SUR LA DECLAMATION THEATRALE
Je ne me suis attaché , d ans le chant de l'Opéra, qu'à la partie de la déclamation et du jeu théâtral. Je n'avois pas les connoissauces nécessaires pour m'enfoncer dans les secrets de l'harmonie , et dans ces discussions épineuses qui fourniroient la matière d'un traité. J'ai interrogé , dans les critiques et les préceptes que j'ai hasardés, ce tact universel que donnent le goût et le sentiment. Si ces guides m'ont égaré , je les remercierai de mon erreur, que je préfère à cette vérité mathématique qui s'élance toute hérissée de la tête de nos calculateurs.
L'opéra, comme tous les autres spectacles, a ses censeurs et ses partisans. Ceux qui raisonnent leurs plaisirs, qui se rendent compte de leurs sensations, et dédaignent ces surprises faites à l'esprit humain, tels que Boileau, La Bruyère, l'éloquent Rousseau de Genève , se sont élevés contre ces absurdités et cette indigente magie dont s'enorgueillit la scène lyrique. Le simple et judicieux La Fontaine a tourné en ridicule , avec sa naïveté ordinaire ,
Ces dieux mal suspendus , criant au machiniste-
Il est vrai que tout cet attirail, ces ressorts grossiers, ces fils apparents, qui soutiennent ce frêle édifice, obtiendront avec peine l'aveu des partisans de la nature et de la vérité. Un monde magique cependant peut avoir sa vraisemblance à part, qui, les premières suppositions faites, ne seroit jamais démentie, et prèteroit aux miracles de la féerie le mérite même de la nature. Mais, pour en venir là, il faudroit une salle, des artistes, et un public en état de payer ses places. Un spectacle tel que je l'imagine ruineroit ses admirateurs. Quelle illusion notre opéra, tel qu'il est aujourd'hui, peutil espérer d'une magnificence mesquine qui en augmente le ridicule ? Ce sont toujours les directeurs qui tiennent la ba-
î8 RÉFLEXIONS SUR LA DÉCLAMATION THEATRALE.
guette , et je ne reconnois point Armide, à son économie. Je ne parle ici que de l'exécution. Ce spectacle , malgré tous ses inconvénients, aura toujours pour lui le génie de Rameau , et les brillantes productions de cet auteur charmant que les grâces ont si bien consolé des outrages de la satire. La même franchise qui me fait risquer ces réflexions , me force de convenir que la partie des ballets y est supérieurement traitée , et doit satisfaire le goût le plus difficile. C'est qu'elle est indépendante de cet échafaudage qui influe sur les autres accessoires. Je ne suis point entré dans tous ces détails ; je les ai crus étrangers à mon sujet, que j'ai dû resserrer dans les limites de la déclamation.
Si ce poëme, après tout , ne forme point de grandes actrices et de bons acteurs, ce que je n'ai pas tout-à-fait la présomption d'espérer , du moins ceux qui se destinent au théâtre , y puiseront-ils le goût de leur art, et l'amourpropre nécessaire pour en franchir les obstacles. Ce n'est poim le précepte par lui-même qui réussit, c'est la forme sous laquelle il est présenté. Suffit-il de parler à l'esprit, toujours impérieux et rebelle? Il faut échauffer l'imagination, exciter l'enthousiasme, intéresser la vanité, mobile universel , qui sert plus au progrès des arts que toutes ces méthodes que méprisent ceux même qui en profitent.
Un autre mérite, qu'on ne pourra me refuser, c'est le ton impartial , qui sans doute fera quelques mécontents. On ne trouvera point, dans cet ouvrage , un seul jugement que je voulusse rétracter. La séduction des charmes n'y fait point pencher la balance en faveur de la médiocrité. Je ne pèse et n'apprécie que le talent : ceux ou celles qui en manquent , peuvent se dispenser de me lire , pour peu qu'ils aiment les éloges, ou redoutent la vérité.
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