son avide impuissance. Au reste , je n'ai pas prétendu saisir et fixer ces finesses innombrables que l'instinct du talent devine , et qui se dérobent aux lenteurs de l'examen. Ne pouvant épuiser les trésors de mon sujet, j'ai tâché de me sauver par le choix. Les arts d'agrément allument l'imagination, s'emparent de l'ame, et ne laissent point à l'esprit le temps d'approfondir. Ce sont des fleurs dont le léger duvet disparoît sous la main pesante qui les touche.