‹ uvres choisies de DoratChapitre 83 sur 142 · AUX COMETES · texte numérisé non relu

AUX COMETES

1 uyez, vous qui dans l'épouvante Faites languir notre univers; Qui devez bientôt dans les airs, Crinière éparse et flamboyante, Croiser vos terribles éclairs.

Dans cette joute peu commune, Vous allez , dit-on , écorner Le disque innocent de la lune, Qui, clouée à sa voûte brune,

ÉPITRE VIIÏ. 309

Ne pourra point se détourner.

Déjà pour elle j'en frissonne :

Elle est là depuis si long-temps !

Pourquoi, désertant votre zone, Déranger l'astre des amants?

Et puis, quelle frayeur mortelle, Lorsque sur nous tombant soudain , Soit en masse, soit en parcelle, Elle viendra , sans nul dessein , Culebuter l'axe voisin Qui fut favorisé par elle; Ce globe paisible et serein, Qui, formé d'eau, d'air et de poudre, Alloit toujours son petit train, Malgré quelque choc souterrain, L'ouragan, les rocs et la foudre.

Couple effrayant , couple fougueux , Qui, dans les déserts de l'espace, Laissez au loin courir vos feux, Cette fois nous ferez-vous grâce De vos épouvantables jeux?

En traçant votre itinéraire, Tous les radoteurs calculants Et tous les aveugles lorgnants , Epars sur notre fourmilière, Souvent, par bonheur pour la terre, Se trompent de quelques mille ans.

Cette erreur, quoique très-légère,

3io AUX COMETES.

Rend un peu de calme à nos sens :

Elle rassure nos enfants ,

Nos esprits-forts, nos femmelettes;

Fait qu'on ne croit plus aux lunettes,

A l'astrolabe des savants;

Que l'on rit au nez des prophètes;

Que l'on danse au bruit des volcans,

Et qu'on se moque des comètes.

Quoi qu'il en soit , d'exterminer Si vous avez la fantaisie, L'époque est assez mai choisie.

Pourrez-vous bien vous déchaîner Contre un monde plein d'harmonie, Que la saine philosophie Alloit enfin illuminer; Où Dieu n'auroit osé tonner, De peur de l'Encyclopédie?

Voulez- vous noyer ou brûler, O comètes impitoyables, Tant de puissances respectables, Qui sans vous sauront dépeupler La terre où vivent leurs semblables ?

Témoin ce Salomon du Nord, Monarque ensemble et philosophe, Toujours à raison du plus fort Traitant le pays limitrophe; Au besoin usant de détour, Afin de hâter la besogne,

ÉPITRE VIII. 3i

Et pour s'arrondir à son tour,

Posant la griffe du vautour

Sur une part de la Pologne.

Mais, si tout cela ne peut rien,

Que du moins, astres sanguinaires,

Vos chocs respectent le lien

De nos auteurs vivant en frères,

Et les plaisirs et les lumières

Du pacifique citoyen.

Parmi le trouble affreux des sphères,

O ciel! iriez-vous consumer

Tant de richesses littéraires

Si bien faites pour désarmer;

Tant de trésors hebdomadaires,

De petits riens à grands effets,

D'historiettes funéraires ,

Des opuscules si parfaits,

Des brochures si nécessaires,

Tous nos drames patibulaires,

Surpris , hélas ! en plein succès ;

Nos fins libelles, nos pamphlets,

Oii s'exhale l'humeur caustique

De tous ces beaux esprits follets

Qui régentent la république?

Le bel ouvrage que voilà!

O désastre ! 6 douleur trop vive !

Les mondes en tremblent déjà :

Mais s'il faut que le coup arrive,

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