‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 94 sur 177 · A M. LEBRUN DE GRANVILLE · texte numérisé non relu

A M. LEBRUN DE GRANVILLE

PBÈRE DE L^AUTEUR,

J ai lu tes vers, j*en dois être jaloux : Moins bien loué, je louerois davantage.

Gentil rimeur, tel encens est si doux, Qu'en me 1 ofirant ta muse le partage. En vers naïfs Marot n'eut l'avantage :

Il n'eut mieux Fart de louer sans fadeur.

De ton encens la cbatouilleuse odeur

Dans tous mes sens, qu'engourdit la paresse,

Fait pétiller une folâtre ivresse ;

Et 1 onde fraîche est moins douce au chasseur.

Zéphyr plait moins aux roses qu'il caresse,

Que de tes vers la flatteuse douceur

A mes esprits qu'énervoit la tristesse.

Rival très cher, ta rime enchanteresse Est un moka dont Factive liqueur Éveille Tame en chatouillant le cœur.

Croirai-je, ami, que ta Muse somaneille? Quoi ! son luth dort et sa voix me réveille ! Déjà Phébus loin des deux étoiles Tient sous les mers tous ses rayons voilés ; La Nuit, sortant de ses grottes profondes. Vole dans l'air et nage sur les ondes ; Depuis long-temps le charme des pavots A des nonains fermé les yeux dévots ; Il assoupit nos profanes coquettes, De leurs amants les âmes inquiètes ; Et mes yeux seuls, pour relire tes vers, Sous les pavots restent encore ouverts.

Je les vois donc, ces fils de la lumière. Grâce à tes soins, échapper au néant.

Loin d'un repos obscur et fainéant.

Ils vont jouir de leur clarté première : Las ! étoient-ils chez leurs frères nombreux , Loin des regards de la critique altière. Dans les recoins d'un carton ténébreux.

Gisant en paix, comme gît au Mercure De nos rimeurs la populace obscure?

Point ne tomba des ailes du sommeil

ÉPITRES. 2o3

Plume traçant ta rime marotique ; Mais tu la dois à laile poétique De quelque cygne égayant ton réveil.

Dans ses déserts que TArabe respire Tous ces parfums nés pour les inunortels : D'im vers flatteur le doux charme m'attire Plus que l'encens dont fument leurs autels, Plus qu'un vers dur ne plaît aux M armontels : Et c'est raison, créatores chétives.

Nous qui nWons l'honneur d'être adorés, Que nous ayons mots flatteurs et dorés , Songes riants, richesses fugitives.

Malgré l'erreur de ses prestiges vains, Louange, dis-je, est l'encens des humains; Louange seule est l'aimant invisible.

Le charme heureux, le ressort invincible Qui fait mouvoir les savants, les guerriers , Et les attache aux pénibles lauriers.

Lance d'Achille, et vous, lyre d'Homère, De vos succès louange fiit la mère.

Il n'est aisé de trouver un prôneur Qui du héros n'avilisse l'honneur.

Cet Alexandre égaré vers le Gange, Qui Temportoit? l'amour de la louange.

Qu'envioit-il au fier vainqueur d'Hector? Ce fut Homère et la louange encor.

Louange seule enfante les merveilles,

3o4 ÉPITBE6.

Fait dessécher Voltaire dans ses veilles , Peut enlever Vittemberg aux amours.

Attache encor lastrodome à ses tours.

Gonti lui doit cet essor et ces ailes Qui le portoient sur les Alpes rebelles. Mais cet espoir a des succès divers :

Aux bords du Rbjn s'il fit vaincre Turenne, Il égaroit Gbarle au fond de l'Ukraine. Ainsi que Mars Phébus a ses revers ; Au Mein Noaille et Boy dans FHippocrène, Tous deux noyés, sont la preuve certaine Qu^il est, hélas ! dans ce triste univers, Des malheureux en exploits comme en vers. Donner louange est chose moins fecile Que lacquérir ; il fut plus d'un Achille : il en est cent ; mais par un sort fatal Son chantre, hélas ! est encor sans rival. Nous avons moins de dieux que de pagodes , Quoi que nous dise un flatteur à genoux. Le ciel avare a semé parmi nous Cent Pellegrin pour un bon faiseur d'odes ; Un cygne unique et cent corbeaux jaloux.

Louange seule est la rosée utile Qui rend la Thrace en lauriers plus fertile , Et, fS^condant le vallpn des neuf Sœurs, De notre esprit fait éclore les fleurs. S'il est offert par une main choisie ,

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Digne en eflPet de la coupe des dieux, Ce pur nectar égale l'ambroisie ; Mais ce nectar d'aimable poésie Ne fut jamais ce miel fastidieux Que Pesselier languissamment distille A tous veaux d'or, à tout riche imbécile, A tous ces dieux rebondis et ventrus, Dieux du Pactole au Permesse incomms.

Des louangeurs tu connois les disgrâces ; Ce n est le tout d'en recevoir l'encens ; Le froid sommeil est un de leurs présents : A Fencensoir comment donner des grâces ? Et demande^le aux Bemards , aux Dupins , On assoupit même en louant les saints : Louange endort; mais grâce à la satire, Même sans art, un Fréron peut médire.

Qu'importe Yatt? Médisance fait tout :

Un sot malin plaît aux lecteurs stapides. Trois fois par mois ses feuilles insipides Feront gémir la presse et le bon goût; Mais l'écumeur des eaux aganippides, Si comme un autre il s'embarque à louer, Vient sur Técueil pesamment échouer :

Témoins en sont ces odes somnifères Dont il osoit assoupir nos guerriers , Quand il jeta sur leurs têtes altières Plus de pavots qu'ils n'avoient de lauriers ;

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Témoins encor ces rimes funilières^ Ces vers fellots , cet indécent quatrain , Où d*mi héros exaltant la grande ame, Il vous l'oppose au corps d'un chétif nain : Sublime essor du Phébus qui Tenflamme ! Rapport {px)tesque et digne de Gotin , Qui lui légua ses vers et son génie !

Entre Fréron et ce rimeur berné Rapport seroit bien mieux imaginé ; Car Stanislas par sa muse honnie M'est mieux loué que princesse Uranie : Si qu^on verra siffles de compagnie , Mon les héros, mais Cotin et Fréron, Tous deux rimant à l'insu d'Apollon ; Si qu'immortels, grâce à leurs ridicules. Sonnets, quatrains, s^en vont, dignes émules, Honnis , bernés , se disputer entre eux Tous les sifflets de nos derniers neveux.

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