‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 104 sur 177 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

Voilé de sa splendeur, dans sa gloire profonde , D'un regard étemel il enfante le monde : Les siècles devant lui s'écoulent, et le temps N'oseroit mesurer un seul de ses instants. Ce qu'on nomme destin n est que sa loi suprême : L'immortelle nature est sa fille , est lui-même. Il est ; tout est par lui : seul être illimité , En lui tout est vertu, puissance, éternité. Au-delà des soleils , au-delà de l'espace , Il n'est rien qaîl ne voie , il n'est rien qu'il n'embrasse ; Il est seul du grand tout le principe et la fin , Et la création respire dans son sein.

Puis-je être malheureux? je lui dois la naissance. Tout est bonté , sans doute , en qui tout est puissance. Ce dieu , si diiSérent du dieu que nous formons , N'a jamais contre rbonune armé de noirs démons. Il n'a point confié sa vengeance au tonnerre ; Il n'a point dit aux cieux : Vous instruirez la terre; Mais de la conscience il a dicté la voix ; Mais dans le cœur de l'homme il a gravé ses lois; Mais il a fait rougir la timide innocence ; Mais il a &it pâhr la coupable hcence ; Mais au lieu de l'enfer il créa le remord , Et n'éternise point la douleur et b mort.

agS LA NATURE.

ir.

Le monde eut son auteur : sans doute il est dés dieux Que voile à nos regards Fimmensité des deux ; Mon cœur à leurs bienfaits aime à les reconnoitre ; Mais rhomme n'adora que ceux qu'il a fait trntti^. Dieux cruels, dieux jaloux ^ qu'a rêvés sa terreur* Il devoit s'imposer une plus douce erreur. Quand l'augure insensé, quand le fourbe aruspice Feint de rendre le ciel bienfaisant et prc^ice , Cet ennemi sacré des dieux et des mortels, En y sacrifiant, insulte les autels.

Les dieuxseroientplusgrandssanstonnerre et sans prêtres;

Mais peut-être , sans eux , Thomme eût-il vu ^es maîtres ,

Rompant le joug dés lois et le frein des remords,

Fouler aux pieds la terre et sans bridé et sans mors.*

Il est, il est un freinqn'ils blanchissent d'écume;

C'est la religion : sa foudre les consume.

Si le culte des dieux n'étoit pas inventé,

Il le seroit encor par la nécessité.'

Si l'olympe et l'enfer jadis furent des songes ,

Le sage même adû consaererces mensongesr.'

En vain il eut ses mœurs et pour dieux et pour lois ,

Il faut des lois au peuple ; il faut des dieux aux rois.

Il feut qu'à noire amour leur vertu les désigue-: Un roi né sur le trtoe en est rarement digue. Ce prince fbible, issu de la tige des rois. Sans les mém^i vertus, a-t-il les mêmes droits ? Tout un peufde ignoré d arbres qui dégénèrent Rampe dans les forêts où leurs aïeux régnèrent. Du sceptre des héros le timide héritier Fuit bientôt de l'honneur lé pénible sentier. Sur son tréne énervé la mollesse indolente L'endort ; le sceptre pèse à sa main nonchalante. Mais par les voliq>të8 plus il est amollr, Plus le fer veille autour du monarque avih ; Toujours la tyraante est près de la ibiblesse.

11 n'est point de grands rois que la vérité blesse;

Et l'imprudent Valois, qui loaa dédaigner,

Sut combattre , sut vainere , et ne sut pas régner «

Oui, le métier de roi veut pour apprentissage

Les leçons du malheur et les conseils du sage.

Si dans un sein de fer la dure adversité

Me sevra quelque temps un prince trop flatté ,

Il flétrit ses aïisux, il usurpe lem* trône.

C'est en vain, que , paré d'une triple cousonne,

A l'univers tremblant il impose sa lot;

S'il n'a point bit d'heureuiL, il n'est pas encor roi»

3oo LA NATURE.

Quand sur un bouclier, trône de la victoire,

Nos pères belliqueux , dans les champs de la gloire^

Élevoient un soldat en invoquant les dieux,

Ce roi , né leur égal , eut-il d autres aïeule

Que son cœur et son bras, ses vertus, son courage?

D une gloire étrangère il auroit foi loutrage;

Il devint son ancêtre ; et son autorité

Eut le dépôt des lois et de la liberté.

Ah ! sans doute qu alors son auguste promesse

Ne fot pas de hvrer son trône à la mollesse,

De fouler en tyran des peuples généreux

Qui daignoient le dioisir pour qu'il régnât sur eux.

De ses devoirs sacrés s'il a perdu la trace,

S'il n a d'autres vertus que l'orgueil de sa race,

Qu'il ose remonter sur l'antique pavois.

Et de nos fiers aïeux redemander les voix;

Leurs ombres firémiroient de se donner pour maîtres

Ces rois qui n'ont de roi qu'un trône et des ancêtres.

Le dehors des grandeurs, qui sert leur vanité.

Au dé&ut des vertus seroit-il respecté?

L'huile sainte a coulé sur des têtes profones. De Charles-Neuf encore on déteste les mânes. L'inexorable histoire exhumera ces rois Vainement échappés à la rigueur des lois.

O Charles ! il est temps que le crime s'expie.

CHANT SECOND. 3oi

De ce tombeau royal sors, sors, cadavre impie. Oubliois-tu ce jorn* exécrable à jamais , Et cette vaste mort de l'empire françois , Ces accents de Fairain somié par les (îiries, Toi-même décbaînant toutes leurs barbaries, Le fer, le feu, la mort ; sujets , amis , parents , L'un par lautre frappes , l'un sur l'autre expirants ; Et ce tube enflammé , complice de ta rage , Et ton affreux sourire insultant au carnage?

Roi-bourreau ! criminel de lèze-humanité , Qu'oppose à ce forfait ta vaine majesté? Tes gardes, tes flatteurs, ta couronne est en poudre; Rien ne peut te défendre , et rien ne peut t'absoudre. Contre ta nation lâche conspirateur, Devant tout l'avenir mon vers accusateur Traîne sur l'échafaud ta mémoire insolente. Du meurtre de ton peuple encor toute sanglante; Et grave en traits de feu sur l'implacable airain : Charles de ses sujets fut l'infâme assassin.

Les grottes , les coteaux , les bords d'une onde pure Sont les temples secrets qu'habite la Nature. Oui, c'est là que, fuyant les profanes mortels, La déesse a porté son culte et ses autels. Elle y prête à nos maux ces instruments utiles.

3o2 LA NATUME.

Ces armes du travail qui rend no»' diatnps fertiles. Eh ! qui peut dédaigner ses sublimes leçons ? Qui de nous peut rougir die< Cultiver ses dons , Quand Rome a vu ses fils , les souverains du nu^nde, Ou conqfuërir la terre ou la rendre féconde ; Quand Mars à Chantilly, sous les tituts de Condé, Descendant de son char par la terreur guidé, Venoit, de cette main qu'ensanglanta Bellone, Ranger un espalier sous les lois de Pomône, Ou, penchant Tarrosoir entre ses bras vainqueurs, Expioit le carnage en culdvant des fleurs ?

Ministres qui^Imicie^ des fbadms infidèles, Aigles dontletonnerrea consumé les ailes, Favoris qui tombez du sommet des grandeurs, De Paies et des rois comparez les feveurs. Le sort qtii vouS''fiattoit vous insulte et sVnvok. D'un peuple adorateur vous n'êtes plus^'idole; L'orage a dispersé vos fragiles amis; Et votre œil ne voit plus que des yeux ennemis. Laissez à vos jaloux leurs disgrâces prochaines. Seriez-vous assez vils pour regretter des chaînes ! Vous fondiez vos destins sur un glissant écueil. Vos destins si vantés dépendoient d'un coup ^œil. Vos fTonts^touchoient'l'ôlympe; un souflfie du caprioe Détruit de vos grandeurs tout le fk*éle édifice. Eh ! sont-ce de vrais bi«s,>qti'im soufi9eipeift>V9rir, Ou qu mi'Ue peutgoûterqu'en^daignant sVissem'ir?

CHANT SECOND. 3o3

Qu'est-ce qu'un fiivori si fier àe ses entraves ? Le second des tyrans, le premier des esclaves. Dans un triste pakûs , avec pompe endbalnés , A l'envie, aux flatteurs , par état oondamaës, Il vous Cedloit gémir dans les bcas de Tintrigue, Au sein de la mollesse expirer de fatigue, D'ennemis caressants tromper Toeil dangereux, Pour feindre le bonheur oublier d'être beurenx , Et , voués sans relâche aux chagrins politiques , Soufiîrir d'un maître altier les dégoûts, despotiquss. Que d'inquiètes nuits,' que de pénibles jours Perdus dans ce. torrent des^ orageuses: cours l Dans ce vain tourbillon où l'on respire à peine, Dans ce bruyant dédale où l'envie et la baine, L'ambition, rorgueil, la vengeance et l'amour, Divisés d'intérêt, se croisent tourtà-tour, Vous^n^aviez point vécn.... Votre ame va renaître; Vous serez sans flatteurs, mais vous serez sans mattre. Au lieu de ces grandeurs , pièges des souverains , Paies vous offre encor des jours purs et sereins , Letranquille sommeil, l'amitié, l'abondance, La paix, les douxioisirs, la noble indépendance; Ces biens , que la faveur n'eût pu vous obtenir, Le courroux vous les donne en cnoyant vous punir. La fortune, en fuyant, vous cède à la sagesse. L'oubli des fauxtrésors sera votre richesse. L'aveugle ambition sut trop vous éblouir; Réparez vos destins, apprenez àjouir.

3o4 LA NATURE.

Quel que soit des grandeurs rëcroulement funeste ,

Le sage ne perd rien : la nature lui reste.

Paies vient en riant le couronner de fleurs;

C'est aux rois , aux rois seuls qu^il donne enoor des pleurs.

Superbes malheureux qu'asservit leur couronne,

Et loin de la nature exilés sur le trône !

Quittez ce rang fetal , cette cour , ces lambris ; De vous-même en secret rassemblez les débris, Et du faite orageux de ces teoiples profiemes Descendez sans rougir vers nos humbles cabanes. Le sage vit heureux à 1 ombre de nos bois. Exilez de vos cœurs le souvenir des rois. Loin du servile éclat qui suit les diadèmes , Soyez hommes enfin , soyez rois de vous-mêmes. Honorez vos malheurs, rendez grâce aux revers; Et la foudre, en tombant, n'a brisé que vos fers.

Au lieu des six derniers vers , on lit les suivants dans quelques manuscrits ; ils ont même été imprimés anciennement dans un journal que rëdigeoit M. Palîssot, et se retrouvent dans la dernière édition de ses Œuvres, 1809, tome 3, page 483.

Maurepas fiitheureax à Tombre de nos bois; L'amitié le suivit loin des palais des rois. Nivernois, Flamarens, les muses et les grâces Embellirent eneor ses heureuses disgrâces.

CHANT SECOND. 3o5

11 colCiTa Minerve en ses riants loisirs ;

Il fit à ses nTanz envier ses plaisirs.

Il mërita qu*an roi , pour guider sa jeunesse ,

Au fond de ses déserts vint chercher la sagesse;

Pins grand par son exil qu'il ne le fiit jamais

Quand il eut dans ses mains le trident des François.

Suivez ce di(rne exemple; et loin des diadèmes Méritez des jaloux, soyez rois de vous-mêmes. Honorez vos malheurs, rendez grâce aux revers; Et la foudre, en tombant, n a brisé que vos fers.

3o6 LA NATURE.

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