LE SONGE
D'un piège inévitable ai-je pu me défendre? Amour ! fetal Amour ! et toi , Zelmis , et toi Dont la douce amitié m^enchalna sous sa loi , Tu prétois à l'Amour ta voix flatteuse et tendre.
i64 ÉLÉGIES.
Ah ! qui veut fuir FAmour ne doit jamais t entendre !
Hier, quand la nuit sombre, enveloppant les cieux,
Fendoit les airs glacés d'un char silencieux,
Assis auprès de toi, vers ton foyer paisible.
Tes accents me lioient d'une chaîne invisible :
Mon ame s'enivra de ces récits charmants
Où tu peignois si bien les transports des amants.
Je respirois leurs feux ; j'enviois leurs alarmes ;
De mes yeux attendris couloient leiu*s douces larmes;
Que tu me rendois chers leurs plaisirs, leurs tourments !
Je croyois à Vénus en regardant tes charmes :
L'Amour m'environnoit de ses enchantements.
Tout sembloit ressentir mes doux ravissements.
Cette pure clarté que l'on doit à Tabeille,
Attentive à ta voix , partageoit notre veille ;
Vulcain d'un feu plus doux petilloit à nos yeux :
Des vents au loin grondants la bruyante fîirie
N'osoit troubler les sons de ta bouche attendrie.
Hélas ! tu charmois tout î... hors le Temps envieux.
Sa main fit échapper cette heure fugitive
Qui, frappant douze fois dans l'or qui la captive.
M'ordonna sans pitié le nocturne repos.
Grands dieux ! que le sommeil étoit loin de mon ame !
Ta voix dans tous mes sens avoit porté la flamme.
Je me flattai pourtant que le dieu des pavots ,
Hiunectant de leurs sucs ma paupière échauffée,
Assoupiroit enfin jusqu'au dieu de Paphos ;
ÉLÉGIES. i65
Vain espoir ! TAmour même avoit séduit Morphée. Un Songe tout de feu m enleva dans ses bras Jusqu'au lit où Morphëe enchaînoit tes appas. Ta lumière veilloit : elle offinoit à ma vue , En dépit des rideaux importuns et jaloux, Ta vermeille beauté mollement étendue Sous un lin qui voiloit tes charmes les plus doux. Je n'osois soulever Fimportune barrière; Mais d'un baiser timide effleurant ta paupière, Je crus voir tes beaux yeux s éveiller sans courroux. Un soupir échappé de tes lèvres de rose Suivit ce doux regard et sembla me dire: Ose. Soudain la Volupté m embrasa de ses feux. D'un baiser plus ardent l'amoureuse licence De ma craintive audace expia l'innocence ; Je devins moins coupable en devenant heureux.
O de mes sens émus trop rapide mensonge ! Le réveil a détruit mon fragile bonheur : Zehnis ! objet charmant d'une si douce erreur, Diras-tu oonune moi : Pourquoi n'est-ce qu'un songe ?
i66 ÉLÉGIES.
A MES ÀMI§
SUR l'infidélité d'ùmb amante.
Laissez-moi! la raison m'irrite, me désole ; Et ma seule douleur me plaît et me console. Oui ! c'est, après Églé , mon trésor le plus doux ; Oui , cruels ! ma douleur m est plus chère que vous ! Vous, barbares amis, dont la pitié farouche Voudroit bannit* Églé de mon cœur, de ma bouche. Vous voulez que je vive ! et que ce triste cœur Respire, en l'oubliant , Tamour et le bonheur ! Églé que j'adorois ! . . . Églé m'est infidèle ! Que m'importent l^omour et Tunivers sans elle !
Hélas ! de mon bonheur vous fotes les témoins : J'aimois , j'étois aimé; je le croyois du moins ! Eh ! qui n'en croiroit pas les soupirs d'une amante , Ses doux regards, voilés d'une langueur charmante, Ses baisers tout de flamme et ses pleurs ingénus. Ces pleiu*s voluptueux des amants seuls connus , Tant de billets écrits sous les yeux du mystère , Mille serments tracés par une main si chère ?
Vains et frêles serments , vous me j wîez sa foi 1 Vous me dites encore : Églé n aime que toi ; Mysis sera toujours la moitié de son ame ; Ellle perdroit plutôt sa beauté que sa flamme. Aux promesses d'amour fiez*-vous désormais ! Elle a trahi ses feux sans perdre ses attraits.
Du moins si Tinconstance avoit terni ses charmes !
Je ne la verrois pas rire de mes alarmes ;
Mais elle s'embellit par l'infidélité ;
Quoi ! le parpire est-il un ferd pour la beauté ?
Vénus ! j'ai vu ton fils la flatter de son aile ;
Et l'ingrate jamais ne me parut si belle !
Il me disoit encore, avec un ris moqueur,
Imite l'infidèle; et, maître de ton cœur.
Choisis des yeux plus beaux, cherche un plus doux empire ;
Avec les jeux badins suis Gléone et Thémire;
Vole oublier Églé dans leurs bras amoureux.
Moi ! Toublier !. .. Amour ! tu oonnois trop mes feux.
Un cœur, rempli d'Églé , peut-il voir d autres charmes ?
Ab ! cruel ! à ce nom tu vois couler mes larmes.
Irois-je, l'œil en pleurs, mendier des plaisirs,
Et rappeler des jeux qu exilent mes soupirs?
Puis-je fixer les ris sur ma bouche plaintive ? A peine j'y retiens mon ame fugitive.
Elle s'échappe, hélas ! vers des yeux séducteurs ; Tu me trompois, Églé ! je t'adore, et je meurs.
i68 ÉLÉGIES.
Je meurs 1 ah! donne au moins des larmes à ma cendre!
Mais Tingrate se rit d'une douleur si tendre ;
Son front , paré de rose , insulte à mes cyprès.
Non y non ; c est trop gémir : fîiyez , sombres regrets !
Si les pleurs ranimoient une flamme épuisée ,
Tes pleurs, belle Ariane, eussent fléchi Thésée;
Et toi, jeune Gallus ! la douceur de tes chants
Eût rendu Lycoris à tes regrets touchants.
Rien ne rappelle un cœur échappé de sa chaîne ;
Nos plus tendres soupirs n'allument que sa haine.
L'excès de l'amour même est fatal en amour !
Ce dieu trop caressé s'envole sans retour.
A ma volage amante il a prêté ses ailes !
Mon rival connoitra ses charmes infidèles.
Que le sexe a bien l'art de tromper ses amants ! Ses caresses, ses jeux, ses baisers, ses serments, Méditent l'inconstance et trament l'imposture. Il atteste des dieux complices du parjure. Le Ciel même se rit des serments amoureux ; Et 2^phyr qui s'en joue est moins volage qu'eux.
Églé m'est infidèle ! et l'ingrate en fait gloire ! De ses feux inconstants périsse la mémoire ! Périsse mon amour ! périssent ses attraits ! Sors de mon cœur, Églé ! pei<fide que je hais ! Ah ! trop perfide Églé !... mais perfide trop chère ! Deviez-vous me trahir ? ou deviez-vous me plaire ?
J'eusse été trop heureux si les destins jaloux M eussent permis de vivre ou d'ei^pirer pour vous.