CHANT PREMIER
aeintre de la raison, toi, qui sur le Parnasse Es l'oracle du goût et le rival d'Horace; Dans l'art brillant des vers ta voix sut nous former. Ma main trace aujourd'hui l'art de les déclamer.
Vous, qui voulez enfin sortir de vos ténèbres, Et ceindre le laurier des actrices célèbres, Renfermez ce désir, gardez de vous hâter : Connaissez le théâtre avant que d'y monter. Il faut, il faut long-temps , plus prudente et plus sage, Faire encor de votre art l'obscur apprentissage, Et pour vous épargner un triste repentir, Consulter la raison, et penser, et sentir.
Dans ses jeux instructifs la fable respectée Nous vante les talents du mobile Protée,
io LÀ TRAGÉDIE.
Qui, possesseur adroit d'innombrables secrets, Changeoit, en se jouant, sa figure et ses traits; Tantôt, aigle superbe, affrontoit le tonnerre; Tantôt, reptile impur, se traînoit sur la terre; Arbre, élevoit sa tige; onde ou feu dévorant, Petilloit en phosphore, ou grondoit en torrent; Rouloit, tigre ou lion, sa prunelle -enflammée, Et soudain dans les airs s'exhaloit en fumée. Le vrai vous est caché sous cette allégorie. J'y vois le grand acteur qui toujours se varie (*), Imite d'un héros l'élan impétueux, Nous peint la politique et ses plis tortueux , D'un tendre sentiment développe les charmes, Là frémit de colère, ici verse des larmes, Par un jeu séduisant échappe à ses censeurs, Et gouverne à son gré l'ame des spectateurs.
Soit fable ou vérité, cette métamorphose Indique les travaux que votre art vous impose, Quels divers sentiments vous doivent animer, Et sous combien d'aspects il faudra nous charmer.
L'étranger plus avide, en sujets plus stérile, Vous appelle peut-être , et vous offre un asile. Ah! n'allez pas grossir, à la fleur de vos ans, Le servile troupeau de ces bouffons errants Qu'adopte par ennui la province idolâtre, Et qui de cour en cour promènent leur théâtre. Votre talent, qu'enfin on sait apprécier,
(*) Il y a ici quatre rimes féminines de suite: elles se trouvent dans toutes les éditions que nous avons consultées
CHANT I. tu
A Paris est un art, et là n'est qu'un métier. Paris seul vous promet de rapides conquêtes, Et pour vos jeunes fronts des palmes toujours prêtes. La critique éclairée y veille à vos succès, Et vous ouvre à la gloire un plus facile accès. L'actrice renommée y brille en souveraine; Ses droits sont dans nos cœurs, son trône est sur la scène . Mais détournez vos yeux de ces riants tableaux; Cette gloire tardive est le fruit des travaux. Le laurier ne croît point où s'endort la mollesse. Cultivez votre organe, exercez-le sans cesse; Sondez le cœur humain , parcourez ses détours r De la langue françoise étudiez les tours. L'actrice qui chérit sa superbe ignorance Rampe, malgré tout l'or du Crésus qui l'encense„ Paroît-elle? aussitôt elle s'entend siffler. Avant de déclamer, on doit savoir parler. De l'art de prononcer faites-vous une étude : La voix est un ressort qui cède à l'habitude. C'est la route du cœur; sachez vous la frayer, Séduire mon oreille, et non pas l'effrayer. Je condamne au silence une actrice profane Qui change en cris aigus les soupirs d'Ariane, Celle qui, ne formant qu'un bruit vague et confus, Laisse expirer ses tons, avec peine entendus, Ou qui, les yeux en pleurs, de deuil enveloppée. Evoque, en grasseyant, les mânes de Pompée. Tremblez, défiez-vous d'un instinct pétulant Qui fait tout hasarder, et ressemble au talent.
Jugez-vous de sang-froid, et d'un regard sévère Observez de vos traits quel est le caractère. On doit voir sur vos fronts respirer tour-à-tour, L'ambition, la rage, et la gloire, et l'amour. Voulez-vous sur la scène exciter la tendresse? Il faut que votre abord, que votre air intéresse, Et puisse faire éclore en nos cœurs agités, Toutes les passions que vous représentez. Sans ces charmes touchants , que d'abord l'œil admire, Me rendrez-vous sensible aux douleurs de Zaïre, Qui, d'un culte nouveau craignant l'austérité, Pleure au sein de son Dieu l'amant qu'elle a quitté?
Ah, Gaussin, quej'aimois ta langueur et tes grâces! Tu désarmois le temps enchaîné sur tes traces : Il sembloit à nos yeux t'embellir chaque jour, Et respecter en toi l'ouvrage de l'amour.
Aux rôles furieux vous êtes-vous livrée? Qu'un œil étincelant peigne une ame égarée. Ayez l'accent, le geste, et le port effrayant; Que tout un peuple ému frémisse en vous voyant; Qu'on reconnoisse en vous l'implacable Athalie, Et les sombres terreurs dont son ame est remplie ; Que j'imagine entendre et voir Sémiramis, Bourreau de son époux, amante de son fils, Qui dans un même cœur, vaste et profond abîme, Rassemble la vertu, le remords, et le crime. Le public, occupé de ces grands intérêts, Veut de l'illusion, et non pas des attraits.
Pour graver ces tableaux dans le fond de notre ame , A de sombres dehors joignez un cœur de flamme.
Des masques, avec art adaptés aux discours, La tragédie antique empruntoit le secours. Dans un rôle emporté, l'acteur, d'après l'usage, D'un masque furibond surchar geoit son visage. Un masque larmoyant, lorsqu'il falloit des pleurs, Exprimoit et l'amour, et ses tendres douleurs. De chaque rôle au moins on conservoit l'idée; On ne confondoit plus Andromaque et Médée. Heureux ou malheureux, rois, sujets, et tyrans, S'offroient sous un aspect et des traits différents; Achille paroissoit enflammé de colère, Diomède fougueux, Nestor calme et sévère; Et ces masques frappants et caractérisés Valoient bien nos minois, toujours symétrisés, Oii chaque sentiment devient une grimace, Dont l'uniformité, dont la froideur me glace; Et qui, sur le théâtre une fois réunis, Ont tous les mêmes traits sous le même vernis.
Juges plus délicats, spectateurs moins commodes, Chassons loin de nos yeux ces tragiques pagodes, Qui, marchant par ressorts, et toujours se guindanl , Soupirent avec art, pleurent en minaudant. Telle est, dans son ivresse, une actrice arrogante. Qui sans cesse interroge une glace indulgente, Concerte ses regards, aligne tous ses pas, Applaudit à son jeu, sourit à ses appas.
Cette froide méthode est pleine d'imposture. Votre ame est le miroir où se peint la nature. Dans une glace, où l'œil s'abuse à tout moment, C'est l'orgueil qui vous juge, et non le sentiment. Vous y voyez un teint que le soir même efface, Et de votre beauté la magique surface : Sous ces habits flottants avec pompe étalés , C'est Flore, c'est Vénus que vous y contemplez. Mais y remarquez-vous, aveugle et complaisante, Ces pénibles ressorts d'une ame languissante, Vos gestes empruntés, ces yeux toujours muets, Qui peignent la douleur, et ne pleurent jamais? Chacun de vos défauts obtient votre suffrage : C'est ainsi que Narcisse adoroit son image.
Consultez votre cœur : c'est là qu'il faut chercher Le secret de nous plaire, et l'art de nous toucher.
Par une longue étude une fois enhardie, Alors suivez l'attrait et l'essor du génie : Le courage l'élève, et la crainte l'abat; Du grand jour sans pâlir envisagez l'éclat. Paroissez; armez-vous d'une noble assurance, Et de cette fierté que permet la décence. Que jamais vos regards n'aillent furtivement Mendier la faveur d'un applaudissement.
Le public dédaigneux hait ce vain artifice; Il siffle la coquette, il applaudit l'actrice.
Offrez-nous un maintien, un port majestueux; Que d'abord votre marche en impose à nos yeux :
CHANT I a5
Au gré des mouvements qui vous ont agitée, Qu'elle soit à propos lente ou précipitée.
Que le geste , facile et sans art déployé , Avec le sens des vers soit toujours marié. Songez à réprimer son emphase indiscrète; Qu'il soit des passions l'éloquent interprète, Développe à nos yeux leur flux et leur reflux f Et devienne pour l'ame un organe de plus.
Des passages divers décidez les nuances : Ponctuez les repos, observez les silences.
Le jeu muet encor veut une étude à part : Il est et le triomphe et le comble de l'art. C'est là que le talent paroît sans artifice, Et que toute la gloire appartient à l'actrice. Il faut, pour le saisir, savoir l'ouvrage entier, En suivre les ressorts, et les étudier; Réunir d'un coup d'œil tous les traits qu'il rassemble, Et ces effets cachés qui naissent de l'ensemble : Tel, dans tout ce qu'il trace, un peintre ingénieux Doit chercher des couleurs l'accord harmonieux.
Laissez donc la routine aux actrices frivoles ; Sachez approfondir et raisonner vos rôles. Que l'étude pourtant se fasse peu sentir : A force d'art, craignez de vous appesantir: Loin du jeu théâtral la triste symétrie, Et le compas glacé de la géométrie :
Des passions toujours suivez le mouvement; Trop de raison nous choque, et nuit au sentiment.
Il est d'heureux défauts, et des élans sublimes, Qu'il ne faut point soumettre à de froides maximes : Que tous vos sens alors soient saisis, transportés : Melpomène vous voit , vous entend : éclatez ; Et dans le même instant,^/1 un effet contraire. Sachez pâlir d'horreur, et rougir de colère. Oubliez, imitant le plus célèbre acteur (*), Votre rôle, votre art, vous, et le spectateur.
Tel l'illustre Le Rain, dans sa fougue sublime, S'empare de notre ame, et ravit notre estime. Je crois toujours le voir échevelé, tremblant, Du tombeau de Ninus s'élancer tout sanglant; Pousser du désespoir les cris sourds et funèbres, S'agiter, se débattre à travers les ténèbres, Plus terrible cent fois que les spectres , la nuit , Et les pâles éclairs, dont l'horreur le poursuit. Tel est encor Brizard, lorsque du vieil Horace
(*) Baron , après sa retraite, qui fut de plus de vingt années, remonta sur la scène. Elle étoit alors en proie à des déclamateurs boursouf'flés , qui mugissoient des vers , au lieu de les réciter. Il débuta par le rôle de Cinna. Son entrée sur le théâtre, noble, simple, et majestueuse, ne fut point goûtée par un public accoutumé à la fougue des acteurs du temps ; mais lorsque , dans le tableau de la conjuration , il vint à ces beaux vers :
Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur, Et dans le même iustant, par uu effet contraire , Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère.
on le vit pâlir et rougir successivement. Ce passage si rapide fut senti par tous les spectateurs. La cabale frémit et se tut.
Il peint l'ame romaine €t l'héroïque audace, Et que, perdant deux fils immolés à l'honneur, Dans le fils qui lui reste il embrasse un vainqueur. Quel feu! quel naturel! quel auguste langage! C'est le héros lui-même, et non le personnage.
Soyez impétueuse et vive en vos récits : Les spectateurs soudain veulent être éclaircis. Là, qu'un art déplacé jamais ne nous étale Le traînant appareil d'une lente finale, Et, par la pesanteur d'un jeu soporatif, N'aille point fatiguer le parterre attentif. D'un combat engagé dans une nuit obscure Venez -vous raconter l'effrayante aventure? Que votre jeu rapide et vos sons éclatants Me retracent les cris, le choc des combattants; Que surtout la mémoire, en ces moments fidèle, Lorsque vous commandez, ne soit jamais rebelle, Et ne vous force point, glaçant votre chaleur, D'aller, à son défaut, consulter le souffleur.
Pour fixer nos esprits, et plaire à Melpomène, Seule sachez remplir le vide de la scène. Le public n'y voit plus, borné dans ses regards, Nos marquis y briller sur de triples remparts. Us cessent d'embellir la cour de Pharasmane; Zaïre sans témoins entretient Orosmane.
On n'y voit plus l'ennui de nos jeunes seigneurs Nonchalamment sourire à l'héroïne en pleurs. On ne les entend plus, du fond de la coulisse,
Par leur caquet bruyant interrompre l'actrice t Persifler Mithridate, et sans respect du nom, Apostropher César, ou tutoyer Néron.
Si le succès enfin remplit votre espérance, On vous verra peut-être, avec trop d'assurance, Vous fiant au public, sans prévoir ses retours, Retomber mollement dans le sein des amours. De l'art de déclamer connoissez l'étendue : Telle l'ignore encor, qui s'y croit parvenue. Le premier feu produit ces succès éclatants; Mais la perfection est l'ouvrage du temps. L'amour-propre souvent, juge trop infidèle, Du talent orgueilleux étouffe l'étincelle.
Il est un lieu charmant, et toujours fréquenté (* Par ce folâtre essaim qui poursuit la beauté. Là, dans les jours brillants, l'habitude rassemble Tous les états surpris de se trouver ensemble. Un plumet étourdi, de lui-même content, Se montre, disparoît, revient au même instant. Infectant ses voisins de l'ambre qu'il exhale , Le grave magistrat se rengorge et s'étale; Et l'heureux financier, dispensé des soupirs, Va toujours marchandant et payant ses plaisirs. De ces lieux enchanteurs redoutez le prestige; Bientôt votre talent y tiendra du prodige. N'cntends-je point déjà de nos illustres fous
(*) Le.s foyers.
L'essaim tumultueux frémir autour de vous, Bourdonner en chorus : Elle est, ma foi, divine ! Et du théâtre enfin vous nommer l'héroïne? Craignez ces vains transports qu'inspirent vos attraits. La vérité conseille, et ne vante jamais. Faites -vous, imitant nos célèbres actrices, Admirer sur la scène, et non dans les coulisses.
Exercez votre goût, don tardif et brillant; Il ajoute à l'esprit, et guide le talent. Comme une tendre fleur, il languit sans culture, S'augmente par l'étude, et vit par la lecture.
Par un mensonge heureux voulez-vous nous ravir? Au sévère costume il faut vous asservir. Sans lui, d'illusion la scène dépourvue, Nous laisse des regrets , et blesse notre vue. Je me ris d'une actrice, indigne de son art, Qui rejette ce joug, et s'habille au hasard, Dont l'ignorance altière oseroit sur la scène Dans un cercle enchaîner la dignité romaine, - Et qui, n'offrant aux yeux qu'un faste inanimé, Consulteroit MériÇ*) pour draper Idamé.
N'affectez pas non plus une vaine parure; Obéissez au rôle, et suivez la nature.
Nous offrez-vous Electre et ses longues douleurs? Songez qu'elle est esclave, et qu'elle est dans les pleurs. D'ornements étrangers, trop inutiles charmes,
(*) Marchande de modes, qui fournissait plusieurs actrices,
3o LA TRAGÉDIE.
Ne chargez point un front obscurci par les larmes. Le public, dont sur vous tous les yeux sont ouverts, Dédaigne vos rubis, et ne voit que vos fers.
Parcourez donc l'histoire; elle va vous instruire. Cent peuples à vos yeux viendront s'y reproduire. Examinez leurs goûts, leurs penchants, leurs humeurs , Quels sont leurs vêtements, et leurs arts , et leurs mœurs •
La fable ingénieuse, ouvrant ses galeries, Vous offre le trésor de ses allégories. C'est là que la raison vient, sous des traits nouveaux, Du fard des fictions embellir ses tableaux. Ici, vous croyez voir la reine de Carthage, Le front environné d'un funèbre nuage, Luttant contre la mort, qu'elle porte en son sein; Trois fois elle se lève et retombe soudain. Ses regards expirants, où l'amour brille encore, Semblent redemander le héros qu'elle adore. Elle pleure, soupire, et dans son désespoir, Elle cherche le jour, et gémit de le voir. Plus loin, c'est Niobé, cette femme orgueilleuse, Cette mère superbe, et bien plus malheureuse. Quel spectacle! elle s'offre à mes sens désolés, Au milieu de ses fds, l'un sur l'autre immolés. A force de souffrir, elle paroît tranquille : Son front est abattu, son regard immobile; Elle reste sans voix : l'excès de ses douleurs A tari dans ses yeux la source de ses pleurs. Ce taciturne effroi dit plus qu'un vain murmure;
CHANT I. 3i
Là, j'admire, je vois, et j'entends la nature. Qu'elle seule, toujours dirigeant votre feu, Comme dans ces tableaux, brille dans votre jeu. Voulez -vous qu'une reine, en secret agitée, Dégouttante de sang, de remords tourmentée, Qui voit devant ses pas s'entrouvrir les enfers, Observe, en expirant, la cadence d'un vers? Voulez -vous qu'une amante, au milieu des ténèbres, Prête à se réunir à des mânes funèbres, Médite en éclatant un sinistre dessein, Et se plonge avec art un poignard dans le sein ? N'allez pas , lorsqu'il faut nous arracher des larmes , Etaler froidement vos pompeuses alarmes, Par un rhythme importun corrompre nos plaisirs , Mesurer vos transports et noter vos soupirs; Et quittant le vrai ton pour une emphase vaine, Faire tonner l'amour et mugir Melpomène. Le sentiment se tait, et sait bien s'exprimer; L'actrice doit le peindre, et non le déclamer. Contemplez de Macbeth (*) l'épouse criminelle, Sous ces murs où son roi fut égorgé par elle; Cette femme s'avance aux yeux des spectateurs, Et vient, en sommeillant, expier ses fureurs. L'inflexible remords, dont elle est la victime, Agite son sommeil des horreurs de son crime. Ses bras sont teints de sang, qu'elle détache en vain;
(*) Tragédie anglaise.
Sous la main qui l'efface il reparoît soudain. J'admire en frissonnant. O muette éloquence! Quel mouvement! quel geste! et surtout quel silence!
Muse, soutiens mon vol, échauffe mes esprits; Que la variété préside à mes écrits.
Il est d'autres secrets et des routes nouvelles : Ainsi que ses leçons, chaque art a ses modèles. Déjà la Parque avide, au milieu de leur cours, Charmante Le Couvreur, avoit tranché tes jours. Un poignard sur le sein, la pâle tragédie Dans le même tombeau se crut ensevelie; Et foulant à ses pieds les immortels cyprès, D'un crêpe environna ses funèbres attraits. Une actrice parut : Melpomène elle-même Ceignit son front altier d'un sanglant diadème. Dumesnil est son nom : l'amour et la fureur, Toutes les passions fermentent dans son cœur : Les tyrans à sa voix vont rentrer dans la poudre ; Son geste est un éclair ; ses yeux lancent la foudre.
Quelle autre l'accompagne, et parmi cent clameurs, Perce les flots bruyants de ses adorateurs ? Ses pas sont mesurés, ses yeux remplis d'audace, Et tous ses mouvements déployés avec grâce : Accents, gestes, silence, elle a tout combiné; Le spectateur admire , et n'est point entraîné : De sa sublime émule elle n'a point la flamme; Mais, à force d'esprit, elle en impose à l'ame. Quel auguste maintien! quelle noble fierté!
Tout jusqu'à l'art, chez elle, a de la vérité.
Vous devez avec soin consulter l'une et l'autre, Et puiser dans leur jeu des leçons pour le vôtre; Mais votre premier maître est surtout votre cœur. Soyez toujours vous-même aux yeux du spectateur. Le désir d'imiter vous cache un précipice; Gardez de vous traîner sur les pas d'une actrice : N'allez point copier tels gestes, tels accents, Nous répéter sans goût des sons retentissants, Et , pour mérite unique , offrir à notre vue Le mécanisme vain d'une belle statue.
Franchissez l'heureux terme où le prix vous attend. Libre, on perce la nue : on rampe en imitant. O toi, dont les attraits embellissent la scène, Toi, que l'amour jaloux dispute à Melpomène, Séduisante Dubois, réponds à nos désirs; C'est assez sommeiller dans le sein des plaisirs. Ose enfin te placer au rang de tes modèles, La gloire te sourit et te promet des ailes : Ose, et prenant ton vol vers l'immortalité, Fixe par le talent l'éclair de la beauté.
Lorsqu'avec moins de crainte et moins de servitude, Vous aurez du théâtre acquis plus d'habitude; Quand le parterre enfin, ce lion rugissant, Deviendra pour vous seule et souple et caressant : Elancez-vous alors loin du sentier vulgaire; De votre art plus maîtresse , étendez-en la sphère. Par de nouveaux moyens attachez nos regards.
Hasardez : le sublime a souvent ses écarts. Par sa simplicité tantôt il nous étonne : Tantôt, armé d'éclairs, c'est Jupiter qui tonne. La nature long-temps se plaît à se cacher ; Elle a mille secrets qu'il lui faut arracher. Pour l'aveugle vulgaire indigente et stérile, Aux regards du génie elle est toujours fertile. C'est l'or qui, renfermé dans ses noirs souterrains, Attend, pour en sortir, d'industrieuses mains; C'est ce marbre grossier, c'est ce bloc insensible, Que le ciseau façonne, et que l'art rend flexible. Mais ce n'est point assez de ces vaines leçons ; Je quitte le pinceau, je brise mes crayons, Si je ne vous inspire un orgueil légitime, Cet orgueil créateur, la source du sublime. Le préjugé s'efface, il touche à son déclin: Le François plus instruit, est aussi plus humain. S'il outragea votre art, il en rougit encore : Pourroit-il avilir des talents qu'il adore? Connoissez de cet art quelle est la dignité. Voyez autour de vous tout un peuple agité. Il se presse, il palpite, et soudain plus tranquille, Un morne accablement tient son œil immobile. Ces pâles spectateurs, étonnés de frémir, A votre émotion mesurent leur plaisir.
Tantôt, ensevelis en des terreurs muettes, Ils n'ont que des sanglots, des pleurs pour interprètes; Et tantôt mille cris, jusqu'au ciel élancés,