‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 101 sur 177 · A M. LE CHEVALIER DE P · texte numérisé non relu

A M. LE CHEVALIER DE P

Psyché est, selon moi, le chef-d œuvre de luna-^ gixiation grecque. Apulée, cet Africain par qui elle nous est parvenue, et qui lavoit certainement tirée des anciennes fables milésieunes, a gâté souvent, par son latin barbare et son style affecté, ce sujet vraiment céleste. Ce qui prouve infailliblement qu'il ëtoit incapable de Tavoir imaginé c'est la maladresse qu'il a eue de faire conter cette histoire divine par une servante de voleurs , par une vieille radoteuse qu'il assure même être à moitié ivre. Imaginez-vous le rôle de Bérénice joué dans les halles.

La Fontaine, à quelques grâces près , car La Fontaine et les grâces ne peuvent jamais se séparer entièrement, a pourtant gâté ce beau sujet, bien plus qu'Apulée même : il Fa noyé dans une prose lâche,

toujours bavarde et souvent puérile > . Rien de ce goût antique et pur, de ce goût à-la-fois sévère et gracieux, qui a tracé dans Homère la ceinture de Vénus, et dans Virgile l'épisode d'Aristée : ce ne seroit pas une petite tâche que de rendre Psyché homérique ou virgilienne, et de ne lui rien donner de nos gentUlesses modernes. Il est une fleur de goût et de sentiment que les belles âmes ne perdent jamais. C^est à ces ames-là que la tendre et naïve Psyché est jalouse de plaire ; mais elle ne peut intéresser en rien les esprits faux et les cœurs blasés, etc., etc.

* On vondra bien obserfer <|ae je parie nniquamenC de m prose, et non de ses vers, dont je suis, plus qae personne, Tadmirateur passionné. (^NoU de Cauteur,)

(Apollon, après avoir entendn Érato, Gallîope et Thalie, raconte aux muses l'histoire de Psyché.)

Quand les villes de Grèce avoient encor des rois , Un prince eut trois beautés pour filles ; mais des trois La plus jeune éclipsa ses sœurs et Vénus même. Psyché joignoit la grâce à la beauté suprême ; La voir c'étoit Faimer : vingt rois lui font la cour ; On oublie Amathonte et la mère d'Amour; Les cœurs volent en foule à la Vénus nouvelle. Les myrtes, les parfums, ne croissent que pour elle; L'encens famé à ses pieds, les dieux briguent ses fers. Vénus pleuroit sa honte et ses temples déserts.

« Eh quoi ! dit la déesse en frémissant de rage, Psyché de Tuniv^s me dispute lliommage ! L'immortelle Vénus peut voir des yeux mortels Lui ravir sa beauté, son culte, ses autds. Tous les vœux , tous les cœurs ; et Vénus outragée, O honte 1 6 désespoir ! ne seroh point vengée ! »

Elle appelle, à ces mots enflammés de comrroux,

Son fils ailé, ce dieu si cruel et si doux ,

Fier de ses traits brûlants, plein d audace et de channes.

Vénus, baignant FAmour de ses jalouses larmes,

Fait asseoir dans son char Tenfant malicieux :

Ses colombes d*argent fendent Tazur des deux.

« O mon fils ! la voilà cette beauté £sitale !

La vois-tu s'enivrer du nom de ma rivale ?

Elle charme ! on Tadore ! et moi !. .. Que je la hais !

Tu ne peux trop punir ses coupables attraits :

D'un fils plus beau que toi déjà mère en idée...

Confonds Tindigne orgueil dont elle est possédée !

D'être belle sans plaire invente le tourment;

Fais qu'elle épouse un monstre , et l'aime éperdument. «

L'Amour, en soiuîant, lui promet la vengeance. La déesse, que flatte une douce espérance. Le baise, et re volant aux bords des flots amers, Sur sa conque d'azur s'élance et fend les mers. Elle traverse Tonde en fille de Nérée; Sa vue enchaîne au loin l'impétueux Borée ; Le vieux triton lui fraie un liquide chemin; Le jeune Palémon la suit sur un dauphin ; L'onde joue à ses pieds, et la vague idolâtre Vient d'un baiser humide en effleurer l'albâtre. Triomphante, elle arrive au temple de Paphos, Voit l'encens rallumé s'exhaler à longs flots ,

Et reconnott FAmour à œs divines marques.

Aux deux sœurs de Psyché ITiymen joint deux monarques.

Elle , qu environnoient tant d'hommages flatteurs ,

0 prodige! voit fuir tous ses adorateurs.

Que lui sert d'être encore et belle et renommée?

En vain on ladmiroit , elle n est plus aimée !

Sans amant , sans époux , dans ses ennuis cruels,

Solitaire, elle pleure aux foyers paternels.

Psyché, qui le croiroit ! Psyché cesse de plaire !

Son père soupçonna la céleste eolère.

L oracle qu'il implore ajoute à sa terreur ;

Voici , voici Tarrét qui le glace d'horreur !

« Avant que neuf soleils aient chassé les ténèbres ,

Il faut que, sur un mont désert, voisin des cieux ,

Psyché, dans les atours de ses noces funèbres,

Aille attendre l'époux que lui gardent les dieux.

Ne va pas espérer qu'un moitel soit ton gendre !

C'est un monstre qui vole ; implacable , jaloux,

Il empoisonne, il brûle, il peut tout mettre en cendre;

La mer, les cieux , le Styx, tout tremble sous ses coups. »

« Ciel ! dit la reine en pleurs , ma Psyché , que j'adore , Vit pour qu'un monstre affreux l'épouse et la dévore ! Non, non, je serai sourde à l'aveugle Destin. A-t-il su m'expUquer son oracle incertain? Sur quel mont inconnu, dans quel climat barbare.

370 LES VEILLÉES DU PARNASSE. Pour quel monstre veut41 que Hiymen se prépare? Dieux cruels l dieux jaloux ! je n'y souscrirai pas , Et votre haine en vain a dicté son trépas. »

Le père dévoroit ses muettes alarmes ;

Et la tendre Psyché, les baignant de ses larmes.

Les pressoit tour-à-tour dans ses bras caressants.

« N'opposez point aux dieux des efforts impuissants.

Dit-elle : c en est fait, Psyché vous est ravie.

Ah ! je vous aimois tiop pour n aimer pas la vie !

Puissent mes sœurs du moins, plus heureuses que moi ,

Et vivre, et m'acquitter des biens que je vous doi I

Que leurs soins , leur amour, leur bonheur vous console !

Mais retenez ces pleurs dont laspect me désole;

Il falloit me pleurer quand d aveugles mortels ,

Sous le nom de Vénus, m'élevoient des autels.

A Fenvie, à la mort, ce nom ma condamnée.

Innocente , je vais subir ma destinée.

Le ciel, qui me donna ces attraits malheureux,

iTa voulu m'embellir que pour un monstre affineux. »

Huit fois la nuit s'écoule, et la neuvième aurore , Plus triste que la nuit, menace enfin d'édore. D'un sourire lugubre elle attriste les deux. Psyché lit son malheur écrit dans tous les yeux. On pare la victime : épouse infortunée, Tu confiois tes pleurs au voile d'hyménée !

On apprête le char, ou plutôt le cercueil; Pour lliymen de Psyché tout l'empire est en deuil.

La voilà sous le crêpe et dans im char d'ébéne, Pâle , une urne à la main , se penchant sur la reine , Dont les pleurs accusoient Tinclëmence du sort; Vivante, elle préside aux pompes de sa mort. Le roi suit en pleurant cette pompe cruelle. Les coursiers vont sans guide où le sort les appelle. Par-tout de noirs cyprès les chemins sont omés ; Le char roule à travers les peuples consternés. Au pied du mont fatal qu'entoure un vaste abyme. Il s'arrête : à pas lents on monte vers la cime ; On dépose Psyché dans ces horribles lieux. D^une fîunille en pleurs peignez-vous les adieux ; Le roi désespéré, la reine évanouie , Laissant leur fille, hélas ! plus chère que la vie. Le char s'éloigne ; ils vont, déplorant leurs amours, Dans un triste palais ensevelir leurs joiu*s.

Mais que devient Psyché , seule , en proie au silence , A la nuit , à Thorreur de ce désert immense, A cent monstres ailés autour d'elle sifflants , A mille que l'eflFroi peint à ses yeux tremblants ? Mourante de frayeur, elle tombe; Zépbire, Sous ses voiles flottants, s'insinue et soupire, L'enlève au pied du roc , dans un vallon charmant , Et sur un Ut de fleurs la pose mollement.

l^2 LES VEILLÉES DU PARNASSE.

Après que le sommeil, de ses beaux yeux en larmes, Dans une nuit paisible, eut réparé les charmes, Surprise, elle s'éveille en des lieux enchantés, Voit de riants bosquets, des ruisseaux argentés. A ses yeux, sous ses pas , mille fleurs animées Lui tracent son doux nom en lettres parfumées; L'onde le mùrmuroit : par-tout , dans ces jardins, Sur l'albâtre vivant brillent ses traits divins. Psyché , d'aise muette , immobile à leur vue , Paroit de ces beaux lieux la plus belle statue. Une sirène , au loin, l'appelle à ses concerts ; Psyché vole ; au doux sein d'un bois de myrtes verts, Sur cent colonnes d'or, un palais de porphyre Luit sous un ciel d'azur : elle approche, elle admire; Mais son œil au portique est à peine attaché. Son œil avec transport lit : Palais de Psyché. Les portes de vermeil s'entr'ouvrent d'elles-méme.

« O vous ! de ce palais reine aimable et suprême , Belle Psyché ! lui dit une amoureuse voix. Entrez, ce doux asile est soumis à vos lois. » De nymphes à l'instant une foule empressée Vole à son regard seul , et même à sa pensée. L'une parfume au bain ses charmes révélés , D'une pudeur timide embellis et voilés ; L'autre assemble avec art sous la dent de l'ivoire Ses cheveux , dont Diane elle-même eût fait gloire;

Une autre la revêt des plus riants atours. Ah ! si vous FenssieE vue, 6 mère des Amours I

Bientôt, pour le festin» une troupe choisie Lui sert le pur nectar et la douce ambrosie. Cependant aux accords d'un luth harmonieux , D^autres nymphes méloient ces chants ingénieux : « Amour I volupté pure ; amour ! seul bien de Famé , Heureux le jeune cœur enivré de ta flamme ! Tout platt f tout s'embelUt dans tes Uens charmants : Un nouvel univers vient sourire aux amauts. Amour ! volupté pure; amour ! seul bien de Fame^ Régne sur les mortels ; ils sont dieux par ta flamme ! »

La naïve Psyché soupire à ces accents ; Son coeur palpite, ému de troubles innocents. Rêveuse , elle se lève : « Où suis-je ? 6 doux miracle ! Dit-elle : que devient et le monstre et Foracle? Qui donc m'a su ravir à la haine des dieux? Palais I offrez du moins son image à mes yeux. »

Dans cet espoir flatteur, parcourant Fétendue Des longs appartements dévoilés à sa vue, Tout présente l'Olympe à ses regards charmés. Des (eax du diamant les murs sont allumés. Elle y cherche un objet que rien ne lui révèle. Enfin brille un salon qu'anima Fart d'4pelle.

Là, dans Taveugle nuit da chaos ténébreux, L'Amour sème en jouant les astres et ses feux ; Ici l'en&nt ailé dompte le fier Alcide, Et change la massue en quenouille timide ; Ici sa jeune main lance à-la*fbis trois dards Qui percent à-la-fois Pluton, Neptune, et Mars ; Là, cygne, aigle, taureau, c'est Jupiter lui-même Qui sliumilie aux pieds de cet enfant suprême. Mais un dernier tableau sur-tout frappe ses yeux ; Elle y voit ce vainqueur des héros et des dieux , Vaincu lui-même, atteint d'une flèche imprévue. Aux pieds d'un jeune objet qui détourne la vue , Pour se débarrasser d une foule d'Amours. La grâce, la pudeur, relèvent ses atours ; On ne voit point ses traits , mais l'œil charmé devine <^e la toile dérobe une beauté divine.

Au coin sont deux Amours , et le groupe enfantin Semble dire en riant : Lui-même est pris enfin ! Psyché de tant d'appas étoit presque jalouse.

Mais Vesper luit déjà ; déjà la jeune épouse S avance au lit d'hymen sous un dais de rubis. Sa main lente n'osoit dépouiller ses habits. Elle hésite, elle tremble en confiant ses charmes A ce lit inconnu, source de ses alarmes. Les nymphes, les flambeaux, s'éclipsent à-la-fois. •Seule , elle respiroit à peine , quand la voix , dette amoureuse voix qu'elle avoit entendue,

CHANT QUATRIÈME. ayS

Soupire à son oreille étonnée, éperdue.

Les doux soupirs font place aux baisers les plus doux ; Et Tin visible amant devient heureux époux. Mais plus léger qu'un songe , il fuit avant laurore.

Psyché, qui se réveille, en vain le cherche encore ;

Tremblante de plaisir, muette de bonheur.

Brûlant d un feu que n'ose avouer sa pudeur,

Psyché revoit le jour et ses nymphes fidèles.

Ses charmes sont noyés en des langueurs nouvelles ;

Les plaisirs de l'amour dans ses yeux sont écrits ,

Son timide embarras excite un doux souris.

Pâle et vermeille, on voit sous sa noire paupière,

Languir de ses regards Tamoiu^euse lumière;

Sa blonde chevelure, épandue alentour.

Semble exhaler encor les baisers de TAmour.

En des flots de parfums sa beauté rafraîchie

Consulte le cristal, et sV voit embellie.

Des superbes atours elle fiiit l'ornement;

Ses charmes sont voilés de gaze seulement.

D un tendre souvenir en secret agitée , A peine de nectar sa lèvre est humectée, Que, laissant les trésors dont brille son palais , Elle court dans ses bois chercher l'ombre et le frais. Et le silence, amant des douces rêveries.

Là , seule enfin , Psyché , sur des rives fleuries ,

Voit un léger ruisseau précipiter son cours ; Il fuit, revient , s égare ; elle en suit les détours, Et remonte, en rêvant, à la source de Fonde. Psyché la voit jaillir d'une grotte profonde. Et pas à pas se fie au roc frais et voûté , Quand du jour tout-à-coup la mourante clarté S'éteint : Psyché veut fuir; mais la voix chère et douce L arrête, et l'attirant vers un siège de mousse :

« Eh quoi ! belle Psyché, dit-elle en soupirant, C est donc aux vains attraits de ce cristal errant Que je dois le bonheur de revoir ce que j'aime ? Quand pourrai-je , ô Psyché ! le devoir à vous-^méme? Ah I que^ si vous aimiez, ces lieux vous seroient chers 1 Une amante se platt aux bords les plus déserts : C'est là que de l'amour on sent mieux la présence; Là , né pour le mystère , il crott dans le silence ; L'amour n'est41 point iisdt pour ce cœur ingénu? — L'amour ! eh ! pui^-je aimer un objet inconnu? Dit-elle. Cet oracle (il m'épouvante encore!) Vous a peint sous les traits d'un monstre qui dévore. — Eh ! le suis-je ? reprit son invisible époux. — Non , je ne le puis croire à des accents si doux. : — Psyché ! mais sous quels traits voyez-vous mon image ?- Je vous crois la fraîcheur, les grâces du bel âge, L'esprit insinuant , le souris doux et fin , Je ne sais quel regard vif, enchanteur, mahn; Un cœur tendre et léger; mais je ne puis connoitre

Si TAfrique ou la Grèce enfin vous a fait naître ; Si je dois admirer ou Fébéne ou les lis De vos traits , que le jour eût sans doute embellis. Cédez, génie aimable, au désir qui m'enflamme; Laissez voir à mes yeux ce qui plaît à mon ame; Soufirez.... — Ah ! loin de vous ce dangereux espoir, Ma Psyché ! du moment que vous m aurez pu voir, Votre bonheur, le mien , tout cesse ! — Et moi , dit-elle , Je ne puis donc jamais vous aimer. — Ah 1 cruelle ! ... « Et Psyché sur ses niains sentit couler des pleurs. Au cri de son amant, à ce cri de douleurs , L'imprudente eût voulu retenir sa parole; Et d'un baiser timide en pleurant le console.

Le doux monstre s apaise et tombe à ses genoux. « 0 ma Psyché! ne romps jamais des nœuds si douX; Crois-en moins ton esprit que ton ame céleste; Ton sexe est ciuîeux : crains ce penchant funeste. Jouis en paix d'un cœur que tu sus enflanuner; L'Amour même , l'Amour sauroit-il mieux t'aimer ? » Il l'enivre à ces mots de baisers et de larme»; Et Psyché de l'amour respira tous les charmes.

Chaque nuit dans ses bras ntmenoit son amant: Chaque jour prolongeoit ce doux enchantement. Dq fils de sa rivale adorée et servie. Le Mystère cachoit son bonheur à l'Envie. Que de fois , aux détours d'un vallon reculé ^

L'Amour vint dans un char de ténèbres voilé, Au doux bruit du zéphyr et de l'onde écumante , Enlever, caresser, promener son amante ! S'il la quitte, aussitôt mille songes riants S'empressent d'amuser ses feux impatients. Souvent au pied d'un myrte elle rêve et soupire; Il est, il est un nom qu elle brûle d'écrire; Mais le trait sur l'écorce est en vain ébauché; Au dé&ut de ce nom elle écrit : Ta Psyché,

Quelquefois de ses feux la tendre violence

Interroge les bois, les ruisseaux, le sUence.

Qui me révélera cet ennemi du joiu*?

Écho ! nomme-moi donc l'objet de mon amour !

Et Fécho plus sincère, inutile merveille.

Murmure en foibles sons Amour à son oreille.

Sensible à ce doux bruit qu'elle ne comprend pas ,

Pour son cœur agité ce trouble a des appas.

Ses yeux dans ce moment s'embellissent de larmes :

Une rougeur timide a coloré ses charmes.

Heureuse, si jamais un désir curieux

N'eût troublé ce bonheur pur et mystérieux !

Mais, hélas ! de ses maux l'ame est toujours complice.

Et s'obsdne à changer son bonlieur en suppUce \

' M. Lebrun en ëtoit là de cette composition charmante, lorsqu'un procès fâcheux troubla sa vie. Ses malheurs commencèrent; la révolution suivit: d'autres pensées l'occupèrent; l'âçe où l'imagination a toute sa force et sa chaleur s'ëclipsa : Psyché resta imparfaite; et le poëme des Feillées du Parnasse ne fut point achevé. \Noie de l'éditeur.)

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