Constant Desbordes, peintre
de famille. Priez mon oncle de m'aimer, du moins, à cause de ma tendresse pour lui.
Adieu, mon cousin, je vous remercie de votre lettre, et je partage l'attachement que vous voulez bien m'orTrir.
Marceline Desbordes-Valmore.
Des mois, des années ont suivi. Th. Bra a surmonté les premiers obstacles d'une carrière non moins aléatoire que celle des lettres. Il s'est construit un foyer, où résident des espérances plus fermes et un bonheur plus assuré qu'au foyer instable des Valmore. Elle vient de lui envoyer la pièce de vers Croyance.
A M. Théophile Bra, statuaire.
Lyon, le 25 mars (1834).
C'est à tes deux anges à genoux, mon bon Théophile, que je dois l'éclosion d'une pensée qui couvait depuis des années dans le cœur de ta pauvre cousine. Tu conviendras qu'elle est si flagellée dans ce monde qu'elle doit trouver et chercher constamment, comme toi, la vie au-dessus d'elle.
Ondine pousse un cri vers vous en sachant que je vous écris. Elle t'aime comme une petite sainte. Notre voyage a été froid, mais plein de soleil; notre arrivée heureuse par la joie de mon bon Valmore et le besoin de nous réunir, mais Lyon plus repoussant, plus noir, plus inhospitalier que jamais. Nous ne pouvons trouver de logement qu'à l'hôtel, et nous sommes tous dans une chambre enfermés comme des soldats.
Je serre vos mains dans les miennes, et je vous espère dans l'avenir.
Marceline Valmore.
Peu de temps après elle lui faisait parvenir ces lignes émues, où se reconnaissent les deux traits si accentués de la physionomie poétique de Mme Desbordes-Valmore : l'amour de la terre natale et la force des souvenirs d'enfance.
Lyon, le 20 septembre 1834.
C'est toujours de Lyon, mon ami, toujours de cette ville consternée encore une fois sous les appréhensions du choléra dont Marseille se meurt, que je réponds au signe du souvenir que tu viens de me donner. Merci de me jeter ainsi un de tes rayons. J'aime
ta tristesse d'homme autant que ta gloire d'artiste, et je n'entends jamais parler de toi sans émotion.
Pense, si tu mets le pied sur nos remparts et dans l'ancien cimetière Notre-Dame, que je voudrais bien t'y voir de toute ta hauteur, au milieu de mes souvenirs de petite fille. Ondine t'en parle, c'est une charmante enfant dont l'éducation me navre de douleur. Que deviendront les chères idoles de mon cœur, avec ma vie errante et pauvre !... Mais je ne veux pas t'attrister davantage. Va répandre du feu sur les marbres, qui t'attendent pour vivre, et rafraîchir ta poitrine en respirant notre bon, notre pieux Douai.
Je t'envoie des vers1 que tu liras en te promenant sous le parvis Notre-Dame, je t'en prie! Il y avait là une Vierge à qui je les dis au fond de mon cœur, en même temps qu'à une charmante mère qui aimait beaucoup la tienne. Sois heureux, Théophile, car tu revois ton berceau qui s'honore de toi. Je suis si attendrie que je ne peux presque pas t'écrire.
Cette église Xotre-Dame et son cimetière, tout voisins du logis paternel, voilà des lieux dont le souvenir, en effet, reste toujours bien vivant dans sa mémoire et dans ses vers.
Elle vient de nommer Ondine. Fréquemment se trouvèrent séparés d'elle ses enfant par les nécessités de leur éducation, comme Hippolyte, ou par des hasards de la vie, des raisons de santé, des circonstances obligatoires, comme Ondine. Elle se consolait de l'absence des siens en versant dans leur àme les trésors de sa tendresse infinie.
On pourrait justement dire de cette dernière, dont il ne sera pas sans intérêt de ranimer ici même la figure délicate, qu'elle fut une élégie vivante dans l'admirable éclosion poétique de Marceline. La dépeindre isolément, ce sera parachever en quelque sorte le portrait maternel. Elle n'a pas laissé d'oeuvre, elle effleura les choses de l'esprit; nous ne pensons point qu'elle eût jamais
i. Souvent il m'apparut sous la forme d'un ange.
(Poésies publiées en iS3q dans Pj Paris. Duraont, in-8».)
marqué par une forte création. Mais elle aura été la tille intelligente d'une femme de grand talent et l'écho de son àme. Elle mérite, à ce double titre, de retenir pendant quelques moments notre attention.
Elle occupait une large place dans le cœur et dans les espérances de Marceline Desbordes-Valmore. Très prodigue, à son égard, de qualificatifs enthousiastes, celleci voyait en elle comme un présent rare de la nature. Continuellement, dans ses lettres à son mari ou à son frère, il est question de « notre charmante Line », de « notre adorable Line ». Au dire d'Hippolyte, elle joignait à un esprit piquant, à une naturelle gaieté, à un sentiment très fin de la poésie, la vraie grâce féminine. Néanmoins si la ressemblance est fidèle dans certain portrait d'Ondine que nous communiqua déjà une amie fervente de sa mémoire^, elle avait plus de chances de subjuguer les esprits par les charmes de la raison cultivée que d'émouvoir le cœur par les séductions de la personne physique. Elle n'était ni jolie ni laide, s'habillait sans coquetterie et paraissait, autant que sa mère, insoucieuse des prestiges de la toilette. Mais sa physionomie douce et ouverte n'était pas sans attraits. Le sourire animait volontiers les contours de sa bouche un peu grande et d'un dessin correct. Ses cheveux blonds nuançaient agréablement la pâleur ordinaire de son visage. Et de son regard parfois troublé, maladif, émanait un rayonnement sympathique. En somme, elle plaisait, on aimait à l'envisager et à l'entendre.
Ondine, dont le vrai nom était Hyacinthe, — un des noms de M. de Latouche, — naquit à Lyon, le 2 novembre 182 1. Elle grandit sous ce climat tour à tour humide et dévorant, qui ne pouvait guère être favorable au développement de son organisation nerveuse. Déjà le cœur maternel la voyait parée des grâces les plus séduisantes. L'azur de ses yeux, l'or de sa chevelure flottante, la ravissaient d'un doux émoi.
Ondine! enfant joyeux qui bondis sur la terre, Mobile comme l'eau qui t'a donné son nom, Es-tu d'un séraphin le miroir solitaire? Sous ta grâce mortelle orne-t-il ma maison ?
D'un œil attendri, Marceline l'accompagnait dans ses jeux, dans la liberté riante de ses courses, et rien ne lui paraissait plus charmant à décrire. Ou bien elle la suivait sans pouvoir s'en détacher sur le chemin de l'école, lorsque, d'un air grave et sensé, le carton passé sous le bras, elle allait faire provision de talent et de savoir.
... De tous ces jeux d'école et de soleil Qui hâtaient la pensée à votre front vermeil, De ces flots de peinture et de grâce inspirée L'âme sort-elle heureuse, ô ma douce lettrée? Dites si quelque femme avec votre candeur En passant par la gloire est allée au bonheur?
On donnait Ondine pour exemple à la troupe des écolières :
Vos lauriers m'alarmaient, à l'ardeur des flambeaux. Ils cachaient vos cheveux que j'avais faits si beaux. Vos maîtres étaient fiers, et moi j'étais tremblante; J'avais peur d'attirer l'auréole brûlante.
Dès la prime jeunesse, ses goûts furent sérieux et réfléchis. Elevée sous la rude discipline du malheur, témoin des larmes et des agitations maternelles, elle eut tôt la divination des devoirs et des combats de l'existence. Aussi hâtivement qu'il lui sera possible, elle réclamera sa part des luttes de la destinée. Une certaine ferveur mystique, une grande dévotion à la Vierge entretenue par les conseils exaltés de Marceline, s'alliait à cette gravité enfantine. Elle avait des élans d'âme, des sursauts de sensibilité, qui étonnaient d'elle, mais qu'expliquaient, d'ailleurs, son humeur mobile et les contrecoups du tempérament maternel.
Plus tard, tout en laissant prévoir qu'elle aurait essen-
tiellement l'amour et la force du travail, elle passa par de courtes périodes de fièvre et de crise sentimentale. Elle côtoya le péril, non pas une fois, mais à plusieurs reprises. Elle aussi connut, quoique très religieuse et candide, les orages du cœur, dont le souffle lui venait, pour ainsi dire, de l'air même qu'elle respirait, dans un milieu tout embrasé de lyrisme et d'amour.
Notre adorable Line, écrivait Mme Desbordes- Valmore à son mari en i83g, souffrira par la perfection de son intelligence, mais sa grâce lui fera tant d'amis! sa pudeur, un rempart contre le danger des passions qui l'agitent déjà.
Ce premier frisson ne dura qu'un instant. Puis, elle sentit l'atteinte d'un rêve très pur, mais très mordant, capable d'opérer de sérieux ravages si, par hasard, il ne s'était pris au plus honnête jeune homme du monde. Cet apprenti d'amour ne vit rien, ne comprit rien, et passa outre. On n'avait pas entendu l'appel frémissant de sa jeunesse; elle se rejeta volontairement et silencieusement dans la petite ambition de la science. Une autre fois la brûlure fut plus aiguë, plus profonde. Quelle sorte de fatalité poussa sur son chemin le tentateur mystérieux, le même qui, longtemps auparavant (selon les dires de Sainte-Beuve), aurait empoisonné d'amertume l'existence de Marceline? Attiré par une sorte d'influence néfaste, il était revenu sur la trace de ses pas, le transfuge supposé d'un souvenir de vingt années. Etait-ce Ondine ou Marceline, l'image devant lui réapparue? Sous les yeux de Latouche aurait revécu sa passion d'autrefois, ayant à l'âme et dans le regard la fleur d'un nouveau printemps. Etait-ce, de sa part, volonté perverse et réfléchie, mirage de l'imagination, surprise du cœur ou tout autre motif? Il fallut éloigner Ondine. On i'envoya en Angleterre, on l'emmena dans ce pays le moins favorable du monde à sa constitution délicate. Marceline avait senti se rouvrir la plaie
de son cœur. Il n'en fut rien autre, et le secret resta bien gardé1.
Elle séjourna quelque temps en Angleterre avec des amies de Mme Desbordes-Valmore, et revint en Flandre, puis à Paris, où elle s'occupa sérieusement d'imprimer une direction pratique à son intelligence. Sa mère la vit avec souci tourner ses vues du côté de l'enseignement, cette carrière difficile et astreignante. Comme elle eût préféré la marier vite et découvrir promptement pour elle le refuge d'une union faite de calme heureux et de stabilité !
Je te dirai cœur à cœur, écrivait-elle à son frère, que je voudrais bien la voir occupée à faire son nid; car enfin, elle est au bel âge pour cela, et cette jeunesse a besoin d'aimer, enfin. Un bon et honnête mari irait si bien à cette charmante et sage enfant! Prie Notre-Dame pour qu'un bel amour s'allume dans cette jeune âme, pourvu qu'il soit partagé.
La grâce, l'esprit, la sagesse, elle possédait ces biens. Hélas! elle n'en avait pas d'autres, et pareille dot semblait trop mince aux positifs quêteurs d'hymen. En attendant, il fallait vivre.
Ondine, avons-nous dit, se sentait la vocation d'éducatrice. Elle s'y porta avec tout le zèle d'une nature ardente, qui, dans le choix d'un état, considère les services à rendre et le bien à faire autant que le pain à gagner. Elle commença par le plus dur : l'esclavage des pensionnats, très tenue, sortant peu, ne goûtant qu'en de rares échappées les vivifiantes impressions du grand air libre. Mais elle se livrait avec une sorte d'emportement à ses nouveaux devoirs et n'en éprouvait que du contentement intime.
Elle était entrée comme sous-maîtresse dans une institution de jeunes filles, sise au 70 de la rue de Chaillot.