A M. CHÉNIER L'AINÉ
Oui, Fastre du génie éclaira ton berceau; La gloire a sur ton front secoué son flambeau ; Les abeilles du Pinde ont nourri ton enfance. Phébus vit à-Ia-fois naître aux murs de Byzance , Chez un peuple farouphe et des arts ennemi , A la gloire un amant, à mon cœur un ami.
Que le nom de Péra soit vanté d âge en âge ! Dans ces mêmes instants , sur ce même rivage , Qui donnèrent Sophie ' à TAmour enchanté, Apollon te vouoit à l'immortalité.
Lui-même sur les flots guida la nef agile Qui portoit des neuf Sœurs Tespérance fragile ;
* Mademoiselle Sophie de Tott, aujourd'hui madame la duchesse de La Rochefoucauld, h«Ue-fil]e du duc de Liancourt.
igo ÉPITRES.
Lui-même sur nos bords , dans ton sein généreux , Souffla Famour des arts, Tespoir d'un nom fameux: Le vulgaire jamais n^eut cet instinct sublime. Sur lès arides monts que voit au loin Solyme, Le cèdre , dans son germe , invisible à nos yeux , Médite ces rameaux qui toucheront les cieux. Ton laurier doit un jour ond)higer le Parnasse ; JVntrevois sa hauteur dans sa naissante audace , Si , modeste en son luxe , et docile aux neuf Sœurs , Il permet de leurs soins les heureuses lenteurs.
Non , non ; j*en ai reçu ta fidèle promesse : Tu ne trahiras point les nymphes du Permesse. Non, tu n iras jamais, oubliant leurs amours, Adorer la fortune , et ramper dans les cours. Ton front ne ceindra point la mitre et le scandale; Tu niras point, des lois embrouillant le dédale, Consumer tes beaux jours à dormir sur nos lis , Et vendre , à ton réveil , les arrêts de Thémis.
Ton jeune cœur, épris d'une plus noble gloire, Â choisi le sentier qui mène à la victoire ; Les armes sont tes jeux : vole à nos étendards; Les Muses te suivront sous les tentes de Mars. Les Muses enflammoient l'impétueux Eschyle. J'aime à voir une lyre aux mains du jeune AchiUe. Un cœur ivre de gloire et d^immortalité Porte dans les combats un courage indompté.
Du vainqueur des Persans la jeunesse {juerrière Toujours à son épée assodoit Homère.
Frédéric, son rival, nVt-il pas sous nos yeux Fait parler Mars lui-même en vers mélodieux? Couché sur un drapeau noir de sang et de poudre , N a-t-il pas , dWe main qui sut lancer la foudre y Avec grâce touché la lyre des neuf Sœurs , Et goûté dans un camp leurs paisibles douceui*s ? Son camp fut leur séjour , son palais fut leur temple.
Imite ces héros , suis leur auguste exemple.
Laisse un oisif amas de braves destructeurs,
De Tantique ignorance orgueilleux protecteurs,
Ériger en vertu leur stupide manie,
Dégrader Fart des vers et siffler le génie.
Le langage des dieux n est point fait pour les sots.
L'art qui rend inunortel ne plaît qu'à des héros.
Insensés ! que du moins vos fureurs indiscrètes Sachent des vils rimeurs distinguer les poètes. A ces fils d^ Apollon , ingrats ! n^en doutez plus , Vous devez des plaisirs , des arts , et des vertus. Et sans ressusciter les merveilles antiques, Les chênes de Dodone et leurs vers prophétiques , Et la lyre d'Orphée assemblant Thomme épars , Et la voix d'Amphion lui créant des remparts , Quel autre qann poëte , en ses nobles images , Sut rendre à la vertu de célestes honunages ,
La placer dans FOlympey et sur les sombres bords
Des supplices du crime éponyanter les morts ?
Les cieux à nos accents s ouvrirent pour Aldde,
Et rÉrébe engloutit la pâle Danaïde.
Un monde juste est né des vers législateurs,
Et Thomme doit une ame à leurs sons créateurs.
Avant que la parole à nos yeux fût tracée , Et qu W papier muet fit parler la pensée , Par un art plus divin , les vers ingénieux Fixèrent dans lesprit leur sens harmonieux ; L ame en sons mesurés se peignit à loreille : La mémoire retint leur frappante merveille. Vainqueur du noir oubli , oe langage épuré , Des usages, des lois , fut le dépôt sacré. Graoe mix vers immortels , la seule Mnémosyne Des siédes et des arts conserva Forigine. Nul art n a précédé Fart sublime des vers : Il remonte au berceau de l'antique univers ; Et cet art, le premier qu'inspira la nature. S'éteindra le dernier chez la raoe future.
Aime cet art céleste , et vole sur mes pas Jusqu'aux lieux où la gbire affronte le trépas. Soit que ton Apollon , vainqueur dans Fépopée, Thonore d*une palme à Voltaire édiappée ; Soit que de l'élégie exhalant les douleurs , De Properœ en tes vers tu ranimes les pleurs;
Soit qu'enivré des feux de laudace lyrique , Tu disputes la foudre à l'aigle pindarique ; Ou soit que, de Lucrèce effSEiçant le grand nom , Assise au char ailé de Fimmortel Newton , Ta Minerve se plonge au sein de la nature, Et nous peigne des cieux la mouvante structure , Tu me verras toujours applaudir tes succès , Et du haut Hélicon t'aplanir les accès.
Que du faite serein de ce temple des sages Tu verras en pitié le monde et ses orages ; Tant d'aveugles mortels s'agiter follement, Aux sentiers de la vie errer confusément, Se croiser, se choquer, disputer de richesse. Combattre d'insolence, ou lutter de bassesse, S élever, en rampant, à d'indignes honneurs. Et se précipiter sur l'écueil des grandeurs !
Mais tandis qu'agité du souffle de l'Envie, Fuyant , touchant à peine aux rives de la vie , Ce torrent des mortels roule à flots insensés , A travers les débris des siècles entassés , La gloire, et l'amitié plus douce que la gloire, Fixeront nos destins au temple de Mémoire.