‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 89 sur 177 · LE PRINTEMPS · texte numérisé non relu

LE PRINTEMPS

L'hiver a disparu : la frileuse hirondelle

Ramène les zéphyrs voltigeants autour d'elle.

Au chant de mille oiseaux , déjà le doux printemps.

De roses couronné, descend sur nos rivages.

H vient nous rendre encor les beaux jours, les ombrages,

Et ces jeunes gazons si connus des amants.

Sur nos champs refleuris il étend ses conquêtes ;

Il parott , l'univers semble éclore à ses yeux ;

Il sourit , et les vents , déchaînés sur nos têtes ,

Courbent devant son char leurs fronts séditieux :

Le printemps est l'amour des mortels et des dieux ;

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Il caresse les airis , il endort les tempêtes , Il éveille FAurore , il épure les deux , Et prête au dieu du jour un char plus radieux.

Mais , hélas ! sa présence et si chère et si pure ,

Qui rend le calme aux flots , aux cieux , à la nature,

Rendra-t-elle jamais à mon cœur désolé

Ce calme de mes sens que Vénus a troublé ;

Ou ce bonheur si doux y songe , hélas ! trop perfide !

Qu'Amour me fit goûter au sein d'Adélaïde ?

Jeune Vestale , 6 toi que je n'ose nonmoer ' ! Quel charme tu prétois à la sagesse austère ! Ta vertu m'entouroit des pièges de Cythère ; Même, en grondant TAmpiu*, tu te &isois aimer. Ma raison vainement a voulu se. défendre ; Tandis qu'à l'Amitié mon cœur se croyoit rendre, La sœur introduisoit son frère trop charmant ; Qu elle étoit séduisante ! et qu'une amitié tendre

Cette jeune personne s*ëIoi|rnoit pour quelques mois du couvent où elle se destinoit à être reli(rieuse, et où je la voyois sou-

i6o ÉLÉGIES.

Avec le tendre amour se confond aisément 1

Je les pris IW poor l'autre , et m^enchafnai moi-onéme.

La douce illusion me filoit ces beaux joiu% ;

Mais un départ funeste en va borner le cours.

Hélas ! c'est au moment de perdre ce qu elle aime >

Que Tame , plus sensible , en connoit tout le prix !

Cet instant de lumière et de douleur extrême

A dévoilé Famour à mes sens attendris.

Tu laisses un désert dans mon ame éperdue :

Le printemps avec toi disparoit à ma vue ;

Les Zéphyrs attristés partagent ma douleur ;

Et la rose, en pleurant, redemande sa sœur.

Mais toi qui , sans pitié, nous ravis ta présence,

Tandis que mes chagrins soupirent ton absence ,

Tu m'oublieras ! du moins , objet trop regretté ,

Pardonne à ma douleur ! ne sois pas irrité

Si mon ame en secret brûle pour ton image :

Ce feu, pur comme toi , n est-il pas ton ouvrage ?

Et se peut-il qu*Amour offense la beauté?

Pourquoi m'insphx>ient-ils ce qu'ils n'osoient ootmottre,

Ces yeux aimés , ces yeux si cruels et si doux ?

S'ils redoutoient Tamour, pourquoi Tom-ils fait nattre ?

Hélas ! je vais loin d'eux, victime de leurs coups,

Les adorer, mourir !... et mourir sans me plaindre !...

Larmes du sentiment , il faut donc vous contraindre !

Ah ! coulez dans mon cœur ! coulez ; dérobez-vous

Aux yeux de tout mortel moins sensible que nous.

ÉLÉGIES. i6i

Mélez-vous à ces feux que je ne puis éteindre; Cachez-vous dans mon sein : vous auriez trop à craindre Des propos indiscrets et des regards jaloux.

A ZÉLI&

Reçois tous mes baisers , lettre divine et chère ! Quoi ! ses vœux sont remplis si nia flamme est sincère ? Mais toi , peux-tu douter encor de mon amour , Toi que Vénus forma pour embellir sa cour? Songes-tu que mes yeux ont vu croître tes charmes? Que les tiens sur mon cœur ont essayé leurs armes ? Que j*ai de tes regards senti les premiers feux , Quand tu m'associois à tes folâtres jeux?

0 douce liberté qui nait de l'innocence ! Plaisirs simples et purs de la naïve enfance , Que vous avez d attraits pour les cœurs ingénus ! Cest par toi y c'est pour toi que je les ai connus !

Heureux le coin discret où , libre de contrainte , Fuyant d'un cercle oisif la gaieté triste et feinte, Genoux contre genoux , j'allois subir tes lois Au jeu par qui nos mains s'entrelacent neuf fois !

i6a ÉLÉGIES.

C*est alors que souvent ton heureuse imprudence M'ordonna d'un secret la douce confidence. Zélis , ah l tu sais bien quels furent mes aveux : Je te nommai l'objet de mes plus tendres vœux.

Quand ta main sur mes yeux mit ce léger nuage , Du bandeau de l'Amour intéressante image , Tu vis toujours mes pas inquiets, suspendus , Guider vers toi mon cœur et meô bras étendus. Ma main te saisissoit , et du voile folâtre J'ombrageois tes yeux noirs et ce beau front d'albâtre, Que ma bouche , au milieu du tumulte et des ris , Effleuroit d'un baiser rapidement surpris.

Te souvienl;41 du soir où, fuyant sous l'ombrage. Tu fis voler sur moi les débris du feuillage ? Ma vengeance craintive expira sur ton sein , Et ton cœur palpita sous ma tremblante main. Ah ! qu'en ce doux moment tu fus intéressante ! Je te vis à-la-fois timide et caressante ! Ta voix demanda grâce , et ton œil plein de feux Sut donner et combattre un espoir amoureux. Tu riois, tu jouois; tu n'airaois pas encore.

Ton seizième printemps et ton cœur vient d'éclore. Ta voix tremblante laisse expirer ses accents. Rêveuse, tu parcours, à pas muets et lents. Ces bcns où s'égayoit ta jeunesse enfantine.

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Les jeux ont disparu; ton ame lit Racine; Monime t'intéresse ; et tes désirs secrets Demandent à l'amour un autre Xipbarès.

Tu goûtes des beaux vers la touchante énergie. Ta beauté m'encourage à la tendre élégie. Tu veux que tes faveurs soient le prix de mes chants : Ton cœur ne peut céder qu a de nobles penchants. Le doux nom de Tibulle a chatouillé ton ame ; Tu veux être Délie, et brûler de sa flanmie. Tu veux qu'un jeune amant , dans ses doctes loisirs , Aux &stes de Vénus consacre tes soupirs. Oh ! que j'adore en toi cet amour de la gloire ! Oh ! quel charme d'unir sa vie et sa mémoire ! Oui y le sein d'une amante est pour moi l'Hélicon. Ivre des feux d'amour et des feux d^Apollon , Est-il un sort plus doux, une gloire plus belle, Que mourir dans tes bras et te rendre immortelle !

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