SUR LA GALANTERIE MODERNE
J.L faut en convenir, Damis,
Combien , depuis qu'on le raisonne ,
L'amour a perdu de son prix !
Les sages , Dieu me le pardonne ,
Ne sont que des amants transis.
Le galant clergé de Cypris
Exclut les docteurs de Sorbonne ,
Les géomètres, les maris,
Froid bétail qui toujours frissonne,
Et qui désole tout Paris.
L'amour vrai , ton guide et mon maître ,
Dans leurs calculs s'évanouit.
Oui, c'est l'instinct qui le fait naître;
Et l'analyse le détruit.
Eh ! laissons cet enfant bizarre
Régler son vol sur le désir.
Qu'importe après tout qu'il s'égare,
Si l'erreur le mène au plaisir?
Quelle est notre galanterie Dans ce beau siècle si vanté?
C'est l'oisive coquetterie Qui grimace la volupté.
On s'aime, et bientôt on s'évite; On se prend, parce qu'on se quitte.
Tout est arrangé, concerté; On fait des enfants par système, Ou bien par un égard suprême Pour la pauvre postérité.
L'amour, éternel moraliste, Devient un dieu de cabinet :
L'amour est encyclopédiste; Ce titre lui sied tout-à-fait.
Du bel esprit funeste empire ! Ton glacial , ton précieux , Avec toi puissé-je proscrire Tous tes suppôts volumineux, Dont le travail fastidieux Fait bâiller tout ce qui respire !
Mes bons, mes stupides aïeux, Que je vous aime et vous regrette!
Donnez-moi donc votre recette :
Plus sots, vous étiez plus heureux.
Beaux jours de la chevalerie, Revenez encor parmi nous.
Revenez, galante folie, Amadis terribles et doux,
76 A M. DE PEZAI
Vous qui de conquête en conquête, La pique en main , le casque en tête , Vainqueurs de cent périls divers, Au galop couriez l'univers; Vous qu'on voyoit tout entreprendre, Pour vos belles, pour leur bonheur, Et dont l'amour soumis et tendre N'osoit attaquer un honneur Qu'elles n'auroient osé défendre!
Que j'aime ce fou suranné, Ce preux paladin de la Manche, Au long visage décharné, Mais à l'ame sensible et franche, Qu'aux pieds d'un rocher calciné On vit mille fois sur la brune Se fessant au clair de la lune Pour l'amour et pour Dulciné !
Avec quel transport je m'écrie, Quand je vois ce fougueux Roland, Dans son héroïque furie Si fou, si risible et si grand, Troubler le cristal des fontaines, Injurier les doux zéphyrs, Effrayer les bois et les plaines De ses longs et bruyants soupirs ; Pleurer la honte de ses chaînes; Et l'œil sombre, ardent, inquiet, Sublime à force de foiblesse,
Déraciner une forêt Pour se venger de sa maîtresse !
Les voilà ces emportements, Et ces écarts, et ce ravage, Ces fougues du cœur et des sens , Que je préfère au persiflage De tous nos scélérats charmants.
L'Amour est le dieu des orages.
Raison, le plus froid des tyrans, Mêle-toi de faire des sages, Et laisse en repos les amants.
Je n'y tiens plus. Oui, je vais prendre Une rondache, un écuyer.
J'ai l'esprit fou, j'ai le cœur tendre; Amis, je me fais chevalier.
Je veux dissiper l'imposture; Belles, je veux dans votre cour Ramener enfin la nature Avec le véritable amour.
Damis , ne va point me distraire ; Ils pourraient encor m'échapper.
Tu sais trop, pour les rattraper, Combien j'ai de chemin à faire.