‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 106 sur 177 · L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'AMOUR

Tout s'anime au printemps ; ses douœs influences Font du sein de la terre ëclore les semences ; Mais aux champs émaillés il prête moins de fleurs , Qu'il ne sème d'amours et de feux dans les cœurs. Les nymphes, les gazons, les amours reparoissent; Complices de leurs jeux, les ombrages renaissent. Les baisers caressants voltigent dans les bois ; Tout s'enflamme, tout cède aux amoureuses lois. L'air, principe étemel; Vénus, ame du monde, Versent dans chaque germe une chaleur féconde. L'hiver ne retient plus le pampre impatient ; Bacchus est sous l'écorce et l'entrouvre en riant; La volupté lascive et ses flammes brûlantes Circulent dans les fleurs, dans les bois, dans les plantes; Les troupeaux ont leurs jours destinés à Vénus, Et les feux de l'hymen leur sont même connus. L'nir humecte de pleurs le sein des prés arides. Flore laisse échapper ses roses moins timides.

Tels furent les beaux jours du naissant univers. Jours long-temps respectés des farouches hivers. Tel brilla ce printemps dont le premier sourire Fit du sombre chaos disparottre l'empire. Quand Thomme , déployant un front impérieux, Vit Taurore éclater aux barrières des deux.

Age dor, siècle heureux, ô jours de l'innocence ! Jours qu'altéra bientôt la profane licence. Age d'or, par nos vœux tant de fois rappelé, Serois-tu pour jamais dans les cieux envolé ? Pour les tristes humains n est-il plus d'espérance? N'auront-ils du bonheur qu'une ft*êle apparence?

Je ne regratte point ces zéphyrs enchanteurs,

Cet hymen étemel et des fi*uits et des fleurs,

Ces plaines que le soc n^eût jamais fatiguées,

Ces moissons sans culture aux seuls vœux prodiguées,

Ni des cieux toujours purs, ni des champs toujours verts,

Ni des jours ni des biens sans terme et sans revers ;

Je regrette à jamais cette pure sagesse.

Aimable sans licence, austère sans rudesse,

Parlant avec les dieux, instruisant les humains.

Dans un fertile champ cultivé de ses mains.

Je te regrette encore, égalité première.

Que mon cœur respiroit même avant la lumière;

Je regrette ces feux, ce génie épuré

Que les flambeaux de l'art n'ont que trop égaré.

CHANT QUATRIÈME. SSg

Je te regrette , amotir, alors sans imposture , Amour, toi le premier des cris de la nature j Toi qui te vis changer par lliymen rigoureux En devoir, en serment, en parjure amoureux.

Lia nature assembla de ses mains étemelles Les deux premiers amants, ces cœurs purs et fidèles; Ils s'adoroient sans artisans feinte, sans remords : Un ciel toujours riant éclaira leurs transports; Et les feux les plus purs de la voûte azurée L'étoient bien moins encor que leur flamme épurée. Les cœurs tendres s ouvroient à de tendres aveux ; On ne rougpssoit pas d'aimer et d'être heureux. Mais dans les cœurs bientôt les soupçons s'éveillèrent ; Les amours ingénus en pleurant s'envolèrent Bientôt les préjugés amenant les égards , On mesura leurs pas , on compta les regards. Hélas ! rompant des cœurs la douce intelligence, On surprit leurs soupirs et même leur silence; Tout devint criminel par le crime des lois. Coupables avec art, et malheureux par choix , Insensés, est-ce à nous d'altérer la nature. De changer en vertu la feinte et l'imposture? Quand les premiers humains respiraient la candeur, L'amour étoit sans voile et non pas sans pudeur. On ne vit point alors une amante ingénue Mentir à son cœur même et rougir d'être nue. Pourquoi se dérober aux yeux de son amant?

34o LA NATURE.

Le voile est un mensonge, et l'obstacle un tourment. Malheur à la beauté dont la trompeuse adresse Trafiqua le baiser et vendit la tendresse ! L'hymen suivit de près ce commerce imposteur; Du prix de ses trésors il crut payer un cœur; Entouré des serments , des égards , des parjures, Éteignit de lamour les flammes les plus pures, En des jours fastueux changea ses douces nuits , Recueillit les soupçons et sema les ennuis^

De lombre des soupçons ma candeur s'eflarouche, Même en les prononçant je crois flétrir ma bouche. Je m'échappe d'un cœur dont ma flamme a douté : Cest un fruit qui n'a plus sa naïve beauté. Tout voile me déplaît dans le cœur d'une amante; Que le jour soit moins pur, l'onde moins transparente! L'Amour est un enfant ; ses jeux sont indiscrets ; Il laisse avec son ame échapper ses secrets. Sa naïve imprudence est cent fois préférable Aux replis tortueux d'un cœur impénétrable. Dût l'Amour s'assoupir dans un calme trop doux, Craignons de Fëveiller par les dépits jaloux.

Amants, loin de vos feux écartez ces ombrages;

De légères vapeurs fomentent les orages.

Dès quWe ame est ouverte au souffle des soupçons,

CHANT QUATRIÈME. 34i

L^amoureuse ambroisie est changée en poisons ; Et Vénus chaque jour, par de lentes atteintes , Voit ses myrtes flétris et ses flammes éteintes.

C'est là que de Vénus Tamoureuse indolence Respire mollement l'air, l'ombre et le silence , Dès que Flore , échappée aux fureurs du Verseau, Du printemps qui renaît parfume le berceau.

Déjà , du triste hiver réparant les outrages ,

Nos bois aux doux larcins vont prêter leurs ombrages ;

Venez , tendres amants ; les grottes , les forêts ,

Du dieu que vous servez sont les temples secrets.

Il aime à s'égarer sur Témail des prairies ,

Et leur calme entretient ses douces rêveries.

LÀ ce dieu des baisers , sans erreur, sans bandeau ,

A le myrte pour dais , et l'ombre pour rideau.

Dès qu'amour y répand sa flamme enchanteresse,

Une source, un zéphyr, une rose intéresse.

Il vole autour de nous sur l'aile des oiseaux ,

Il germe avec ces fleurs , il coule avec ces eaux.

Dans ces prés amoureux , nos Tircis , nos Philénes ,

Ne ravirent jamais d'infidèles Hélénes;

Et Danaé jamais , ivre d^un vain trésor,

N a vendu ses faveurs aux caresses de For.

34a LA NATURE.

Les ailes du plaisir agitent nos fougères ,

La foi repose onoore au sein de nos bergères;

Sans avoir de Boucher feit mentir le pinceau ,

Leurs peintres sont nos cœurs , et leur glace un ruisseau.

Riches de leurs attraits, bdles sans imposture,

Pékin n a point tissu l'édat de leur parure.

Dulac ne leur rend pas » comme aux teints emprontcs,

Des roses sans pudeur et des lis effrontés.

Aiment-elles , jamais ces commerces de flammes

A de perfides mains ne livrèrent leurs âmes ;

Et jamais d'un jaloux le regard ombrageux

N'interroge un gazon , complice de leurs jeux.

Richelieu n'y vint pas semer des feux volages ;

Villars nVi point souillé l'abri de ces feuillages ;

D un luxe efiFéminé ces gazons inconnu»

N ofirent des lits de fleurs qu aux amours ingénus.

Lits de pourpre et de soie, alcôves fostueuses,

C'est à vous d'inspirer ces ardeurs monstrueuses.

Hélas ! baignés de pleurs , ou fatigués d'ennuis ,

Vous ignorez f amour, ce doux charme des nuits.

A peine quelquefois la vaine erreur d'un songe

Vous bisse du bonheur entrevoir le mensonge.

Les heures , les saisons , entrelaçaiit leur» mains , Ke parlent que d'amour aux champêtres kumams. Zéphyr nous rend Vénus sur des ailes de rose, Et du nectar des fleurs le doux printemps l'arrose ; Quand 1 été rend la faux à l'amant des guérets,

Il chante encor Vénus en dépouillant Gérés. Il chante y et du berger l'harmonieuse adresse Sur un frêle roseau fait parler sa tendresse ; Mais lautomne, riant sur les coteaux voisins, Mêle aux flanunes d'amour Tivresse des raisins. L'hiver a ses plaisirs. Quand la triste froidure Détruira ces bosquets, ces lambris de verdure , La voûte des rochers pendants sur les vallons Offre aux hameaux voisins de rustiques salons, Où les débris du chanvre et des vertes feuillées Éclairent d'un feu lent les champêtres veillées , Quand, au bruit des fuseaux, leurs contes fabuleux Trompent les longues nuits des hivers nébuleux.

Douxloisirs, champs heureux, dont les fleurs, les ombrages.

Ne connurent jamais la cour et les orages !

Asile de l'amour par Minerve habité ,

Retraite du génie et de la volupté ,

Bois , fontaines , vallons , invitez mon amante !

Gazons mystérieux , et toi , grotte charmante ,

Où mes chants défiaient lamant de Goronis ,

Grotte où Vénus sans doute a conduit Adonis ,

Quand pourrai-je en ton sein , caressé du mystère ,

Avec ma seule amante amener tout Gy thère ;

Et mêlant nos soupirs , nos baisers , nos serments ,

Entrelacer l'amour dans nos embrassements 7

Ah 1 qu^alors tu verrois sur nos lèvres brûlantes

Errer avec nos cœurs ces plaintes caressantes ,

Ces accents du plaisir, ce mumiure enflammé ,

Et cette mort qu'exprime un silence pftmé !

Non , la colombe instruite aux plus douces caresses

Jamais ne sentit mieux leurs brûlantes ivresses.

Grotte aimable, où deux cœurs, plus tendres, plus heureux ,

Dans tes ombres jamais n'ont épanché leurs feux ,

Que de tant de baisers ta mousse confidente

N'en révèle jamais une trace imprudente ;

Mais que ce doux instant, source de mes beaux jours ,

Aux destins de Fanni m'enchaîne, pour toujours )

Pour toujours ! ... Ah ! Vénus ! quel serment 1 quel langage !

Le croirai^je ? est-ce moi qu'un nœud paisible engage ?

Moi qui , plus agité que Tonde et les roseaux ,

Ai tant de fois d'amour rompu tous les réseaux ,

Et qui , pour mieux fixer le caprice des belles,

Empruntois du zéphyr l'inconstance et les ailes?

J'aime, et d un feu si pur, que TibuUe et Gallus,

Et La Fare inspiré des regards de Caylus ,

Ne sentirent jamais ces brûlantes iyresses !

Oui , mes vœux ont fixé leqrs volages tendresses ;.

Si je porte des fers , mon cœur les a choisis ;

Eh ! qui n'eût point aimé l'amante de Mysia !

Mysis ! 6 nom charmant que sa bouche adorée

Soupire quelquefois sur ma bouche enivrée !

O Mysis ! ô Fanni ! noms chers que désormais.

Des liens de baisers uniront pour jamais.

Aux fureurs du tombeau si la parque vous livre,

Dans mes tendres écrits Vénus vous fait revivre.

Mais quel bruit vient troubler ma lyre et mes accents ? L enthousiasme a fui, conune un léger encens. •Tentends de douces voix par Fécho répétées , Et je vois à travers ces feuilles agitées Les nymphes de Paies et les amours badins En groupes voltigeants errer dans ces jardins ; Lise animant leurs jeux , plus vive qu une abeille, De Flore à ses amants dispute la corbeille. Lise a d'un jeune api la vermeille fraîcheur, L'éclat même du Us envieroit sa blancheur; Mais Lise auroit en vain les charmes de Pandore, Lise n'est point Fanni ; c'est Fanni que j'adore. Chère amante ! reçois mes baisers et mes chants ; Quib soient comme nos feux, sublimes et touchants !

FIN UES FRAGMENTS OU POBBfE DE LÀ NATURE.

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