‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 3 sur 177 · HORACE · texte numérisé non relu

HORACE

Un beau plaidoyer d'Hardouin de La Reynerie, défenseur de Lebrun, ne détruisit point l'impression de faits trop attestés. Une chose nuisit au mari plus que tout le reste : sa propre mère et sa sœur déposèrent contre lui *•

Lebrun perdit son procès au Cliàtelet, dont le parlement confirma la sentence en 1781.

M. le prince de Conti mourut le 2 août 1776, c'est-àdire entre le ju^^ement du Ghâtelet et celui de la grand'chambre. Par ses premières relations avec le comte de La Marche, Lebrun sentit amèrement tout ce qu'il avoit perdu. Ses amis lui conseillèrent de demander sa retraite. Il eût été poli de la lui faire attendre ; mais le prince ne se piquoit point de ces recherches-là. La retraite fut datée

' Voy« 1 élégie Fant^ à Mysi* absent.

> Voyez l'ëlëgie à Némisis.

SDR LEBRUN. xj

dn jcmr de la demande ; et comme le feu prince laissoît des dettes, la pension de Lebrun, qui devoit être égale au traitement, se trouva réduite à i,8oo livres, et puis à i,ooo, qu'on paya mal.

Alors Lebrun rassembla ses débris, qui formoient un capital de i8,5oo livres, et plaça cette somme sur M. de Guéméné: c'est dire d'avance que la petite fortune dn poëte fut eng^loutie dans cet abyme.

La situation de Lebrun étoit cruelle. Cette époque de sa vie fut celle d'une grande adversité.

Deux compositions importantes l'occupoient à-l»»fois : le poème de la Nature, sujet qui paroit trop vaste, mais dont un plan sage resserroit l'étendue ; les Veillées du Par^ nasse, fiction ingénieuse où se plaçoient naturellement les épisodes de Virgile ou d'Ovide, qui sont des chefsd'œuvre.

Nous ne possédons que des fragments de ces deux ouvrages de Lebrun : sept ans d'agitations les avoient interrompus. Lebrun, un peu plus tranquille, les reprit de temps en temps, mais mollement, sans ardeur et sans suite.

Un ami des lettres et des talents , homme distingué , brillant, généreux, dont l'ame étoit ardente, l'esprit vif, le goût éclairé ( le comte de Vaudreuil) , rencontra Lebrun qu'il connoissoit peu, l'entendit, et fut enivré. M. de Vau« dreuil apprit qu'un homme qui faisoit de si beaux vers raanquoit même du nécessaire. Dès le lendemain il le fit presser par un ami de prendre un appartement dans sa maison, où tous les arts étoient en famille. Lebrun craignit de s enchaîner en acceptant un asile, et refusa l'offre du comte sans l'offenser.

Ghamfort fut moins difficile.

xij NOTICE

Le comte de Vaudreuil, plein des vers de Lebrun, en parloitayec passion. Il yanta le plus beau talent qu'il œnnût (c'étoit son expression) à la reine, à M. le comte d'Artois, h la duchesse de Poliçnac, à M. de Galonné; il seplai^it du délaissement d'un (j[rand poëte -.enfin il mit tant de suite h ses démarches que Lebrun fut porté sur l'état des pensions pour une somme annuelle de 2,000 livres, dont le premier semestre lui fut compté d'avance.

Ce bienfait, qui relevoit un peu sa fortune, ne sufifisoit point à l'affection du comte. Il voulut que son enthousiasme fût justifié par le suffra(je même des bienfaiteurs. On ne put refuser une soirée tout entière à ses instances ; et la Psyché de Lebrun, récitée dans un salon qui réunis* soit un çrand nombre de personnes du premier rang, eut un si grand succès qu'à la prière de tous l'auteur fut obligé de recommencer.

Cest une chose curieuse et plaisante que l'embarras où Lebrun, paroissant à la cour, jette son libéral éditeur. On rit de toute la peine que se donne son ami Ginguené pour l'absoudre d'un air de crédit. Il n'eût tenu qu'à Lebrun de s'y laisser prendre ; car, ajoute l'éditeur avec un étonnement un peu niais (j'en demande pardon à sa mémoire), ces auditeurs titrés, décorés de cordons de toutes couleurs , de plaques de tous les ordres , le couvroient de leurs applaudissements répétés. Comme si, par un fâcheux effet des cordons et des plaques, des auditeurs titrés, décorés, étoient nécessairement sans ame et sans oreille !

Les notables alloient s'assembler à Versailles, appelés de toutes les parties du royaume. Le ministre, qui jugea que ce sujet prétoît aux couleurs de la poésie, crut aussi que de beaux vers répandus dans nos provinces y propageroient les espérances qui s'attachoient à cette convoca-

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tion, etprëpareroient favorablement les esprits, u Lebrun, n écrivit-il à notre lyrique, c'est à toi de chanter les utiles u vertus d'un roi bienfaisant, etc. , etc. »

Et Lebrun répondit éloquemment à son attente'. On ne peut nier que Tépitre à M. de Galonné n'ait une teinte d'adulation, même en l'imputant à TefiFusion de sa reconnoissance. Mais il n'étoit pas encore temps d'oublier les bienfaits ; rin(pratitude n'étoit pas encore proclamée verfii républicaine.

Lebrun adopta les idées de 1789 comme tous les gens de bien ; mais les hommes éclairés ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'on s'éloîgnoit des principes, qu'on marchoit en sens inverse de la raison et de la monarchie. Notre poëte, moins attentif au cours des choses, et qui depuis quinze ou vin§;t ans chantoit la liberté, se persuada qu'il la reconnoissoit dans le fantôme que la révolution lui montra.

La Convention même ne le désabusa point ; il crut à la liberté sous le joug des tyrans. Des scélérats dévastoient la France par mesure de sûreté générale, et Lebrun chantoit ! Son éditeur lui-même a peine à le lui pardonner.

La Convention eut soif du sang d'un roi ; celui du vertueux Louis XVI coula sur l'échafaud, et Lebrun prit sa lyre ! L'ode que lui dicta l'Ëuménide qui fut sa muse ne souillera point notre volume ; et puisse-t-elle être à jamais effacée de la mémoire des hommes !

Lebrun se tut sous l'empire du directoire. Il n'étoit pas aisé d'anoblir Rewbell et La Réveillère.

Bonaparte parut, et peut-être Lebrun s'alarma-t-il

» Voyei VÉpUre à M. de Colonne ^ et le Discours à l'ôccasktn de l'asserth' blet des IfoîabUs.

xiv NOTICE

pour la liberté : mais les triomphes du héros étoient trop

.poétiques pour ne pas renflammer; il chanta.

Cependant Bonaparte marchoit à grands pas au pou* voir suprême. Lebrun pensa qu*il étoit temps de le retenir. Une de ses strophes fut terminée par ces deux vers :

Et l'heureux Bonaparte est trop grand pour descendre Jusqu'au trâne des rots.

Et Vheureux Bonaparte lut la strophe, rit du bon conseil , et descendit jusqu'au trône des rois.

Lebrun occupoit un logement au Louvre. Mais, comme tout bien est mélëd'un peu de mal, des ornemetUs qu'il ne pouvoii effacer, dit Féditeur (c*est-à-dire des fleurs de lis), y chagrinoient sa vue. Ce logement lui fut enlevé ; ce qui vraisemblablement le chagrina davantage.

Lebrun parvint à Tàge de soixante-dix-huit ans sans aucune autre infirmité que des yeux qui s'éteignoient de jour en jour, u Un affoiblissement général , dit Ginguené, le conduisit au tombeau le 2 septembre 1807.» Ilétoil membre de l'Institut et de la Légion-d'Honneur.

Écoutons Chénier. Dans le discours qu'il prononça sur la tombe de Lebrun, ce poète est apprécié comme il doit l'être.

«Messieuhs,

u L'Institut vient de perdre un poëte justement célèbre; (c Lebrun n'est plus. Divers travaux ont signalé sa longue u carrière; mais quoiqu'il ait obtenu des succès brillants a en des genres qui sembloient opposés , la poésie lyrique , u principal objet de ses études, fondera sa réputation. « Racine le fils, dont il se félicitoit d'être l'élève, lui transu mit la tradition des beaux vers, et la langue de ce siècle

SUR LEBRUN. xv

c où les François eurent 4-l»-foÎ8 du génie et du goût. Ce « fut Lebrun qui , jeune encore , intéressa la gloire de Voici taire en faveur de la nièce de Corneille. Le poëte lyrique tt ne parut pas indigne d'être Pintermédiaire entre deux « grands hommes. Il osa faire parler l'ombre classique du tt créateur de la scène française; et Tauteur de Mérope en- « tendit la voix de l'auteur du Cid. Imitateur de Pindare, a Lebrun chanta l'enthousiasme en vers inspirés. Quand tt les envieux ennemis de Buffon croyoient ternir sa re* tt nommée, Lebrun vengea l'éloquent philosophe par une a ode qui restera dans notre poésie comme monument u d'un talent supérieur et d'une amitié courageuse. Ainsi tt le nom de ce poëte habile s'allioit aux noms de ses plus M illustres contemporains. Souvent élevé, quelquefois amttbitieux dans son style, cherchant la hardiesse, et ne tt fuyant point l'audace, il célébra tout ce qui donne les «hautes pensées: Dieu, la nature, la liberté, le génie, tt et la victoire. Tant d'exploits qui, depuis dix ans, comtt mandent l'admiration des peuples, ont ranimé sa vieilttlesse* Près d'expirer, sa voix harmonieuse encore n'est tt pas restée inférieure à des prodiges, les derniers et les tt plus grands qu'il ait chantés. La postérité, juge impascsible, dira les qualités qui le distinguent, et ne taira tt point celles qui lui manquent. Pour nous, à l'aspect de M cette tombe où de v^ns débris s'engloutissent, mais où tt ne descend point la gloire, en rendant les devoirs funé- « bres ai| digne successeur de Malherbe et de Rousseau, tt nous n'avons à faire enteqdre aujourd'hui que des re- « grets poui* sa perte, et des éloges pour ses talents. »

Nous ajouterons peu de mots au jugement qu'a porté Chénier.

Les belles odes de Lebrun ne sont pas toujours irrépro-

xvj NOTICE SDR LEBRUN.

chables; mais elles ont toutes des strophes de la magnificence la plus imposante et de la poésie la plus sublime. Vexegi monumentum est infiniment supérieur à celui d'Horace.

Horace n'eût pas écrit plus élégamment la première des épitres de notre poète > ; presque toutes les autres sont des satires.

Les élégies de Lebrun ne sont en général que des déclamations emportées ' , quoique le poète ait la prétention d'imiter Tibulle. On ne s'accoutume point à l'idée de Tibulle en fureur.

Les épigrammes de Lebrun ont, en grande partie, le mérite de ce genre qui lui plaisoit trop: la richesse de la rime, de la précision, de la vigueur, de la malice; mais sa malice est acre et dure. Les épigrammes de Piron ont plus d'imagination et d'enjouement. Piron s'amusoit, même en mordant l'abbé Desfontaines ; Lebrun se vengeoit toujours.

L'éditeur a cru devoir en supprimer un assez grand nombre; les unes parcequ'elles ne sont pas dignes de l'auteur, d'autres parcequ'elles sont écrites ab iratOy contre des auteurs estimés, quelques unes parcequ'elles attaquent des personnes existantes ou calomniées, au nombre desquelles étoit Ginguené lui-même; car on assure qu'il a trouvé dix épigrammes dans lesquelles son meilleur ami ne le ménageoit pas.

Ce qu'il nous a conservé remplit un volume entier, ou peu s'en faut; nous avons choisi.

* Sur la plaisanterie , sur les boujfbns de société.

* EiceptoiM-en celles qui soDt iraiicei de Tibulle.

ODE

A MONSIEUR DE BDFFON,

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