‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 96 sur 177 · SUR LES POÈTES DU JOUR · texte numérisé non relu

SUR LES POÈTES DU JOUR

De TibuUe et d'Anacréon Si quelquefois , ami , j'ose toucher ta lyre ,

Si de l'amante de Phaon J'imitai les accords et le tendre délire, Si les neuf Sœurs m'ont vu dans leur double vallon ,

ÉPITRES. ail

Des bosquets de Paj^os je m'élançai vers elles: Les cygnes de Venus me prêtèrent leurs ailes,

Et l'Amour fut mon Apollon.

Peu jaloux des honneurs du moderne Hélicon,

Que certains yeux daignent me lire, Qu'un hëros m applaudisse et que Vénus m'inspire, Je laisse à mes rivaux, moins prudents ou plus fiers, Des fureurs de Bellone ensanglanter leurs vers.

QuW autre de Louis fredonnant les conquêtes. Fidèle au mauvais goût enoor plus qu'à son roi. Peigne les léopards accourant sur leurs têtes

Pour mieux exprimer leur efiroi ;

Que sa muse dure et barbare.

Épouvantant bien moins Cumberland que Pindare, Inunole l'ode en pleurs aux champs de Fout^noi ■ ; Que d'Arnaud Baculard, ce Voltaire de Prusse , S'égaie à lamenter Jéréme en vers russe : Qui ne hait point Gacon doit aimer Baculard , Et lira , sans bàiUer, fielloy , fiorthe , et Dulard ^

Que Frelon , essoufflé de ses courses lyricpes, Nous vende ses parfums ou son fiel envieux. Louangeur ou mordant, mais toujours ennuyeux; Qu'il exalte un Vadé dans ses panégyriques ;

' Frëron a fait une ode sur la victoire de Fontenoi. ' Du Belloy, place dans cet hémistiche, ëtoit un ami de Lebrun. Dulard est auteur d*un poème sur la Grandeur de Dieu,

Qu*impudent Marsyas et Thersîte odieux , Il insulte Voltaire et le Pinde et ses dieux ; Qu'il dispute TOlympe aux aigles pindariques,. Et nous lance en sifflant ses poisons satiriques : D'un brigandage impur Futile lâcheté Fait trop payer un or par la honte acheté.

Que parmi tous ces flots de muses effrénées

L esprit coule en torrents du haut des Pyrénées * ;

Que Lacoste ' et Guichard, novices Marivaux,

Empâtent le Mercure et gonflent les journaux;

Que Du Boccage encor ^ de pompons et de gaze

Enjolive le frein du farouche Pégase ;

Qu elle prête avec grâce et d'un art enfantin

Aux couleurs de Milton les vernis de Martin ;

Ou qu avec Du Resnel dormant sur l'Iliade ,

Elle s'éveille auteur d'une Golombiade ;

Que le Gentil-Beniard , tourtereau de Cypris,

Roucoule un Art d aimer dont lui seul est épris;

Que même en croassant le corbeau La Rochelle

Se croie émulateur des chants de Philoméle;

Que plus d'un vil Gotin soit dignement logé

* Le Montagnard des Pp^nëes, bel esprit vante sous ce nom dans tous les Mercures de Boissy.

* Quel est ce Lacoste? est-ce le trop fameux abbë?

Ce Guichard est-il le poète ëpigrammatique, Fauteur du BùcKe^ ron? etc.

' Madame Du Boccage a traduit le Paradis perdu de Milton ; elle est auteur du poème de la Golombiade , etc., etc.

ÉPITRES. 2i3

Dans ce Pâmasse en vers par De Gaux érigé * ;

Que tous ces Gokrdeau y ces Guimond , ces Lemierres >, Ehi Pinde et des cs£és renaissantes lumières , Poignardent Melpoméne, égorgent ses héros, Et disputent son glaive à fauteur de Paros ^ : Graoe à mille £eiquin$ prompts à crier merveilles , 11 est mille Pradons érigés en Gomeilles.

O drames trop heureux ! déclamés par Glairon ,

Si£Qés par La Morlière et vantés par Frelon !

Sur vos traces déjà Goriolan s'égare 4;

Adrien suit de près Égyptus et Mégare ;

Philoctéte a rejoint les mânes de Gortès ;

Et Roxane est déjà promise à nos sifflets.

Mais eût-on d'un vain peuple enchaîné les sufirages ,

Loin des flots du parterre il est d'autres naufrages.

Tel échappe aux sifflets qui se perd dans loubli.

Où Gamma si vanté demeure enseveli.

Phèdre eut un sort jadis moins brillant que l'Astrate.

Eussiez-vous les destins de l'heureux Timocrate ,

Timocrate lui-même est enfin retombé

Dans la poudre honteuse où le suit Astarbé.

' De Gaux est auteur dW poème intitulé U Pama$$e,

* Merveilleux tra^^qucs , successeurs des Linant et des Poilelance.

' Pièce sifflée.

* Pièce à jouer.

2f4 ÉPITRES.

DidoRy Mëropei Akire, et la Métromanie»

Du feux goût et des ans domptent la tyrannie. Vert-Vert et Zilîa, phénomènes heureux, De leurs brillants auteurs ont épuisé les feux. Quelquefois du génie on égare la source ; Plus dW auteur fameux étincelle en sa course» Tel qu*un nuage errant, vain spectacle des airs, Dont le feu passager se dissipe en édairs.

Nous changeons For du goût, l'or pur de Gastalie , Au pinchbek des Anglois, au clinquant d'Italie ; Shakespeare est sans doute un Sophocle nouveau ; Tout brille en Métastase : Euripide est moins beau ; Racine est un peu fade : il endort le parterre. Réveillez Melpoméne à grands coups de tonnerre; Que la scène en tumulte of&e de toutes parts Des feux, du sang, des morts, des tombeaux, des poignards; Mais en lançant la foudre aiguisez la saillie ; Semez tout La Bruyère en tragique lambeau : Adèle * par cet art éclipse Comélie ; Hypermnestre osera balancer Athalie , Et sa lampe est du goût le moderne flambeau.

O veuve de Molière ! ô riante Thalie !

Si tu dois être en deuil, ce n est qu'à son tombeau.

Tu ne me verras point, dans ma sombre folie,

^ Adèie de Ponthieu, traçéâic de La Place.

âPITRES. ai5

Da larmoyaitt Nivelk affecter le fMnœwi; Toffiir de Melpoméne et le poignard et l'unie , Changer Km brodequin en superbe oothume ; Et masquant ta gaieté de lugubres couleurs » Faire gémir les Ris étonnés d'être en pleiurs.

Que Sainte-Foix , brisant tes fblâtsres tn^hées» Tes miroirs et ton masque, et le pinceau des mo^mv, Te ooiflEe de romans, de sylphes , et de fées, T*apprenne à bégayer sa prose et ses langueurs.

Conquérants des foyers, des cerdes, des toil^tes. Découpez des romans , brodez des ariettes. Irai-je , des bouEfons la terreur ou l'ajqmi i Ou siffler Gahnsac p ou rimm* comme lui ) Et du char de Quinault lui disputant les rênes i De Focéan lyrique enrouer les sirèoes? Tranquille spectateur dans le cirque des arts. Sur la barrit assis je trompe les hasards. Envahissez nos murs, affiches insensées , Tètes folles. Grelots, mes Fragments ^mes Pemsées! Esprit de GeUius, sur des ailes de feu , Tu suis en insensé ÏEsprit de Montesquieu.

Que le divin Coyer légèrement distille L'ambre de ses bons mots, essence volatile; Que Trivelin se pâme aux contes de Robe ; Que même à L' Attaignan l'esprit soit dérobé ;

ai6 ÉPITRE&

Que Voisenon brillante un opéra comique y Que Soret ' se dévoue au prix académique ; Trop sublimes auteurs y k gloire a ses excès ; Votre éclat m épouvante , et je crains vos succès r

Que nos goûts sont divers ! que leur objet varie !.

Le myrte plaît à ma Lesbie ; Les pavots languissants aux &des Marmontek ; A Voltaire , à Conti , les lauriers immortels. Trop pénibles lauriers que dispute TEnvie, Parez leurs fronts vainqueurs , brillez sur leurs autels ! Pavots froids et pesants, couronnez Grinun et Daine ,

Portelance , Mayol , Sedaine , La prose de Raynal et les vers de Laurès; Cherchez Aménophis > sous son double cyprès. Et vous, myrtes cueillis des mains de ma bergère , Couronnez son amant, ornez mes tendres vers.

Quels lauriers me seroient plus chers ! Vous plaisez à Lesbie, et j'aspire à lui plaire.

* li'aYoeat Soret a remporté deux ou trois ibis le prix d'éloquence à rAcadémie françoise.

* Pièce de Saurin décédée en 1 760, et qu'on a indiscrètement ▼oula ressusciter en 1758.

ÉPITRES: a 17

Page 1