‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 107 sur 177 · DÉBUT DE L'ILIADE · texte numérisé non relu

DÉBUT DE L'ILIADE

Muse, chante avec moi la colère implacable ' Qui , servant des destins TaiTét irrévocable , Dans les champs d*Ilion , sous ses fameuses tours , Livra tant de héros à la &im des vautours , Du jour que s'enflamma la querelle homicide D'Achille, fils des dieux , et du superbe Atride.

Quel dieu vint les armer? Apollon, ce fut toi

Qui fis payer aux Grecs le crime de leur roi ^.

Le fier Agamemnon , par un refus sinistre ,

Avoit du dieu vengeur insulté le ministre ;

Lorsque des fils d'Atrée abordant les vaisseaux,

Un sceptre en main, le firont ceint d'augustes bandeaux,

Chrysès vint demander aux princes de la Grèce

Une fille, lespoir de sa triste vieillesse.

« Atrides, et vous Grecs, généreux combattants, « Puissent enfin les dieux, de TOlympe habitants. Cl Vous ramener vainqueurs au sein de la patrie ! « Mais daignez rendre, hélas ! une fille chérie

35o TRADUCTIONS,

« A mes dons , à mes pleurs , au ministre sacré

« Du dieu dont l'arc terrible est au loin révéré. »

Il dit. L*or qu'il présente , et les larmes d'un père,

Et d'un prêtre des dieux lauguste caractère,

Font pencher tous les Grecs au conseil le plus doux :

Mais Atride, lui seul, inflexible et jaloux.

Comblant ses durs refus de menaces, d'outrages :

« Téméraire vieillard, fîiis loin de ces rivages;

« Si dans mon camp jamais tu hasardes tes pas ,

« Le sceptre de ton dieu ue te sauveroit pas ;

a Et, soumise à mon Ut, aux fuseaux destinée,

a A vieillir dans Argos ta fille est condamnée.

a Fuis ! » Le vieillard s'éloigne à ces mots foudroyants.

Il marchoit en silence aux bords des flots bruyants,

L'œil en pleurs vers les cieux, le désespoir dans l'ame.

« Dieu de Chrysès ! c'est toi que ma douleur réclame ! M Toi , fils de Jupiter, puissant roi de Délos ! a Toi , dont l'arc immortel veille sur Ténédos ! « Sî, couvrant tes autels de victimes sanglantes , (I Je me plus à t'offrir leurs entrailles fumantes, « Arme-toi ! venge-nous I que tes traits courroucés « Fassent payer aux Grecs les pleurs que j'ai versés. »

Apollon, à ses cris, du haut des cieux s'élance, L arc en main , et le cœur enflammé de vengeance. Sur l'épaule du dieu, ses flèches en fureur

IMITATIONS. 35i

Font rendre au carquois d or un son plein de terreui*. Tel que la nuit, il marche entoure d*un nuage, A l'écart des vaisseaux il s'assied au rivage; Et, courbant sur les Grecs son arc étincelant, Le trait rapide vole et fend lair en sifflant.

Du premier coup atteint le coursier léger tombe; Le Grec, frappé lûi-méme, au second trait succombe. Neuf jours sur tout le camp volent ces traits mortels. Neuf jours des noirs bûchers luisent les feux cruels. Junon de ce carnage et s'indigne et soupire; Dès la dixième aurore , Achille, qu'elle inspire , Rassemble tous les Grecs, que glace un morne effroi ; Il rompt Faflreux silence, et s'adresse à leur roi :

« Fils d' Atrée , il faut donc fuir ce bord homicide !

a II faut donc sans honneur revoir les champs d'Aulide;

« Si même cet espoir reste à des malheureux,

« Quand le poison des airs et Mars s'arment contre eux !

« Ah l consultons du sort les ministres suprêmes ;

« Sans doute leur réponse est la voix des dieux mêmes.

« Qu'elle ose révéler la source de nos pleurs :

« Quel crime a d'Apollon allumé les fureurs;

c De quel vœu di£Péré la coupable paresse,

« Quel oubli des autels l'arme contre la Grèce;

« Quelle hécatombe enfin peut éteindre à jamais

» De son carquois brûlant les implacables traits. »

Au discours du héros soudain Calchas s avance;

Galchas , fils de Thestor, Calchas dont la science

Embrasse des destins le cours mystérieux.

Le passé, l'avenir, sont présents à ses yeux.

C'est l'oracle des Grecs : seule aux rives du Xanthe

Sa promesse entraîna leur flotte obéissante.

« Achille aimé des dieux , puis-je , hélas ! sans re{}ret , « Des fureurs d'Apollon révéler le secret? « Oui , je sais de vos maux l'origine cruelle; « Mais quel est mon appui si ma voix les révèle , « Ma voix qui va peut-être enflammer le courroux « D'un monarque puissant, implacable et jaloux? a Des rois , je le sais trop, la colère est terrible. « La haine dort long-temps dans leur ame inflexible; « Tout-à-coup elle éclate, et ces cœurs outragés « Ne s'apaisent jamais qu après s'être vengés. « Puissant fils de Thétis I jurez de me défendre. »

« Parle, divin Calchas! parle, c'est trop attendre.

« Je réponds de tes jours : ni ces Grecs , ni leur roi

« Si fier de voir marcher vingt peuples sous sa loi ,

« N oseraient t'ofFenser tant qu'Achille respire.

a J'en atteste ce fer et le dieu qui t'inspire.

« Parle. — Eh bien, dit Calchas, ni des vœux difierés,

a Ni le fetal oubli de ses autels sacrés,

« Du terrible Apollon n'ont irrité les armes.

« De son prêtre offensé ce dieu venge les larmes :

« Atride refusa Ghryséis à ses pleurs : « Voilà y peuples y voilà doù naissent vos malheurs. « Voulez-vous d'Apollon désarmer la colère? « Rendez cette captive à son malheureux père : « Qu'une sainte hécatombe atteste vos remords , « Et de Chrysa vengée ensanglante les bords! »

Atride, en frémissant , se lève de son trtoe;

De la rage en son sein le noir torrent bouillonne :

Son cœur brûle ; son front s'allume de fureur ;

Son œil semble lancer Féclair et la terreur;

Et y menaçant Calchas de son regard farouche :

« Prophète malheureux ! di*-il, jamais ta bouche

« M'a-t-elle fait entendre un présage flatteur?

« Ta voix prédit les maux : c est ton afïreux bonheur.

« Aujourdliui dans ce camp tu sèmes le murmure :

« De son prêtre, à tWir, un dieu venge Finjure :

« Mes refus ont armé les fureurs d'Apollon :

« Je devois de Chrysès accepter la rançon;

« Rendre une beauté chère ! . . . Oui , sans doute , je laime ;

« Oui , je la préférois à Clytemnestre même.

« Je la rendrai pourtant; dussent mes pleurs couler,

« Je sais qu'à la patrie un roi doit s'immoler :

« Je donne ma captive au salut de la Grèce ;

« Mais qu'une autre beauté console ma tendresse.

« O Grecs ! vous m'entendez : le chef de tant de rois

« Seroit-il privé seul du fruit de ses exploits? »

M Superbe Atride! ainsi ton injustice avare ,

« Dit Achille, à nos yeux sans pudeur se déclare 1

« Quoi ! tu veux que les Grecs , coqfondant leur butin ,

« L'aillent soumettre encore à Faveugle destin?

« Cède une fille au dieu qui menace ta tête :

« Laissenaous d'Ilion achever la conquête ;

« Et des princes troyens expirants sous nos coups

« Les veuves t'offiriront un prix digne de nous. «

« Non, non, répond Atride au fils de la déesse, « Non , je n accepte point ta frivole promesse ;

« Ah l quand je cède un bien dont mon cœur est épris, « Si des peuples ingrats m'en refuaoient le prix , « J'irois, j'irois, armé de mon pouvoir suprême, « Ravir le prix d'Ajax, d'Ulysse, ou le tien m^e.

« Mais qu'un léger navire à l'instant soit armé; « Qu'une riche hécatcmibe y suive Ghryséide ! « Qu'elle apaise les dieux, et j'y nomme pour guide « Un des chefs de la Grèce, Ajax, Ulysse, ou toi, « Vaillant fils de Thétis , qui fais trembler ton roi. •

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