SUR L*AMOUR QUE LES PRINCES DOIVENT AUX LETTRES
Prince , ami des talents qu'ignore le vulgaire , Qu estiment les grands rois et que ton œil éclaire. Toujours ta main prodigue en secours généreux S^applaudit des bienfaits qu'elle répand sur eux.
Ces présents d^un héros cherchèrent mon enfance, Et mes foibles talents te durent la naissance , Quand , la Parque frappant im père entre mes bras , Éperdu , je donnois des pleurs à son trépas. Tu le pleuras toi-même ! et d'un père fidèle Tes larmes et tes dons me payèrent le zèle.
Bellone alors, Bellone, aux bords lointains du Var, T appeloit aux combats et préparoit ton char : Le Var courba sous toi son onde et sa fortune ; Vainement Albion s'en plaignit à Neptune. Quelle fut sa douleur, ta gloire , et mes transports !
* L'auteiir avoit dix-huit ans lorsqu'il composa cette ëpitre. Il la corrigea en 1750.
Content de t^admirer, je me taisois alors. Que mon zélé, indigné de cet obscur hommage, Brùloit de s'élancer loin des bornes de Tâge !
Comme un jeune coursier, dans les bois de Windsor, S^irritant des liens qui trompent son essor, Frappe à pas redoublés la barrière insultante, Et devance sa course , et bat la plaine absente , Tel, à peine escorté de quatorze printemps , J*accusois les lenteurs du génie et du temps.
Mais en vain j'implorois la lyre des Orpbées ;
Mars ne suspend jamais sa lance et ses trophées
Au fragile arbrisseau qui rampe loin des deux ;
C'est Farbre que Dodone eniante pour les dieux
Qui sous ce noble poids voit courber son feuillage ,
Quand Mars las et sanglant y cherche un doux ombrage.
Trop souvent le poète inégal au héros
A ses lauriers brillants mêla d obscurs pavots.
Quelle Muse eût osé , follement intrépide.
Sur les Alpes enfin suivre ton vol rapide ,
Franchir ces rocs où monte à peine un long regard ,
T combattre Amédée et la nature et Fart ;
Et malgré les torrents , les goufi&es , la tempête ,
Malgré tous ces remparts qui tonnoient sur ta tête,
Foudroyer dans les airs leurs Titans furieux ,
Et couronner de lis ces monts impérieux ?
Je croissois ; et ta gloire échauGFant mon génie,
Du langage des dieux j'essayai lliarnionie.
A lombre des lauriers que moissonna ton bras.
L'étude vint m apprendre à chanter les combats ;
Et les champs de Coni me rappeloient Arbelle ;
Mais pour un Alexandre il £Eilloit un Apelle ;
Et le dieu qui daigna sourire à mon berceau
Dans ma main ibible encor vit trembler son pinceau.
Tel qu un nocher d'abord et novice et timide Attend que l'alcyon calme la plaine humide ; Il contemple de loin ces gouffres mugissants ; La crainte, le désir, l'espoir troublent ses sens : Sa barque n'ose encor tenter les mers profondes, Et consulte long-temps ses voiles et les ondes ; Ou tel que le jeune aigle, en ses premiers essors, Du rocher paternel n'ose quitter les bords ; Mais bientôt moins timide et dédaignant la terre. Il veut tenter l'Olympe , il aspire au tonnerre , S'élance, impatient du céleste séjour, Et fixe ses regards sur l'œil brûlant du jour; Ainsi , trop jeune encor, je n'osois me résoudre A toucher aux lauriers où reposoit ta foudre. Enfin dix-huit printemps révolus sous tes yeux Portèrent jusqu'à toi mon vol ambitieux. Le cœur fut mon génie; éprise de ta gloire. Ma Muse s'élança sur ton char de victoire. Je te vis applaudir à mes jeunes accents,
Et sourire à la main qui t oflroit mon encens.
Un enfant des neuf Sœurs platt aux fils de Bellone ; Qui combat pour la gloire estime qui la donne. Est-ce à d*obscurs mortels y dans lopprobre nourris, D'aimer ces arts brillants dont Fhonneur est le prix ? C'est aux rois tels qu'Auguste à chérir un Virgile. Le ciel doit un Homère aux exploits d un Achille: C est le droit des héros ; et les hommes fameux Connoissent seuls les droitsdes grands hommes comme eux .
Grand prince I aux mêmes arts tu dois la même estime ;
Et ces arts te dévoient leur tribut légitime.
Les Muses pour te suivre ont quitté THélicon ;
Que ta cour désormais soit leur sacré vallon !
Oui , le docte laurier qye leur Permesse enfante
C!ouronne des Césars la palme triomphante.
Sur Tunivers soumis Rome étendant ses lois
Marchoit, la foudre en main, sur la tête des rois :
Les Muses oommandoient à la reine du monde.
En demi-dieux alors que Rome étoit féconde !
De la Thrace et du Pinde honorez les travaux ,
0 François ! des Romains soyez deux fois rivaux.
Un grand homme est, aux yeux de tout mortel qui pense,
Bien au-dessus des rois qu un vil flatteur encense ;
Et quoi que dise encor la bassesse ou lorgueil ,
Le seul génie échappe à l'oubli du cercueil.
En vain des oonquérants, pour ravager la terre ,
Ont osé des dieux même emprunter le tonnerre ;
Ils cherchoient d'autres deux et des mondes nouveaux ;
Mais aux bornes du monde ils trouvoient leurs tombeaux.
Il fut aussi des rois dont loisive mollesse Goûta des vains plaisirs l'amorce enchanteresse. Sous des lambris dorés un encens fastueux Enivra de ces rois l'orgueil voluptueux ; Et du flambeau des arts Téclatante lumière Fatiguoit de leurs yeux la débile paupière. Les timides talents» dans l'ombre retenus, Â leur servile cour languissoient inconnus. Quelquefois abaissant leur fierté sourcilleuse , S'ils prêtent d'un regard la faveur orgueilleuse , Des talents ingénus il fait rougir le front ; Et leur plus grand bienfait n'est qu'un utile affront. De ces rois cependant la stupide indolence Applaudit aux discours de Taltière ignorance. Dans letemel oubli tombés à leur réveil , Leur régne ténébreux ne fut qu'un long sonuneîl.
Perfides courtisans ! votre coupable adresse De ces rois malheureux égaroit la fbiblesse. Sans doute vous disiez que les fils d'Apollon Cultivent follement leur stérile Hélicon ; Que d'un art chimérique adorateurs futiles , Loin d'ofiPrir à l'état des citoyens utiles ,
lis bornent leurs essors à des objets si vains y Que jamais leur talent n*a servi les humains.
Frémissez , vils mortels ; les enfants d'Uranie
Embrassent l'univers dans leur vaste génie.
Bientôt leur vol échappe à vos timides yeux.
Vous rampez sur la terre ; ils planent dans les cieux.
Homère au vol de flamme y déploya ses ailes ;
Pindare en sut franchir les voûtes étemelles.
Lucrèce à la nature osa prêter sa voix ;
Eu vers harmonieux Solon dicta des lois.
Quel autre qu'un poëte , au feu de la pensée,
Rassembla des humains la race dispersée ?
Eux seuls du feu céleste ont fait l'heureux larcin :
Legénie est un dieu qui brûle dans leur sein.
Vous y dont l'orgueil insulte à ces esprits sublimes,
D'un étemel affront vous serez les victimes :
La honte doit payer vos mépris insolents.
Prince, tu connois mieux l'empire des talents ; Tu sais qu'un favori des filles de Mémoire Consacre dans ses vers et la honte et la gloire. « Plus d'un roi par nos chants est devenu fameux : a Notre gloire jamais n'a rien empmnté d'eux * . » Muse de Frédéric , instruisez les monarques ; Triomphez de l'orgueil, de l'envie, et des Parques.
' Ces deux vers sont du roi de Prusse Frédéric U.
aoQ ÉPITRES.
Du héros de Nerwinde , ôtoi» rival heureux. Prête aux arts qu'il aimoit un appui généreux ! Sous des noms différents une même déesse Te guide vers l'Olympe et m'entraîne au Permesse. Pallas armoit ton bras de la foudre des rois : Minerve, en souriant, m'inspire quelquefois. Propice à mes e£Fort^, tu daigneras peut-être Favoriser des chants que ta gloire a fait naitre. Et les entendre encor dans ce temple de Mars Où le goût sur tes pas va rassembler les arts.
Puissé-je, dans ces heux te consacrant mk vie, Fouler dW pied vainqueur les serpents de l'Envie ! D'un seul de tes regards tu sauras dissiper Ses perfides complots prêts à m'envelopper. Elle craint des lauriers qui s'empressent d'édore, Et répand sur mes vers le fiel qui la dévore. Monstre impur dont le souffle infectant les autels Empoisonne l'encens qu'on ofiFre aux immortels l Sans doute il frémiroit qu'une plume savante Eût tracé de ta gloire une image vivante. En vain ses cris jaloux veulent troubler mes chants , Et leur murmure aigu rend mes sons plus touchants. Croassez , vils corbeaux , aux fismges du Parnasse : Moi du cygne diébain j'os^ imiter l'audace.
L'Envie encor dira qu'en sa jeune ferveur Mon âge peut trahir l'éclat de ta faveur.
ÉPITRES, aoi
Ris de ces yams disoours : « Dans les âmes bien nées « Tu comptes les talents et non pas les années. » De Mars et des neuf Sœurs les fils audacieux Vont s asseoir en naissant à la table des dieux. Quand Mars de ses lawîers bonora ton courage , Gbarmë de ta valeur il oublia ton âge.