A MA MUSE
A merveille! il faut que j'expie Tes incartades, tes humeurs!
N'y compte pas, muse étourdie, Et vas extra vaguer ailleurs.
Toi, censurer l'auteur d'Alzire!
Afficher le ton magistral !
En vérité, tu me fais rire Avec ton bonnet doctoral.
Parcours nos prés et nos bocages; A l'ombre des myrtes naissants, Fais jouer les amours volages Parmi les nymphes de nos champs :
Mais fuis les monts et les orages.
Novice encore et sans soutien, Prends désormais Y avis des sages, Au lieu de leur donner le tien.
(*) A l'occasion d'une petite pièce intitulée : Avis aux Sages , qui a voit déplu à Voltaire.
ÉPITRE IX. 3i3
Peins-tu le dieu de la lumière ?
Ne vois que les brûlants rayons Qu'il lance en faisceaux sur la terre.
Songe qu'il mûrit les moissons Par une chaleur salutaire ; Et pardonne à l'astre éclatant, Qui nous anime et nous éclaire, De s'éclipser un seul instant.
Allons, répare ton offense.
Le cœur contrit, l'air pénitent, Gours à Genève en diligence, Dans le plus simple ajustement.
Aborde en muse bien soumise Celui que tes traits ont blessé :
Dis-lui sans rire, et l'œil baissé, Qu'au moins j'ai blâmé ta sottise.
Sois l'écho de mes sentiments; Qu'il sache combien j'idolâtre Ses vers, sa prose, ses romans, Ses histoires et son théâtre, Ses petits libelles charmants, Surtout cette gaîté folâtre, L'effroi des sots et des méchants.
S'il est inflexible pour toi, Fuis, je t'abjure et t'abandonne; Reviens encor, s'il te pardonne :
Mais, pour signal, rapporte -moi Une des fleurs de sa couronne.
A M. DOIGNI
Deux succès, me dis-tu! seroit-ce une chimère? Je crois rêver encor : mais c'est toujours un bien. De nos illusions, ami, ne perdons rien; Profitons d'un beau songe , et buvons à Glycère. Quels que soient les retours du volage destin, Quand on aime et qu'on boit, il est au moins certain
Qu'on n'est pas sifflé du parterre.
Loin de moi l'âpreté d'un censeur ombrageux ! Je parle à l'amitié, j'ai le droit de tout dire. S'il faut peser ses mots et compasser ses jeux, Pour rester libre et gai, j'abjure l'art d'écrire.
Mais revenons à tes charmants essais; Occupons-nous de toi, de tes vers agréables. Du Pinde, dont la gloire habite les sommets,
Quand tu franchis les hauteurs formidables, Quel noble espoir t'échauffe, et quels sont tes projets ? Émule ambitieux des maîtres de la scène ,
Ces monarques du double mont,
Iras-tu couronner ton front
Du noir cyprès de Melpomène ?
Trembla que ses touchants attraits
ÉPITRE X. 3i5
N'égarent tes talents en séduisant ton ame;
Avant de céder à sa flamme,
Approfondis tous ses secrets.
Vois l'amour, la fureur, la haine, Vois de nos passions le cortège inhumain
Mettre le poignard dans sa main
Et guider sa marche incertaine.
Son trône, où siège le malheur.
Est suspendu sur un abîme ;
Les passions pressent son cœur
Entre le remords et le crime ;
On aime la profonde horreur
Que son front ténébreux imprime,
Et, grâce à son charme sublime,
Le plaisir naît de la terreur.
Toi , l'aigle du théâtre , 6 Corneille, 6 grand homme !
Toi qui, d'un vol majestueux
Planant sur les tombeaux de Rome ,
Evoquois les mânes fameux;
Sur ton auguste mausolée
La muse verse encor des pleurs ;
On a suspendu ses douleurs,
Mais on ne l'a pas consolée.
Qui de nous te suivra dans les plaines de l'air ? Phaéton risqua tout : il fut réduit en poudre ,
Et l'oiseau seul de Jupiter
A pu jouer avec la foudre.
Cher Doigni, faveurs pour faveurs,
3i6 A M. DOIGNI, ÉPITRE X.
Bornons plutôt nos vœux à celles de Thalie : Moins auguste et moins grave, elle en est plus jolie. Molière eut ses lauriers ; dérobons-lui ses fleurs. Peins nos femmes de bien , nos sublimes coquettes ,
Ayant toujours cinq à six goûts décents, INos grands hommes d'état, leur travail aux toilettes,
Nos faux modestes, nos savants,
L'extravagance de nos sages ,""
Tant d'agréables personnages, Petits fléaux de mode et doucereux tyrans. Peins des braves du temps la jactance indiscrète r Nos prélats étourdis, nos colonels penseurs, Les prudes, les abbés, et le progrès des mœurs,
Et le déclin de l'ariette.
De ces travaux encor si tu crains le tourment ,
Chante l'amour, préfère ses caresses ,
Et surtout célèbre gaîment
Les trahisons de tes maîtresses.
L'immortel écrivain , malgré les neuf déesses ,
Ne vaut pas le volage amant Qui goûte cent plaisirs , prodigue cent promesses , Se moque de son siècle, et jouit du moment.
On lit un poète estimable Dont les mâles tableaux savent nous occuper :
Mais on vit avec l'homme aimable;
C'est lui qu'on invite à souper.