‹ uvres choisies de DoratChapitre 57 sur 142 · AU ROI DE DANEMARCR · texte numérisé non relu

AU ROI DE DANEMARCR

Par nos jolis colifichets ,

Par nos chefs-d'œuvre de toilettes,

Nos lamentables ariettes ,

Et nos soupers, et nos couplets,

Et le jargon de nos coquettes.

Tu vas chercher la nation

Dans nos savantes galeries,

Dans le cabinet de Buffon ,

Aux ateliers de ces génies

Rivaux heureux de Girardon;

Et par les Muses attendries,

Guidé vers les bois d'Hélicon,

Tu viens dans nos académies,

Des fleurs que l'amour t'a choisies,

Parer l'autel de la raison.

Au sein de notre auguste maître, Tu goûtes ces épanchements , Ce plaisir pur, ces sentiments , Que tous deux vous devez connoître, Mais inconnus aux courtisans. Ton ame a des droits sur la sienne; A ton âge il sait se plier; Sa tête, courbant son laurier, Le mêle aux roses de la tienne; Et sur ton front laissant couler Des pleurs de joie et de tendresse, £1 aime, il adopte, il caresse Un jeune roi qui l'intéresse,

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Et promet de lui ressembler.

Le charme de cette entrevue Doit tout embellir à tes yeux , Et fixer ton ame en ces lieux, Quand tu les prives de ta vue.

Ah! pour qui pense comme toi, (Sans compter même notre hommage) Le plaisir de voir un bon roi Valoit la peine du voyage.

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Jusqu'ici ma muse volage,

Sur un luth couronné de fleurs,

À chanté les tendres erreurs

Et le délire du bel âge,

Le doux manège des rigueurs,

L'amour qui se plaît dans l'orage

Et craint le calme des faveurs.

J'épure aujourd'hui mon hommage.

Corine , va tromper ailleurs ;

Je m'entretiens avec un sage.

Que dis -je! pourquoi te chasser?

Ne crains point qu'il veuille t'instruire.

Tu lui permettras de penser,

Il te permettra.de sourire.

Mon philosophe aura pitié

De ta naïve extravagance,

De ton babil si varié,

De tes jeux, de ton inconstance,

De tes défauts que je chéris,

Et de ton aimable ignorance

ÉPITRE III. a37

Qui m'en a déjà tant appris.

Je le vois , Corine t'ennuie , Hume; il te faut un autre ton....

Eh bien , parlons de ma patrie !

Que dis -tu de ce tourbillon, De ce séjour de la féerie, Où le plaisir déifié Sous cent formes se multiplie; Où l'on voit la raison à pié Suivre le char de la folie?

Toi, qui d'un sévère burin As, dans tes annales sublimes, Arbitre juste et souverain, Gravé les vertus et les crimes; Qui, de l'homme pesant les droits, Les défendis avec courage, Et dans le cabinet des rois Fis pénétrer l'esprit d'un sage ; Du sommet dont tu vois les cieux, Peux- tu bien descendre à nos jeux, T'emprisonner dans nos usages, Supporter nos diseurs de mots , Qui vont citant à tous propos Les Jean -Jacques, les Diderots, Et qui n'ont point lu leurs ouvrages ? Etre oisivement occupe, Courir, assiéger les toilettes, Partager l'honneur d'un soupe

Avec un chanteur d'ariettes; A tout moment s'extasier , Malgré toi prodiguer l'éloge Et t' enfermer dans une loge , Pour applaudir au Serrurier (*) ?

Mais l'œil de la philosophie Partout découvre des secrets.

Il n'est point de petits objets Pour qui les voit avec génie.

A tout examiner de près, Est -on moins fou dans ta patrie?

J'aime assez votre activité, Votre apparente indépendance, Ce fantôme de liberté Que par habitude on encense, Et qu'on défend par vanité.

J'aime ce spectacle bizarre Que vous devez à Shakespir, Vos spectres, votre tintamarre, Dont l'horreur se change en plaisir, Ces drames bouffons et sublimes , Où sont entassés tous les crimes, Où l'on rit et pleure à son choix.

Où l'auteur s'élève et s'abaisse, Et qui finissent quelquefois Par le viol de la princesse.

(*) Opéra bouffon.

Mais ces combats impertinents, Et cette joute singulière, Où deux coqs, nobles concurrents, Devant la nation entière Tiennent cent milords en suspens ; Pardonnez, pairs de l'Angleterre, Si Ton en rit à vos dépens.

Je vous admire et je vous, aime Quand vous ornez d'un diadème Le front auguste des talents; Quand d'Oldfield la cendre chérie, Que n'osent point troubler les lois, Figure dans une abbaye Auprès de la cendre des rois.

Mais ne prétendez plus nous plaire Quand vous dressez des écbafauds ; Quand votre sanglant ministère Du glaive ose armer les bourreaux; Ou, persécutant des héros Aussi fidèles que les nôtres, Fusille un de vos amiraux , Afin d'encourager les autres.

Pour moi, j'adore mon pays, Et ses modes et ses caprices, Ses travers toujours rajeunis.

Nos INmons valent vos Glarisses :

Vos lords valent -ils nos marquis?

Pour nous l'indulgente nature

24o A M. HUME.

Semble prodiguer ses bienfaits;

Et du fond de nos cabinets

Nous cultivons l'agriculture.

La brillante frivolité

Sous mille aspects roule et circule :

Weisse fumige la beauté,

Gatti (*) l'amuse et l'inocule.

Nos femmes expliquent Newton,

Et quittent, pleines d'un beau zèle,

Misapouf, et tant jnieux pour elle (**) ,

Pour Bolingbroke et pour Bacon.

Nous aimons vos graves chimères

Et vos jeux tristement sensés.

Nous ornons ce que vous pensez;

Nous savons de nos mains légères

Polir vos goûts et vos talents.

Vous avez quelques diamants,

Mais vous manquez de lapidaires.

Ce négligé qui nous déplaît,

Nous l'égayons par la parure;

Et notre France est le creuset

Où l'or de l'Europe s'épure.

Que dis -je! dans les arts brillants,

Nos succès surpassent les vôtres :

(*) Médecin italien, fort spirituel, qui jouit long-temps d'une grande vogue dans la haute société de Paris. Il fut un des plus zélés partisans de l'inoculation.

(**) Ce sont les titres de deux contes de Voisenon.

ÉPITRE III. *4r

Vos théâtres si florissants Egalent- ils l'éclat des nôtres?

Laissant bien loin tous ses rivaux , C'est là que l'aîné des Corneilles Déposa le fruit de ses veilles, Et vit encor dans ses héros.

C'est là que Racine plus tendre , Peintre des amants malheureux, Soupira ces vers amoureux Qu'on ne se lasse point d'entendre.

Eh! que pouvez -vous comparer A notre moderne Bathylle (*), Que Garrick même ose admirer; Qui, par son jeu toujours facile, Toujours plaisant et varié, Parvien droit à fondre la bile Du quakre le plus ennuyé?

Penseurs profonds que je révère, Qu'opposerez -vous aux talents De cet universel Voltaire, Qui nous console, nous éclaire, Et dont la muse en cheveux blancs Est aussi vive, aussi légère, Qu'elle parut dans son printemps?

Dans l'art de la galanterie Nous excellons assurément;

k) Préville.

Et pour soupirer décemment, Il faut venir dans ma patrie.

Entrez dans ce sombre boudoir, Et contemplez- en la déesse, Tous ces charmes qu'avec adresse Ce demi -jour laisse entrevoir.

Combien sa parure est légère !

Son sein , de quelques fleurs orné ; Et par cent rubans enchaîné , Va rompre la frêle barrière Qui le retient emprisonné.

Le cristal uni de ces glaces, Doublant le jeu de ses appas, Partout lui répète ses grâces , Et reproduit votre embarras.

Il suffit pour la satisfaire; Ne prétendez point l'occuper.

L'enchanteresse a su vous plaire, Et va songer à vous tromper....

Allons, milord, prenez courage; Un peu de caprice a son prix.

Vous seriez moins heureux, je gage Dans les bras de vos milédis.

Dussiez-vous ici vous morfondre, Ma foi, les rigueurs de Paris Valent bien les faveurs de Londre.

Hume, souris à mes chansons, Enfants légers de mon délire :

Ma main , parcourant tous les tons , Aime à s'égarer sur la lyre.

J'oubliois, pour déraisonner, Le philosophe respectable , Et ne voyois que l'homme aimable Qui voudra bien me pardonner.

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