‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 91 sur 177 · PLAINTE ET CONSOLATION · texte numérisé non relu

PLAINTE ET CONSOLATION

Le cœur plein de soupirs , les yeux noyés de pleurs , D*un amour sans espoir exhalant les douleurs , J^errois aux hords d'une lie inculte et sohtaire. De quelques vieux cyprès Tombrage funéraire, Épaississant sur moi le silence et le deuil , Sembloit m'envelopper des ombres du cercueil.

Là d'un ruisseau plaintif se trainoit Tonde obscure; Mes sanglots se méloient à son triste murmure ; Mes pas du noir Méandre imitoient les détours , Et mes larmes troubloient son lamentable cours. Une sauvage écho , du fond de ces bois sombres , Prolongeoit mes accents, égarés sous leurs ombres. Les antres , les forêts , les rochers attendris , Plus sensibles qu'Églé , répondoient à mes cris.

0 de mes longs ennuis source cruelle et chère \ 0 du perfide Amour impitoyable mère !

0 Vénus ! m'écriois-je, ai-je dû t'obëir ?

t7o ÉLÉGIES.

Tu m Inspiras tes feux , et c'est pour les trahir !

Tu veux que j'aime Églë , que j'aime une inhumaine ,

De mes tristes soupirs insatiable et vaine;

Églé que tu formas de charmes , de rigueurs ,

Pour le plaisir des yeux et le tourment des cœurs !

Tu semblés attendrir ses regards infidèles ,

Et tu mets le refus sur ses lèvres cruelles !

De la crainte à l'espoir sans cesse ramené.

De ses caprices vains jouet infortuné,

Cent fois près d expirer aiix genoux de Tingrate ,

Son orgueil en jouit : mon désespoir la flatte.

Eh quoi ! tant de rigueurs avec des yeux si doux !

Hélas ! mon cœur voloit au-devant de leurs coups ;

Et la mort est le prix que j'en devois attendre 1

Et c'est là cet amour que tu peignois si tendre !

L'abeille est moins avide à savourer les fleurs,

Que l'Amoiu* n'est ardent à s'abreuver de pleurs ;

Dans les pleurs, dans le sang, l'Amour trempe ses armes.

Et toi , déesse , et toi qui te ris de mes larmes ,

Barbare ! tu sortis de l'écume des mers

Pour agiter les cœurs , pour troubler l'univers ,

Pour verser dans mon ame un étemel orage :

Dans tes flots insensés , hélas ! j'ai fait naufrage.

Ah ! toi-même dois-tu ravager tes moissons !

Je te vouois ma lyre et ses plus tendres sons.

Quel autre , si je meurs , soupirant l'élégie ,

Saura peindre ta gloire aux champs de la Phrygie,

Mettre ai tes pieds l'orgueil de Jundn , de Pallas,

Et de la pomme encore honorer tes appas ? Hélène de Paris fut le prix légitime.

Moi ! je perds mie amante , pt je meurs ta victime ! Ah ! cruelle !... A ces mots de ma bouche élancés , Foible, pâle, je tombe, et mes sens sont glacés. «Texpirois !... quand soudain, descendant de la nue, La reine d*Amathonte apparott à ma vue ; Et dissipant lliorreiu* des lugubres cyprès , D^une voix douce et fière accuse mes regrets.

« Ingrat ! que tu sens mal tbiit le prix de tes chaînes !

« Le bonheur des amants se mesure à leurs peines.

« Qui jamais n a connu Fexcès de mes rigueurs

m Jamais ne connottra Fexcès de mes faveurs.

« Rends un nouvel hommage à la main qui te blesse ;

« Apprends que la constance unie à la tendresse

« Enfin sait amollir les plus fières beautés.

« Renais pour le bonheur, et chante mes bontés. »

Elle dit ; et d'un myrte humecté d'ambrosie La déesse toucha ma tète appesantie :

Le doux espoir encor vint sourire à mes yeux , Et le char de Vénus s'éleva dans les deux.

A LUGILE,

En loi rendant une lettre oh elle me faisoit nne proposition d*amitié un peu tardive.

Reprenez , reprenez un billet trop foneste ! Il n'est point confident de votre ame céleste ! Il n est point confident de ces yeux enchanteurs Où mes yeux ont surpris tant de regards flatteurs ; Il n'est point confident même de ce silence Dont mon ame entendoit la muette éloquence.

La main que sur mon cœur ma main osa poser, Cette main qu'échaufibit mon timide baiser, Ne voudra point glacer ni mes vers ni mon ame , Ne voudra point tarir les sources de ma flamme, Ne m'ordonnera plus , dans sa feinte pitié , Le calme injurieux d'une froide amitié.

Ne vous souvient-il plus, ô Ludle trop chère ! Du jour où votre cœur me dit : Je vous préfère ? Dieux ! conune il palpitoit ! quelle tendre langueur Se peignit dans vos yeux désarmés de rigueur ! Que devins-je, 6 Ludle ! une Vénus nouvelle, Un destin tout de flanmie à mon cœur se révèle.

Je me crois dans FOlympe à cet aveu si doux ; Ivre de mon bonheur, je tombe à vos genoux. Je vous tiens dans mes bras, foible, pâle, éperdue. Attachant sur mes yeux une timide vue.

Hélas ! de mes soupirs l'amoureuse chaleur Tentoit de ranimer votre chaste pâleur.

Oublieriez-vous encor ces heureuses soirées Que Diane et Vénus ont ensemble éclairées ? Que de fois , au retour du nocturne repas , Phcebé vit le mystère associer nos pas ! Me souviendrai-je seul de cette nuit céleste, Quand les nymphes de Seine, et Phœbé que j'atteste Protégoient cette barque où , sur des flots d'azur, Nous rêvions un bonheur et si c^me et si pur ? Je baisois ces cheveux dont je suis idolâtre. Ces longs cheveux épars sur un beau cou d'albâtre; Dans vos regards divins les cieux m'étoient ouverts. Oh ! comme j'oubliois le pro&ne univers !

Dus-je prévoir alors le trouble et les orages ? D'où naissent aujourd'hui de fonestes ombrages ? Tant de billets si doux que ma flamme a tracés Sont-ils pour des regards ennemis ou glacés ? Est-ce pour les trahir que votre main fîirtive Accueillit les secrets de ma muse craintive ? Loin de fermer l'oreille â mes tendres serments , Vous invitiez mou ame à peindre ses tourments.

A mes timides feux vous prêtiez un asile ;

C'est de vous que j'appris le doux nom de Lucile ;

Et n est-ce pas de vous que , pour l'écrire encor,

Je reçus Theureux don de cette plume d'or

Qui vous rend mes soupirs en brûlants caractères ?

Rappelez-vous qu'un soir, feuilletant nos mystères, Tandis que vous lisiez d'une si douce voix Ce recueil de mes feux déjà lu tant de fois , Votre main s'oublioit dans la mienne, et ma boucbe Enivroit de baisers la pudeur moins farouche. Je m'écriois : Lucile est l'image des dieux 1 Minerve est dans son cœur, Vénus est dans ses yeux. Elle inspire à-la-fbis et mes sens et mon ame , Et le respect timide et le baiser de flamme.

Je sais que votre cœur de troubles combattu Tantôt gronde l'amour et tantôt la vertu. Lucile, imitez moins la prude sensitive Qui resserre en tremblant sa feuille fugitive. La rose , non moins pure , ouverte aveq candeur. Confie au doux zéphyr sa vermeille pudeur. Ah ! la pudeur sans doute est ua art de séduire ! Sans elle de vos yeux j'eusse bravé l'empire ; Mais qui peut résister à la jeune beauté Dont même l'innocence est une volupté ?

Hélas ! de mes périls averti par vos charmes , Je balançai long-4emps à vous rendre les armes ; Mais je vis des regards si tendres , si révem^ , Et mes vers par vos mains enlacés de &vemr8 1 Avec quel intérêt , de quelle oreill e avide , Vous écoutiez mes chants pour une Adélaïde ! Pourquoi dans votre asile oubliai-je ces vers ! Ah ! sans doute Vénus , après tant de revers , Vouloit qu'une beauté plus naïve et plus pure Réparât les malheurs d'une flamme parjure.

Deux Ludles en vous m ont souvent étonné , L'une me rend heureux, et l'autre infortuné ; L'une excite ma flamme , et l'autre s'y refuse ; L'une souvent m'absout, l'autre souvent m'accuse ; L'une me dit : Hélas ! m'aimerez-vous toujours ? Et l'autre pour jamais veut rompre nos amours.

0 bonheur ineffable ! ineffables disgrâces !

Quoi ! cette fiction de l'Amour et des Grâces ,

Où d'une chaste nymphe Apollon amoureux

Et voilant de son nom l'histoire de nos feux

Remplissoit l'air d'amour et de mélancolie,

Cet écrit enchanteur, rêvé dans Idalie,

Et que même Tibulle eût sans doute envié ,

Pourquoi me le ravir, à peine confié ?

Douter de ce qu'on aime , ah ! c'est un double outrage !

De ses yeux , de son cœur c'est profismer l'ouvrage :

Malheur au sentiment inquiet , soupçonneux !

La douce confiance en doit serrer les nœuds.

Oui f Lucile, mon ame à vos lois asservie Se repose sur vous du bonheur de ma vie. Je vous aime ; le ciel et vos yeux Vont voulu. Qu Amour de mes destins soit larbitre absolu. S'il pouvoit vous déplaire, inventez donc, cruelle! Une ardeur plus céleste, une fkunme plus beUe, Plus digne, s'il se peut, de vos divins attraits. Oui, du fils de Vénus renouvelons les traits; De son aile volage enchaînons Tinconstance; Rendons à ses baisers leur première innocence. Eh ! confinent pourroit-il armer votre courroux ? En£uit de vos regards , il est pur conmie vous. Ne me parlez donc plus d'une amitié trop vaine, Quand , pour vous adorer, Famour suffit à peine.

A UN AMP

SUR Là bonne et la MAUVAISE PLAISANTERIE.

Ami, dont le goût pur, Tesprit solide et fin Rougiroit de confondre Horace et Tabarin , Et, toujours plus épris des bons mots de Catulle, Distingue un bon plaisant d'un railleur ridicide, Tandis qu'un sot titré , qu*enivre son feux goût , Ne se connoft à rien , et veut juger de tout'. Ne ris-tu pas de voir, par sa folle grimace. Un singe de Momus charmer la populace?

La Fontaine a dit vrai le ciel fit pour les sots Tous les méchants diseurs d'insipides bons mots.

O le fâcheux plaisant qui, dans son froid délire,

* Cette ëpitre, dont le sujet est neuf, fut faite, il y a long-temps, à l'occasion d'un misérable bouffon de société qui, à la honte du bon sens, étoit accueilli alors par les gens du bon ton. Elle a été tronquée dans différents recueib. On la donne ici conforme aux dernières corrections de Tauteur.

i8o ÉPITRES.

L ennui peint sur le front, prend le masque du rire, Et, pesamment folâtre en sa légèreté, Tourmente son prochain de sa triste gaieté !

Quelle gloire , en effet, pour tout être qui pense De vieillir dans ces jeux d'enfantine démence , D'avilir son esprit , noble présent des dieux , Au rôle indigne et plat duiv farceur ennuyeux , Qui , payant son écot en équivoques fades. Envie à Taconnet l'honneur de ses parades; Et, même en cheveux gris, parasite bouffon. Transporte ses tréteaux chez les gens du bon ton !

Non que je veuille ici , censeur atrabilaire , Effaroucher les ris et bannir l'art de plaire, Ou, de Faménité vantant les seuls attraits, Du carquois de Momus émousser tous les traits. Je connois tout le prix d'un riant badinage ; Mais je hais d'un farceur l'absurde personnage. Ses grossiers calembours , ses burlesques accents : Un bouffon sait tout feindre, excepté le bon sens. D'un baron d'Onderwal l'un prend l'air hypocondre ; Exprès pour m'ennuyer l'autre arrive de Londre : Mais, quelque nom qu'il prenne, ou baron, ou milord, Un sot est toujours sot, et Fou reconnoU Goord ■.

' Impertinent bouffon de sociëtë , connu sous le nom de milord Goord.

ÉPITRES. i8i

Je plains le malheureux qui s'est mis dans la tête De plaire aux gens d*esprit à force d'être bête. Qu'un monsieur Turcaret savoure en se pâmant De ses mots à gros sel le stupide enjouement : Ce jargon sert toujours de voile à la sottise.

Le véritable esprit jamais ne se déguise : Pareil à la beauté, la nature est son art. Les Graœs et d'Egmont n ont pas besoin de ferd. Hébé fuit l'art de plaire ; elle en plait davantage. Pour l'aimable candeur tout voile est un outrage : La feinte avilit l'ame; et dans les moindres jeux Le vrai de nos plaisirs est le principe heureux.

Voyez près de Bacchus la fieinte disparoitre; Des flots de son nectar la vérité va naître : L'aimable vérité rit dans les coupes d or ; Tout le cœur se dévoile et prend un doux essor.

Une gaieté piquante est l'ame de la table : L'usage en est charmant ; l'abus seul est blâmable. Tels La Fare et Chaulieu , ces convives divins , Exhaloient en bons mots la vapeur des bons vins : La raison s'éclairoit du feu de leurs saillies ; Minerve applaudit même à leurs sages folies ; Et les Grâces , toujours compagnes de leurs jeux , Leur versoient l'ambrosie, et soupoient avec eux.

i82 ÉPITRES.

De là œs vers légers , enfants de la Tocane ', Non ces lourds quolibets d'un Trivelin profane Qui verse avec le vin ses rébus à foison , Fait rougir la pudeur et bâiller la raison.

Il est un art charmant d'amuser et de rire ; Il faut de sel attique égayer la satire. L'adresse est de choisir le trait qu on doit lancer: Qu il e£Qeure en volant, et pique sans blesser.

Fille de l'à-propos , la saillie est plus vive :

Un bon mot répété perd sa grâce naïve.

Ingénu , mais discret , vif sans être mordant,

Qu^il soit d'un honune aimable , et non pas d'un pédant :

Son rire vous attriste ; il décoche avec flegme ,

Au défaut de saillie , un antique apophthegme,

Et, de cent bons mots grecs doctement hérissé,

Sous un pesant adage il vous croit terrassé.

Cent fois plus ridicule est ce pédant ignare Qui , sans grec ni latin, dans son françois barbare, N'oppose aux meilleurs traits qu'un insolent ennui. Et pense voir par-tout le sot qu'on trouve en lui. Jamais de l'ironie il n'a su les mystères. Momus prête ses traits à des mains plus légères. Ainsi, contre Dacier, les Grâces et les Ris,

' Vin de primeur cëlëbrë par Gbaulieii.

ÉPITRES. i83

Charmante Sévigné , combattoient pour ton fils >.

Le François , né malin , pardonne à qui l'amuse : Beaumarchais a feit rire , et le public lexcuse. Dorcas rend le mensonge aimable et séduisant; Chloé inédit pour nuire , et plaît en médisant. N'allez point toutefois , par d'aimables surfaces, Donner à la noirceur le coloris des Grâces : Nos vices du bon ton, quoique doux et charmants , Ont bientôt fatigué leurs coupables amants. La bonne compagnie est parfois détestable ; Et le vaisseau que presse un corsaire implacable, Et le bois le plus noir, tout peuplé d'assassins, Sont plus sûrs , mes amis , que vos cercles divins.

D'une gaieté sans frein réprimez la hcence. Et respectez les dieux , la pudeur, et l'aBsence. Qu'un ami par vos traits ne soit point immolé. En vain le repentir, honteux et désolé, Court après le bon mot aux ailes trop légères : Il perd ses pas tardifs et ses larmes amères. Fuyez donc le sarcasme et ses ris indiscrets : L'amour-propre ofiensé ne pardonne jamais. Ménagez-lui toujours une heureuse retraite; Que l'objet du bon mot lui-même le répète.

* On connoit le petit duel littéraire du marcjuii de SéTÎgnë et de Dacier. Ce fut le combat de la grâce et du pëdantisme.

i84 ÉPITRE&

On sourit quand du feu d'un mot qui semble ëteint

La maligne étinœlle éclate et vous atteint ;

Mais ou est indigné du cyclope difforme

Qui sur l'aimable Ads jette sa roche énorme :

Galatée en pleurant s'enfuit sous les roseaux.

Jadis Yulcain forgea d'invisibles réseaux :

Tels sont les rets subtils d'un railleur socratique.

On aime un bon plaisant ; on abhorre un caustique.

On fîiit ce persiflage au sourire affecté,

Ce ton leste et moqueur de la fatuité.

J'aimerois mieux enoor la gaieté brusque et folle

Que le froid enjouement de ce jai^on firivole.

Marot sut parmi nous , rieur vif et malin y Décocher l'épigramme avec un art badin.

Par cet art autrefois l'ingénieux Catulle Sur César, en jouant , lança le ridicule. De ce railleur exquis retenons bien ce mot : Gardez-vous d'im sot rire ; il n'est rien de plus sot.

Le sexe fmt valoir les traits du badinage , Et sa vive saiUie emporte un doux suffrage. Qui dit belle dit tout : quelle belle « en effet , Ne semble pas avoir tout l'esprit qu'on lui fait ?

La nymphe qui déjà touche au neuvième lustre Au défaut d'être belle alors veut être illustre :

ÉPITRES. i85

On prodigue Fesprit ; les bons mots font un nom ; Et Ton se croit au moins Aspasîe ou Ninon.

Nai-je pas vu Daphné , cette antique merveille , Lancer des impromptus qu on lui prétoit la veille ? Tel de Pasquin dans Rome on voit le marbre usé Mettre en vogue un bon mot dans son sein déposé.

Souvent la jeune Églé, pétulante convive , Mêle au geste indiscret la fedle invective , Et croit impunément, dans ses jeux étourdis , Vous percer de bons mots qu elle pense avoir dits. L'Amour avec dédain s'envole et fuit ses traces : L'invective jamais ne fîit le ton des Grâces. La politesse aimable et sage en sa gaieté Est le plus doux lien de la société.

Eh ! pourquoi des égards briser l'heureuse chaîne ? Sexe né pour 1 amour , pourquoi chercher la haine? Vous qu'attaque une belle , ah ! n'oubliez jamais Les égards indulgents qu'on doit à ses attraits.

Fuyez Taigre dispute ; une morgue insensée AfiFecte en vain le droit d asservir la pensée. N'ambitionnez point ce triomphe imprudent ; C'est un art de savoir triompher en cédant. Amant de la raison, défenseur du génie. De contester sans cesse évitez la manie :

i86 ÉPITRES.

Une aimable indulgence est souvent de saison ;

C'est avoir déjà tort que d avoir trop raison.

Bailleur novice enoor, si tu veux qu'il me frappe, Ne m avertis jamais du bon mot qui t'ëchappe : Sur ma lèvre à Tinstant le sourire est glacé ; Et le plaisir languit dès qu il est annoncé.

Tel lance un trait plaisant qui n eût pas su 1 écrire; Tel écrit un bon mot qu'il n eût jamais su dire. L'auteur vif et brillant * qui fit parler Usbeck Dès qu'il parloit lui-même étoit pesant et sec. Ce Boileau , si funeste à l'auteiur ' de Pyrame , Si fin dans la satire, est froid dans l'épigramme. Rousseau , qui de ce genre eût mérité le prix , Souvent d'un sel trop acre a semé ses écrits. Nul n'a tous les talents ; tout homme a ses limites ; Même aux dieux d'Hélicon des bornes sont prescrites : Voltaire, qui, du Pinde avide conquérant, Voulut tout embrasser, fîit plus vaste que grand. Je vois parmi ses fleurs plus d'une ronce éclose. J'aime son Pompignan^ qui se croit quelque chose ; Mais je ne puis aimer son malheureux Fréron Qu'il appelle un faussaire , un escroc , un giton :

* Montesquieu dans ses Lettres Persanes.

* Pradon.

' Qui ne sait le vers :

Et l'ami Pompignan croit être quelque chose ?

C'est noyer le bon mot dans un torrent de bile. N'étoit-œ pas assez que Fréron fiit Zoïle ? Ou que Stupidité , qui fait tout de travers ^ Lui mit si plaisamment des ailes à Fenvers ?

Le dépit raille mal ; ses jeux sont des querelles : Se âdier d*un bon mot c est lui prêter des ailes. D'une vaine colère adoucissez l'éclat , Et que des jeux d'esprit ne soient point un combat.

De La Harpe , a-t-on dit , l'impertinent visage Appelle le soufflet ' ; ce mot n est qu'un outrage. Je veux qu'un trait plus doux , léger, inattendu, Frappe l'orgueil d'un fat plaisamment confondu. Dites : Ce froid rimeur se caresse lui-même ; Au défeut du public il est juste qu'il s'aime ; Il s'est signé grand homme , et se dit immortel Au Mercure ! Ces mots n'ont rien qui soit cruel. Jadis il me louoit dans sa prose enfantine : Mais, dix fois repoussé du trône de Racine, Il boude ; et son dépit m'a, dit-on , harcelé. L'ingrat ! j'étois le seul qui ne l'eût pas sifflé.

Un jour certain prélat , d'ignorante mémoire. Fier d'un beau mandement dont il payoit la gloire , Aborda ce railleur si connu parmi nous :

* Ce mot connu est de Piron.

i88 ÉPITRES.

L avez-^vous lu , Piitm ? Oui » monaeigneur ; et vous? Ainsi d'un trait plaisant la saillie étincelle. Dans cet art périlleux plus d'un François excelle.

Quelquefois dans ses vers le héros de Berlin

Se permit d'aiguiser le sarcasme malin ,

Et, des rois empesés raillant la confrérie S

Soumit le trône même à sa plaisanterie.

Mais la Prusse sanglante expia ses bons mots :

Le poète raiUeur coûta cher au héros :

Il sifiSa de Bemis la stérile abondance ,

Et Bemis ' sut armer Pompadour et la France,

Dans la bouche des rois le rire est trop amer :

Le rôle de Momus sied mal à Jupiter.

Le plus grand des Louis, toujours discret et sage,

Jamais d'im trait moqueur ne se permit l'usage.

D'un bon mot toutefois l'heureuse liberté Peut même aux souverains ofirir la vérité. Entouré d ennemis que fîiyoit sa foiblesse, Vaincu par les Anglois moins que par sa mollesse, Charle^ en ses derniers murs, dans l'ivresse des jeux,

' Voici le vers du roi de Prusse :

Et des rois empesés la lourde confrérie. * On connoit ce vers d*une ëpitre du même roi : Évites de Bernis la stérile abondance.

et comment ce poète, devenu ministre, s*en vengea par le traité de Vienne, qui mit la Prusse à deux àoiçts de sa perte. ^ Charles VU dans Orléans.

ÉPITRES. i«9

Sur les débris du trône ouvroit un bal pompeux : Que te semble? dit-il au généreux La Hire. — Qu^on ne perdit jamais plus gaiement un empire. Ce mot sauva la France. Ainsi, mieux que nos lois , Souvent le ridicule a corrigé les rois.

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