LE GÉNIE
Il fut un livre d'or où jadis la Nature De Fimmense univers a tracé la peinture : Les mystères de Têtre y furent dévoilés; Lame, les éléments, les globes étoiles.
Sans attendre leffort de nos pénibles veilles , Déployoient aux regards le jeu de ces merveilles, Et les amours secrets de Faimant et du fer, Et les reflux de Fonde, et les ressorts de l'air. Chaque lettre à nos yeux y traçoit un miracle; Chaque regard pouvoit y surprendre un oracle.
Des prestiges de Fart les mortels amoureux Daignoient à peine ouvrir ces fastes lumineux ; La Nature en frémit, et sa main indignée Brisa du livre dW Fempreinte dédaignée; Prompte à le dérober aux profanes regards , Sa main en dispersa tous les feuillets épars Sur les monts chevelus, dans les bois solitaires. Les antres, les rochers, en sont dépositaires.
Dans les g^ufires profonds les uns furent semés , Les autres dans les cieux volèrent enflammés. Dans le sein des métaux ce livre encor respire , Sur le front du soleil on le peut encor lire; Mais ce n'est qu'au génie ardent, audacieux , A chercher des trésors sous les mers, dans les cieux; A rassembler encor, loin des cercles vulgaires. De ce livre égaré les divins caractères, A ravir, s*il se peut, à ces nobles débris Leurs augustes secrets dont lui seul est épris.
Le génie est amant des grottes, des ombrages;
Des ruisseaux égarés il cherche les rivages;
Les antiques Buffons, les modernes Thaïes
Aiment ces bords secrets consacrés à Pdiès.
Sur la cime des mcmts que les sapins couronnent,
L'ame prend la hauteur des cieux qui Tenvironnent ,
Par un commerce heureux s'y mêle au pur éther,
Et semble y respirer Tame de Jupiter.
C'est de là que nos yeux sans voile , sans obstacle ,
De la nature entière embrassent le spectacle.
C'est de là que , prenant un vol rapide et sûr
Jusqu'où le ciel étend ses pavillons d'azur,
Une sphère à la main , la sublime Uranie
De Folympe fouloit la carrière aplanie ,
Des abymes du ciel tentoit la profondeur,
De la terre inclinée alougeoit la rondeur.
Depuis qu'un verre , armant l'œil de nos Zoroastres ,
3o8 LA NATURE.
Fit descendre le ciel et nous prêta les astres.
Elle entraine à son char ce peuple ëtincelant D^étoiles que nourrit un feu pur et brillant ; Ce soleil ëcoulé d'une source première, Astre dW qui répand des fleuves de lumière, Et Mercure , et ce globe aux rayons empruntés Réparant For du jour par ses feux argentés , Vénus et Jupiter, Mars, et le noir Saturne Qui roule loin de nous son globe taciturne. Ce flux et ce reflux de Focéan des airs , Ces astres balancés dans leurs vastes déserts. Les fuites, les retours, les cercles, les ellipses Des feux dont nos calculs ont prédit les éclipses.
Qu'il est beau de franchir, loin des vulgaires yeux ,
Ces abymes d'azur où nagent tant de cieux !
Par quel rapide essor la sublime pensée ,
Des prisons du cerveau tout-à-coup élancée.
Suit-elle dans leur cours ces vastes tourbillons
Qui tracent sur Téther d'invisibles sillons ?
Lliomme a conquis Folympe, et ses mains souveraines
De ces chars lumineux semblent tenir les rênes.
Kepler leur imposa ses immortelles lois ;
O merveilles ! Newton détermina leurs poids !
L'astre enflammé du jour, fixe dans son empire.
Est le centre immortel des astres qu'il attire.
Vers un côté des cieux dussent-ils peser tous ,
CHANT TROISIÈME. Sog
Leur centre resteroit dans son globe jaloux. Pourroit-il en sortir quand ce globe rassemble Quatre cents fois le poids de tant d astres ensemble? Telle on voit la physique embrasser l'univers, Et sa hauteur n^a rien d'inaccessible aux vers.
Voilà donc tes essors, dieu puissant du génie ! Toi seul du monde entier médites Tharmonie; Tandis que ce vulgaire, obscur profanateur, Des étemels secrets accuse la hauteur, Au joug des préjugés laisse courber sa tête, Ou dédaigne Tinsecte , ou gronde la tempête.
La terre presse Fonde en ses flancs altérés ;
L onde nourrit les airs ceints de feux éthérés ;
Ils enfentent ces vents dont Futile ravage
Roule ces torrents dair, ces fleuves sans rivage.
Et sur les champs d'airain de la stérilité
Verse For des moissons et la fécondité ;
Aux veines des rochers filtre , en vapeurs légères ,
Ces eaux, ces doux trésors jadis cndes amères ,
Qu'attira le soleil , qu'épurèrent ses feux ,
Et qu'épanchent des vents les souffles orageux.
Comment d'un art frivole encenser les prestiges. Quand sur nous la Nature a semé ses prodiges ? L'air qui nous environne, invisible et présent , Ce fluide subtil , élastique , pesant,
3io LA NATURE.
L'air avec nous respire, agit, voit, parle, écoute.
O voix, fille de Tair, dis-nous quelle est ta route? Dis comment, du larynx vers la glotte élancé , A Faide du palais ma langue a prononcé Le son qui sur ma lèvre impatient d^éclore Diverge ses rayons, forme un cdne sonore. Air lui-même, remplit tout Fair de mes accents, Franchit la pesanteur, roule au-dessus des vents , De globule en globule, ô rapide merveille ! Attache ma pensée aux fibres de l'oreille.
Sous le nom des zéphyrs , dans nos jardins , semés , L'air promène des fleurs les esprits eqibaumés , Et versant des parfums Tessence volatile Émeut de Todorat la membrane subtile.
Toi que le choc des corps fait jaillir à nos yeux , Tu nages dans les airs, océan radieux ! De soleils en soleils, tes lumineuses ondes Remplissent à-la-fois tout l'espace des mondes. C'est par toi qu'un rayon , ô prodige nouveau ! Peint la Nature entière aux voûtes du cerveau , Et de l'œil parcourant les humides espaces Y fixe des objets les mobiles smfaces.
L'optique vint guider les crédules transports De nos yeux qu'égaroient d'infidèles rapports, Et voulut qu'à ses lois nos regards répondissent, Quand d'objets trop lointains les angles s'arrondissent.
CHANT TROISIÈME. 3ii
L'algèbre, méditoot ses calculs épineux , Osa suivre un rayon dans son vol lumineux. Le prisme qui Farréte au bout de sa carrière Brise, et iait de son angle échapper la lumière , De ces gerbes de feux divise les jBûsceaux , Et surprend sept couleurs aux célestes pinceaux.
Cette mer éthérée , ondoyante ceinture ,
Voile que de ses mains a tissu la Nature,
Courbe les feux du jour, et de leurs traits brisés
Fait rejaillir sur nous les éclats divisés ,
Quand lombre accourt au centre , et que les flancs du globe
Cachent le jour penchant, ou la blancheur de laube;
Et cet édat des airs, transparentes vapeurs,
D^une nuit trop soudaine épargne les horreurs.
Quel charme, en parcourant les campagnes fleuries, D^approfondir encor ces doctes rêveries ! Chaque objet vient tenter un œil observateur ; Un fruit tombe, et Newton conçoit la pesanteur. C'est là que le silence instruisoit Pythagore, Xénophane, Platon, Leucippe, Anaxagore.
Peut-être la Nature, au sein mystérieux, D^un sage quelquefois trompa Toeil curieux : Vains obstades ! tout cède aux veilles obstinées, Et 1 étude s'éclaire au flambeau des années. Chaque siècle en fuyant nous laisse ses progrès , Et même lavenir nous prête des secrets.
3i2 LA NATURE.
Tel qu'on peint ce mortel aux grottes d^Amphitrite , Près d'enchatner le dieu que son audace irrite; A peine il voit Protëe endormi sur ses bords , Il s'élance, il le presse; inutiles efforts ! Sous mille aspects divers le seul Protée en foule , Tigre, flamme, torrent, gronde, embrase, s'écoule, Transforme mille fois sa fuite et ses reiîis , Revient et disparoft, se présente et nest plus. Mais instruit par les dieux , Tintrépide Aristée Saisit, presse, retient, fixe, enchaîne Protée. Tel encor le génie , après d'heureux combats , Fixe, endiaine, retient la Nature en ses bras.
Heureux qui des effets sait remonter aux causes. Saisir d'un vol hardi les principes des choses , Et d'un regard sublime entrevoir les accords Des éléments rivaux , et de Tame et des corps !
Il sait qu'un élément, terrible en sa puissance. Jamais de son rival n'ose altérer l'essence ; Que d'eux-méme en secret immortels aliments, Us se réparent tous par d'heureux changements. Il voit que la matière, à jamais divisible. Même échappant aux yeux en poussière invisible. Aux portes du néant est plus loin d'arriver, Que la terre au soleil n'est près de s'élever.
Rien ne périt, tout change, et mourir c'est renaître.
CHANT TROISIÈME. 3i3
Tous les corps sont liés dans la chaîne de letre. La Nature par-tout se précède et se suit. Voyez comme sa main des ombres de la nuit Teint lentement le jour qui pas à pas recule , Et semble les unir par un doux crépuscule. Dans un ordre constant ses pas développés Ne s^emportent jamais à des bonds escarpés. De rhomme aux animaux rapprochant la distance , Voyez l'homme des bois lier leur existence. Du corail incertain, né plante et minéral. Revenez au polype, insecte végétal.
Sur Finsecte étonnant Tétre se ramifie, Et présente par-tout les germes de la vie; De son corps divisé soudain réparateur, Il renaît plus nombreux sous un fer destructeur. Telle à nos yeux la glace , en mille éclats brisée , Rend mille ibis Timage entière et divisée.
Où ne s^élance point le vol de ces regards ,
Que n^a point obscurcis lombre de nos remparts !
Ils savent à-la-fbis , et profonds et sublimes ,
Monter à ces hauteurs , descendre à ces abymes ;
Dans son cours lumineux suivre la vérité ,
Et se plonger au sein de la Divinité.
La nature à ces yeux n est plus quun seul empire;
L*or naît, Tanimal germe , et la plante respire.
La plus vaste baleine est, pour Fimmensité,
Dans une goutte amère un atome jeté ;
3i4 LA NATURE.
Et du vaste océan la goutte qui s'éooule,
Autre océan, nourrit d'autres monstres en foule.
Entre deux infinis llionune en naissant jdacé Se voit de tous les deux également pressé. A Taide d*un cristal autrefois sable aride, Sur des peuples nouveaux s^il jette un oui avide. Pour confondre ses yeux qu'effiraya Féléphant , Le ciron Tattendoit aux confins du néant.
Du néant à Fatome il voit l'espace immense; Où 1 univers n est plus Tunivers recommence.
Aux profones regards quels prodiges voilés Sont aux yeux du génie en foule révélés ! Lui seul de la Nature a surpris les oracles , De ses régnes fimieux assemble les miracles, Et suivant Toumefort au sein d'Antiparos , La saisit enfontant le maii)re et les métaux.
Si du liquide empire il tente les merveilles. Des secrets de Téthys il enrichit ses veilles, Voit lempretinte des mers aux angles des vaUons , Et les pas de Neptune imprimés sur les monts ; Suit d'un œil assidu leurs conquêtes paisibles, Pénétre des reflux les ressorts in>isibles, Quand des m'>ts et des ans les astres combinés Déterminent les flots par leur globe entraînés;
CHANT TROISIÈME. 3i5
Soit qu'il médite enoor les merveilles physiques Du métal aimanté, des torrents électriques , Dont lactive vertu , fille du pur éther. Roule , invisible aux yeux , dans les veines du fer ; Soit qu^il porte ses pas sous lantique Palmire, A travers ces débris que FOrient admire ; Soit qu^il ose chanter la fureur des volcans , Ces combats de la flamme, et de Tonde et des vents , Interroger leur foudre é^àré sous la terre, Ou demander aux cieux les causes du tonnerre ; Soit qu il ose asservir aux traces d un compas De ces globes errants les invisibles pas. Ou franchir d un regard neuf fois trois mille années , Pour voir de tant de cieux les courses enchaînées Sur leur trace première en foule revenir, Et d un nouvel essor embrasser 1 avenir.
Que du faîte élevé des temples de Minerve, Il foule ces grandeurs que l'ignorance énerve ! Plein d un calme sublime, il voit avec mépris Ce néant agité dont les cœurs sont épris. Que dis-je? il ne voit plus leurs dédales d*intrigueâ, Leurs tissus venimeux de complots et de brigues, Et ces cours où lexil est le prix des vertus. Et le stupide amas des trésors de Plutus.
Jamais un homme assis au front des Pyrénées , Qui dominent les vents et les mers e&éoées ,
3i6 LA NATDRE.
Et d où chaque regard qu'il lance dans les airs
Y pénétre aussi loin que le vol des éclairs,
Ira-t-il follement ensevelir sa vue
Dans les joncs limoneux d'une source inconnue,
Quand du globe à ses pieds les spectacles épars ,
Et les mers et les cieux appellent ses regards ?
Heureux qui dans vos bras , filles de Mnémosyne , Joint la Hère Minerve à la tendre Euphrosine, Et qui, même en ses vers, émule de Newton, Tente un vol ignoré du Tasse et de Milton ! La prose suit la gloire à pas lents et fidèles , Pour l'immortalité les vers seuls ont des ailes.
Ces vers , au sein des cours avec peine enfantés. Naissent en foule aux bords des ruisseaux argentés. Le silence en rêvant médite lliarmonie.
Et lombre solitaire enflamme le génie.
Sublime accent de lame, ô vers mélodieux. Toi seul fîis appelé le langage des dieux ; Ta fiëre liberté fuit tous ces mots esclaves , Et de nos vains respects les serviles entraves; Et toi seul , riche encor de tes antiques droits , Sais traiter en égal la majesté des rois.
Mais qui sauroit tracer l'invisible passage Du profane discours à ce divin langage?
Quels ressorts inconnus, quels magiques attraits En épurent les sons , en colorent les traits? Et de quel feu divin cette prose animée S^échappe, en vers nombreux tout-à-coup transformée?
Il est, il est alors de ces heureux moments Où Tame entière éclate en doux ravissements, Voit, suit, respire, adore, embrasse la nature; Un dieu secret lagite, et Fenflamme et Tépure; Le mortel disparoit sous la divinité ; CTest le génie, amant de Timmortalitë, Qui, des secrets divins fier et sublime organe, Rompt le timide joug du langage profane.
Déjà sont accourus ces tours harmonieux , Ces rimes, de nos vers échos ingénieux, Ces repos variés, ces cadences nombreuses. Où Tame se déploie en des bornes heureuses; Et ce feu du génie épars dans Funivers Brûle en se resserrant aux limites des vers.
Voyez-le réunir ses flammes dispersées Dans ce foyer ardent, centre de ses pensées, Et de là, s'échappant en lumineux éclairs, Enflammer les objets à ses rayons offerts.
Tel l'acier arrondi, dans sa voûte brûlante. Rassemble des rayons la gerbe étincelante. Soudain Voàl étonné voit ces fieux réunis
3i8 LA NATURE.
Fondre Tor qui pétille, ou briser les rubis.
Le génie est un dieu tout de gloire et de fikunme ; Lliarmonie est sa voix, la nature est son ame. Son vol n est limité ni des deux ni des mers : Ses ailes, ses Vegards, embrassent Tunivers. Il inspiroit Virgile, Homère et Démosthènes, Il éclatoit dans Rome , il tonnoit dans Athènes.
Il connoit l'art divin d'instruire et de charmer ;
Le vrai, toujours sublime, est prompt à lenflammer.
Il ose être lui seul Tartisan de sa gloire;
On ne le vit jamais dérober la victoire.
Ni d'une aile étrangère empruntant les essors,
D'un succès mécanique arranger les ressorts.
La gloire se refuse au servile délire , Aux sons adulateurs d'une profane lyre; Mais un libre génie au silence des bois, Seul, de la renommée éveille les cent voix.
C'est là qu'à ses regards brillent sans imposture Les traits, ces premiers traits qu'a semés la Nature; Son amant y saisit des pinceaux enchanteurs , Et soumet la pensée au charme des couleurs.
S'il porte à la beauté dliarmonieux hommages, Sur les tiges des fleurs il cuâlle ses images ; S'il peint l'éclat des dieux et l'immortel séjour.
Il trempe ses pinceaux dans les flammes du jour ; S^il veut peindre le sage au front calme et sublime, D'un cèdre vénérable il contemple la cime; S'il égare un baiser, s'il enflamme un soupir, Il attache à ses vers les ailes du Zéphyr; S'il peint l'amour heureux, ses tendres rêveries Dépouillent les gazons et l'émail des prairies ; S'il aime à soupirer d'amoureuses douleurs, Tourterelle plaintive, il dérobe tes pleurs. Un lac tranquille et pur, une onde à peine errante, Lui peint le calme oisif d'une ame indifitérente. S'il tente les volcans, il mêle dans ses vers Et le brait de la foudre et le feu des éclairs. S'il peint Mars irritant de féroces courages, Il monte ses accords sur le ton des orages ; Ou dans les sombres bois il emprunte l'horreur D'une affireuse harmonie aux torrents eniîireur.
Tantôt ces noirs vallons où grondent les ravines, Tantôt ces doux Tempes , ces retraites divines , Bords peuplés de zéphyrs , de nymphes et d'amours , Dérobent le génie au tourbillon des cours.
Amant de la nature et varié comme elle » Il sait peindre sans fard les traits de Timmortelle. Il est de ces auteurs dont le vague pinceau Voudroit de la nature embellir le tableau : Même dans ses horreurs la nature est sublime.
3ao LA NAT^URE.
Ces forêts, dont lliiver a secoué la dmey
L*Aurore qui s'éveille au milieu des frissons.
Et ses pleurs en cristal suspendus aux buissons,
Ces gazons attristés que les frimas blanchissent,
Ces torrents vagabonds, ces rochers qu'ils franchissent,
Ces eaux que laquilon roide en voile ondoyant,
La feuille qui dans Fair voltige en tournoyant,
Plairoient mieux que Vénus , et les Grâces et Flore,
Dans les vers de Bemis toujours prêtes d eclore;
Toujours de la nature il &rde les portraits ,
Et, même en la peignant, il n'a point vu ses traits.
La Nature en gémit; l'art, ce tyran des villes, Prête de vains succès à des muses stériles.
L'esprit, évaporé dans les cercles bruyants. Ne suit qu'un fol usage et des goûts ondoyants. Mais , éprise des bois et du calme accueiUie, Lumineuse et profonde, active et recueillie, L'étude rêve, au sein des antres écartés. L'inunortelle Nature y veille à ses côtés. Le génie à ses yeux s'enflamme et se déploie, Puise dans ses travaux une sublime joie. Aux profanes jaloux dérobe ses plaisirs , Pour rendre à l'univers compte de ses loisirs.
La gloire se nourrit du silence et de l'ombre. Sans de profonds loisirs et des veilles sans nombre.
CHANT TROISIÈME. 3ai
Kepler, Bayle, Descarte, et Corneille et Milton, N'eussent jamais loin d'eux fait éclater leur nom. Sans éveiller Fenvie inquiète, alarmée, Long-temps ils méditoient leur vaste renommée; Mais ils laissoient à peine échapper leurs travaux « Qu'un éclat imprévu foudroya leurs rivaux.
Avant que Jupiter éclate sur nos têtes, Un nuage long-temps médite les tempêtes, D^un bitume orageux nourrit son vaste corps. De la foudre en silence amasse les trésors; Riche donde et de flamme, il vole, éclate, tonne, Et parcourt en grondant le globe qu il étonne.
Ah ! qui n a point Famour de Fombre et des forêts , Vil profiine, du Pinde ignore les secrets.
Bords sacrés du Permesse, ô grottes , ô bocages, Quel dieu m'arrêtera sous vos divins ombrages ! Nymphes du Mincius, rendez à mes transports Lies traces de Virgile empreintes sur vos bords. Puissé-je, ô Tivoli, rêver dans tes bois sombres, T consulter encor tes poétiques ombres.
Et peut-être évoquer les mânes radieux De Famant de Glycère, et du chantre des dieux. Oh ! quel charme d'errer aux antres du Riphée ! D'y recueillir encor, dans la grotte d'Orphée,
Son ame harmonieuse, et les nobles débris
D'un luth qui mit en pleurs les rochers attendris !
La solitude inspire , et Tombrage recèle
Des poétiques feux la subUme étincelle.
Les antiques forêts, leur vaste liberté
Prête aux enfiemts du Pinde une heureuse fierté.
L'enthousiasme épars dans leurs routes perdues ,
Saisit de tous ses feux nos âmes éperdues.
Les bois , les prés , les eaux , Tazur des deux ouverts ,
Sont Tame du génie et la source des vers.
Hésiode, assoupi dans les vallons d'Ascrée, Sentit mieux des neuf Sœurs Finfluence sacrée. Pindare , s'égarant sous les bois de Gadmus , De risméne cent fois ravit les flots émus. Théocrite fuyoit les murs de Syracuse Pour éveiller sa lyre aux sources d'Aréthuse. Virgile préféra les bords de ses marais Aux fêtes de Gapoue, au luxe des palais. Cicéron méditoit dans les bois de TuscuJe; Les bois chers à Délie inspirèrent Tibulle. Des tumultes de Rome Horace épouvanté Redemandoit toujours ce Tibur si vanté.
Ses festins innocents, ses mauves salutaires, Et des vallons sabins les antres solitaires. C'est de là qu insultant au luxe des Romains Il peignoit le bonheur des champêtres humains.
Ah I s^il n'eût point rêvé dans les forêts d'Algide , Auroit-il vu Pallas secouant son égide, De leurs monts orgueilleux les géants accablés , Et le Styx s agitant sous des roseaux brûlés ? Sur les glaces de THébre eût-il vu les Bacchantes Parer d^afiBreux serpents leurs tètes menaçantes, Ou Tame de Caton échappant à César, Lorsqu'il tralnoit le monde et les dieux à son char ?
0 muse ! ô docte ivresse ! ô fureur libre et sainte ! Cest toi qui des cités fîiyois Tombre et l'enceinte. Quand, pour donner aux Grecs d'harmonieuses lois, Homère osa chanter les querelles des rois. Tu livrois la nature à son vol sans limite, Que Tesprit n'ose atteindre, et qu'en vain Fart imite. Quel feu! quels traits divins ! quels sublimes pinceaux ! Quels dessins variés d mnombrables tableaux ! L'univers se peignoit dans cette ame profonde, De naïves beautés source à jamais féconde.
Par lui, Minerve coule aux lèvres de Nestor; L^Amour pleure aux adieux de Tépouse d'Hector ; Le jeune Astyanax sur le sein de sa mère Se rejette, e£Erayé du casque de son père ; Andromaque se trouble à ces naïves peurs; Elle jette un sourire, hélas ! mêlé de pleurs. 0 plaintive Andromaque ! ô touchantes alarmes ! Quel barbare oseroit vous refuser des larmes I
3a4 LA NATURE.
Si de la jeune Hëléne il colore les traits, S'il peint de Calypso la grotte et les attraits, Ue gnaœs et dé fleurs il sème leur peinture. Quand sa main de Vénus a tissu la ceinture, Sa main entrelaça les baisers, les langueurs, Les jeux , le souris tendre et les molles rigueurs. Ses vers coulent, plus doux qu'une Naïade errante. Promenant sur des fleurs son onde transparente.
Mais s'il fait éclater les trompettes de Mars , J'entends le choc affreux des guerriers et des chars; Tout s arme , tout combat , tout respire Bellone. Le Xante dans ses vers gronde, écume, bouillonne. Roule, avec les débris, les casques et les morts. Ce formidable Achille insultant à ses bords. Voyez le fier Ajax couvert d ombre et de poudre. Défiant Jupiter, et le jour, et la foudre ; Voyez ce dieu tonnant sur les astres assis , Et le front immortel courbant ses noirs sourcils Qui balancent les cieux et la terre ébranlée.
< Ses vers étincelants sont une flamme ailée Qui dérobe à Foubli ses rayons éclatants. Et s'envole au-delà des siècles inconstants. Bords sacrés du Mélès, il vous dut ces images. Et ce feu créateur qui ravit nos hommages. L'Homère qui chanta les bocages d'Éden, Ce Milton si fameux, Waller, Pope, Dryden,
CHANT TROISIÈME. BaS
N*eu8sent point de leurs vers illustré rhannônie, Si Paies n'eût jamais- caressé leur génie.
O Vauduse ! ton onde est rivale des mers ; Pétrarque de ta source a vu couler ses vers. Il dut moins son génie aux doux charmes de Laure , Qu'à des champs parfumés des haleines de Flore.
Moi-même quelquefois , au sein des bois altiers , Je m'ouvris d*Hélicon les pénibles sentiers. Ces bords, que n'ont jamais foulés des pas vulgaires, Accueilloient mes regards noblement téméraires. J'échappois aux mortels disparus à mes yeux, Et je ne voyois plus que le Pinde et les cieux. Daphné me couronnoit de ses tiges fécondes. Permesse autour de moi sembloit rouler ses ondes. Mes sens étoient émus ; et mon cœur a^té Respiroit l'ambroisie et Fimmortalité.
Ma tète s'enflammoit des rayons du génie ; Érato, Calliope, Euterpe, Polymnie, M'entrainoient tour-à-tour dans leur sacré vallon; A travers des, lauriers j'y voyo>s Apollon Assis au pied d'un antre éclairé de sa gloire , S'appuyant d'une main sur sa lyre d'ivoire. Ses Nymphes l'entouroient; leur groupe ingénieux Frappoit l'herbe, en dansant, de pas harmonieux: De Sylvains et d'Amours elles étoient suivies. Quels sons veuoient frapper mes oreilles ravies?
3a6 LA NATURE.
Les feuilles se tàisoient; Zéphyr nosoit voler.
Et même à ses roseaux Tonde n osoit parler.
Là j entendois encore une voix plus charmante ; La plus douce harmonie est la voix d'une amante. Que de fois unissant ma lyre à ses accords , Du nom d'Adélaïde ai-je ravi ces bords? Écho le rëpétoit , à Fenvi de ma lyre , De coteaux en coteaux , de zéphire en zéphire.
Ombres qui voltigez autour des arbrisseaux , O grottes 1 6 forêts ! ô fraîcheur des ruisseaux l Riantes voluptés, délices des campagnes, Des muses , des amants vous êtes les compagnes.
A Taspect des hameaux tous les cœurs excités S'envolent des palais , s'échappent des dtés.
Tel nous voyons ce fleuve, au sein des murs qu'il lave, De fange profané, roulant une onde esdave, Et s'indignant du joug offert de toutes parts ; Impatient , il fuit de serviles remparts , Et, libre de ses fers, court épurer ses ondes Au sein des bois altiers et des plaines fécondes.
Tel lui-même nous voit de ses rives épris, Loin d'une ville esclave, épurer nos esprits. Aux grottes de Paies Minerve aime à descendre ; Cest là que de plus près un mortel peut l'entendre.
Là ne circulent pas ces tourbillons musqués Dont nos cercles divins sont toujours offusqués ; Tous ces légers mortels ^ ces têtes inquiètes. Pleines d*ennui> d orgueil, et d*ambre et d'ariettes , Essaim tumultueux , insectes turbulents , Dont Faile ose e£Beurer le flambeau des talents : Ni ces jeunes beautés, troupe folle et divine, Qui , la navette en main , jugent Pope et Racine ; Ni ces graves censeurs, importants sourcilleux. Qui blessent diaque vers dW regard pointilleux.
Là nW point ce Crésus dont la riche indolence Daigne attacher Minerve au char de 1 opulence , Et dictant son éloge aux enfants d'Apollon , D*un coup d'œil protecteur insulte THélicon.
Là n est point ce vil grand dont la froide manie Veut éteindre à jamais les flammes du génie , Et prétend qu'un repos, obscur et clandestin , Ordonne de la gloire et dicte son destin. Du seul bruit des grandeurs son oreille assourdie Rejette les concerts d une muse applaudie. Il traite d'insensé le langage des dieux ; L'immortalité même est un crime à ses yeux.
Dieux 1 ne le vois-je pas, dans sa fureur atroce, Et des brigands du Nord reste impur et féroce, Fier de ne rien connottre et de tout mépriser, Arracher une lyre, et prompt à la briser...
3^8 LA NATUBE.
Ah ! barbare , suspends tes coups et tes blasphèmes ! Diomêde insensé, tu blesses les dieux mêmes ! Tiens y et lis sur le front des talents indignés La honte des mortels qui les ont dédaignés ; Vois-y la tienne écrite, et poursuis si tu Foses. Pourquoi , serpent jaloux , empoisonner ces roses , Ces lauriers qu^aux vertus préparèrent nos mains? Les talents sont des dieux nés parmi les humains.
Eh! qu'estimes-tu donc, ame stupide et fière. Qui nas rien d'élevé quune ignorance altière? Dis ; seroft-ce des rois dans la pourpre obscurcis, Aux pleurs des malheureux par mollesse endurcis ? Seroit-ce des chasseurs turbulents et stupideâ Qui partagent 1 mstinct de lenrs meutes rapides? Sont-ce des courtisans, animaux venimeux, Et dans Fart de ramper indignement fameux ? Sera-ce un politique, ambitieux ministre. Immolant tout Tempire à sa grandeur sinistre?
Fatigué de repos, de mollesse vaincu, Vis sans avoir pensé, meurs sans avoir vécu ; Ou pourroit tWiter ; sans doute il est facile De traîner loin des arts une enfance imbécile , D envelopper ses jours dans un lâche sommeil , De s endormir enfin sans espoir de réveil. Mais si tu veux des arts me dérober la flamme ^
M'ëteindre leurs clartés, tMirbare, éteins mon ame. Eh ! que faire d'une ame, inutile fardeau , Qu alors de mille erreurs obscurcit le bandeau? Sombre, aveugle, rampante, ôbscture et profanée. De l'essence des dieux semble-t-elle émanée?
C^est elle qui donna des lois aux nations, Llionmievoit, pense, agit et marche à ses rayons. G*est Dédale échappé des murs du labyrinthe*, Et bravant de IVlinos les fers et la contrainte. L^esprit ne connoit pas de vulgaires liens ; La grandeur a ses droits, mais la gloire a les siens. La gloire est immortelle , et la grandeur expire ; L'une régne à jamais où 1 autre est sans empire. Le grand homme expirant donne ses lois au sort. Il meurt pour enchahier et 1 envie et la mort Des siècles qu'il soumet sa grande ombre est suivie , Au-delà de ses jours il commence sa vie.
Dans ses nobles destins , le génie est pareil A ce brillant oiseau , digne fils du soleil ; Lui-même il se consume , et certain de renaître Du feu qui le dévore il prend un nouvel être.
Trente siècles roulants sur les frêles mortels, Entraînant les états, les trônes, les autels, Loin d'engloutir Homère en leur course profonde « N'ont fait que l'élever sur les débris du monde.
33o LA NATURE.
Qu^envioit Alexandre au vainqueur des Troyens? Étoit-ce des exploits efiacés par les siens ? Fut-ce Téclat, le sang d'une immortelle mère? Non, aux destins d'Achille il n envia qu Homère. G est le vœu d'un héros attesté par ses pleurs ; O regrets généreux ! ô sublimes douleurs !
Des vainqueurs précédoient Ulysse, Hector, Achille; Ils n eurent point d'Homère : édat vain et stérile ! Leur gloire s'éteignit dans les flots du Léthé; Et mourir inconnu c'est n avoir pas été.
Les peuples, les rempcuts, les rois, les tombeaux meurent. Tout fiait, tout disparoît ; et nos lyres demeurent ; Nos lyres, nos écrits, sublimes conquérants, Des empires vaincus affirontent les tyrans. L'Arabe vagabond foule à ses pieds Athènes ; A-t-il pu conquérir Sophocle ou Démosthènes ? La ville de Minerve échappe à ses débris. Et plus superbe encor régne dans leurs écrits.
Rome ! que t'a servi tout l'édat de tes armes?
Mais le génie encor te défend par ses charmes.
Qu'un empire est heureux quand ses murs triomphants
Du génie et des arts nourrissent les enSemts !
Qu'un mortel est divin quand sa grandeur suprême
Est d'inunortaliser sa patrie et soi-même,
Et de leur gloire au loin semant le souvenir.
Aux bords qui l'ont vu naitre enchaîner l'avenir !
CHANT TROISIÈME. 33i
Ce bonheur généreux , un barbare Tignore; Il consent que l'oubli pour jamais le dévore. Cet amour de la honte et ce lâche attentat Sont au rang des forfaits que doit punir l'état. La gloire est un fardeau qui pèse à sa fbiblesse. Briller c'est Tobscurcir; et tout éclat le blesse. Ainsi Galigula, Domitien, Néron, Déchirèrent Virgile, Homère etCicéron.
Eh ! quels étoient leurs droits ? leurs droits étoient le crime^ Dont l'œil sombre déteste un éclat légitime.
Laisse ces coeurs affireux : ils sont nos ennemis. Regarde les héros , tous furent nos amis : Scipion, Péridès, César, Pompée, Octave, Médids et Léon, la fille de Gustave, Et ce grand Frédéric qui, dans le sein de Mars , Le tonnerre à la main, caresse enoor les arts.
Peut-être un dieu jaloux nous ferme leur carrière;
Mais reviens sur tes pas et regarde en arrière.
Eh quoi ! ton ame sombre et tes yeux éblouis
N*osent-ils contempler le siècle de Louis ?
Ce régne étincelant de génie et de gloire
Attachoit à nos lis les arts et la victoire.
dio savoit alors, d'un étemel burin.
Graver les noms fameux dans ses fastes d'airain ;
Et dans sa coupe d'or, l'auguste poésie
Aux sublimes vertus présentoit l'ambroisie.
33a LA NATURE.
Louis, amant des arts, grand même en ses plaisîrSf
Les reçut à sa cour, leur fit d'heureux loisirs.
Des talents adorés persécuteur injuste, Vois briller à-la-fbis, dans cette cour auguste , Bossuet, Fénelon, Racine, Despréaux, De Faîtière ignorance invincibles fléaux. Alors des courtisans Boileau fiit FAnstarque; Racine à Marly même introduisoit Plutarque ; Racine, dont la muse et les tendres douleurs Ont des yeux de son roi fait couler tant de pleur». Rodogune y marchoit rivale d'Athalie ; Molière y sut conduire et Tartufe et Tbalie. La Fontaine, sublime en ses naïvetés.
Laissa couler des vers par les grâces dictéa.
Alors nos demi-dieux, Gondé même et Turenne, Descendoient de l'Olympe aux bords de l'Hippocrène ; Et Corneille et Louis , les savants , les guerriers , Marchoient d'un pas égal, ceints des mêmes laurier».
Quel spectacle de voir ces têtes immortelles
Se prêter leurs rayons, mêler leurs étincelles,
Éclairer, embellir la plus noble des cours.
Et tous ces grands destins y commencer leur cours !
Les muses , devançant nos légions aldères ,
Ont de la France alors reculé les frontières ;
Et leurs mains ont porté les conquêtes des arts
Où n ont jamais atteint les conquêtes de Mars.
Louis sut quW héros nW pas long-temps illustre, Si du flambeau des arts il n emprunte son lustre; Et son régne, fertile en esprits excellents, Par de nobles bienfaits implora leurs talents.
Tous ces lauriers rivaux que ses mains cultivèrent, Pour ombrager sa tête en foule s'élevèrent Des arts qui Tentouroientla sublime clarté Fit rejaiUir sur lui leur inunortalité.
Oses-tu démentir le plus grand des monarques , Et ce régne , vainqueur de Tenvie et des Parques, Où le François , rival des Grecs et des Latins , A de Rome et d'Athène assemblé les destins ? Vois Lysippe et Myrron, Scopas, Vitruve, Apelle, Renaissant à4a*fois, quand Louis les appelle. Là Mansard dessina ces portiques divins ; Ici Le Nôtre à Flore éleva ces jardins. Là Pomone attendoit Toeil de La Quintinie ; Là Pujet sur le marbre a soufflé son génie. Lebrun peignoit alors d'une immortelle main Ces deux héros vainqueurs du Granique et du Rhin. Lebrun , digne en efFet de tracer leur image , De la terre avec eux sut partager l'hommage.
0 nom que l'art d'Apelle a deux fois consacré, Puisses-tu par ma lyre être encore illustré ! Puisse Famour des arts qui brûle dans mon ame Se tracer vers l'Olympe une route de flamme !
Siècle des vrais talents par Louis caressés. Beaux jours de nos aïeux , seriez-vous éclipsés? Ombre du grand Rousseau , pardonne à ta patrie L'arrêt d'une Thémis que ta gloire a flétrie ; Et que du moins un siècle ouvert par Richelieu Donne en fermant son cours Voltaire et Montesquieu, Nobles et derniers firuits du plus brillant des âges ! Ainsi pour réparer ses antiques feuillages, Un palmier que la terre a vu briller long-temps Jette enoor deux rameaux, honneur de ses vieux ans.
O France ! en demi-dieux serois-tu moins féconde? Souviens-toi d'éclairer, ou de venger le monde. Tels furent tes destins : qu'ils sont loin de nos voeux! D ancêtres immortels trop indignes neveux, Nous rejetons Tespoir d'une palme rivale. Ah ! couvrons de lauriers ce honteux intervalle.
Ce désir de la gloire est fait pour les grands cœurs ; Un repos dédaigneux, de superbes langueurs, Des esprits énervés sont l'indigne partage. Les veilles , les travaux, voilà notre héritage ; Ce présent fugitif dont tu parois jaloux , Saisis-le si tu peux ; l'avenir est à nous.
Que dis-je, l'avenir? si ta sombre furie Éteignoit ces mortels , flambeaux de la patrie , Sais-tu dans quelle horreur, dans quelle obscurité Ton siècle ténébreux seroit précipité?
Vois ces jours effrayants , vois ces régnes funèbres , Et ces forfaits , amants des aveugles ténèbres ; Tout ce chaos affreux de prestiges, d'erreurs, Et d'un siècle ignorant les absurdes fureurs.
y eux-tu nous replonger dans la nuit de ces âges Où Terreur nous armoit pour de saints brigandages;' Et courant par le meurtre honorer les autels , Crut, en les égorgeant, convertir les mortels?
Veux-tu nous ramener ce jour trop lamentable, De tant d'assassinats compUce épouvantable. Où le zèle en fureur, levant ses étendards. Ordonna le carnage, aiguisa les poignards. Qu'il périsse , ce jour ! que les nuits les plus sombres, Qu'un silence étemel, l'accablent de leurs ombres ! Qu'il devienne incroyable à la postérité ! Que dis-je? ah ! s'il se peut, qu'il n ait jamais été ! Hélas! deux rois tombés sous un fer parricide Attestent de ces temps l'ignorance homicide. Apprends que les arts seuls écartent ces revers, Et ces voiles sanglants dont nous fumes couverts.
Ah ! s'il est un barbare, un cœur dur et farouche , Qu'irritent les neuf Sœurs , et que nul art ne touche , Ce tigre, que nos chants n'apprivoisent jamais, Porte en son cœur d'airain le germe des for&its.
O vous ! morts radieux, mes guides » mes flambeaux , Je vous suis en nval ; j'embrasse vos tombeaux ; Je jure sur votre urne, et j atteste vos mânes , De ne jamais ramper sous des destins pro&nes.
Et vous qui, dW regard sublime et caressaut.
Daignâtes m'édairer, me sourire en naissant,
Je m'abandonne à vous, beaux*arts, dieux que j encense;
Des trésors fugitifs vous réparez Tabsence,
Vous élevez nos cœurs, vous charmez nos ennuis,
Et ]es tourments du jour, et les veilles des nuits.
Vous nofiFensez jamais les yeux de la sagesse;
La liberté vous doit peut-être sa noblesse ;
Vous prêtez à Tamour ses traits les plus heureux
( L'amour devient sublime en des cœurs généreux) ;
Cest lui qui le premier fit naître l'harmonie;
Ses regards ont prêté des flammes au génie.
Miises , suivez l'amour à travers nos forêts ;
Il chérit comme vous ces ombrages secrets.
Une muse sublime et rejetant Finsulte
Fuit du palais des grands Fécueil et le tumulte.
Voit-on le rossignol perdre ses doux concerts Sur des rochers battus et des vents et des mers ? Non, ses accords divins, libres dans un bocage. Charment les dieux, les airs, le silence, et l'ombrage.
CHANT QUATRIÈME. 3i^