‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 114 sur 145 · Voir page 10, note i · texte numérisé non relu

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Une femme d'élite dirigeait cette maison d'éducation, qui fut, un moment, très prospère. On vantait beaucoup les qualités aimables de Mme Boscans-Lagut. Des gens de lettres s'y voyaient quelquefois admis. Sainte-Beuve y était reçu amicalement et familièrement. Chaque soir, les jeunes maîtresses de classes non occupées pouvaient prendre part à ces réunions. On jouait le whist; on causait; les plus enjouées s'amusaient à de petits jeux d'esprit, où brillait surtout Ondine. Sainte-Beuve condescendait à jouer son rôle dans ces modestes distractions. Il excellait, dit-on, dans le jeu des petits paquets, quiproquos et bouts-rimés, qu'une personne lisait à haute voix, au milieu des éclats de rire de tout le monde. Il y prit même tant de goût qu'il pensa demander la main d'une de ses partenaires; il devint amoureux d'Ondine.

Sainte-Beuve n'était pas la beauté en personne. D'une taille moyenne et ronde, sans élégance, il avait une figure peu régulière, le nez grand et mal fait, des cheveux rouge-blond, à la fois raides et fins. Sa tête semblait trop grosse pour son corps. Enfin, la négligence habituelle de sa tenue n'était pas pour relever d'agrément son physique. Cependant, il plaisait à demi. L'ensemble de sa physionomie parlait plutôt en sa faveur. De ses yeux bleus lucides sortait un regard vif et mobile. Il possédait un art très insinuant de se glisser dans les bonnes grâces féminines. Il apportait dans la conversation un charme contenu, à demi voilé, d'où se dégageait beaucoup d'esprit naturel. Enfin, sa réputation était déjà bien établie. Il offrait donc un parti fort honorable.

Ondine allait-elle fixer la fantaisie très voyageuse de l'auteur de Joseph Delorme et du scandaleux Livre d'amour? Sainte-Beuve s'était ouvert de ses bonnes intentions à Mme Boscans-Lagut, il se montrait pressé de conclure. Or, déjà Mme Lagut s'était occupée du sort

de notre institutrice, si l'on s'en rapporte à ce passage d'une lettre d'elle venue entre mes mains :

A propos, je crois qu'Ondine a fait la conquête du charmant monsieur, et qu'il a fait aussi la conquête d'Ondine. Ne pourrionsnous pas arranger quelque chose ?

Mme Valmore fut pressentie. Trop attachée à Sainte- Beuve et connaissant trop son mérite pour ne pas s'estimer flattée, elle l'accueillit sans hésitation. Ondine laissa parler sa raison, à défaut de son cœur, et il ne restait plus qu'à fixer la date. Au moment de franchir le fossé, Sainte-Beuve fut pris d'hésitation. Il avait manifesté, à plusieurs reprises, des velléités matrimoniales. Ses alarmes recommencèrent. Faire cesser son isolement lui paraissait très désirable; mais aliéner son indépendance, s'enchaîner comme cela, pour toujours, il en avait une réelle peur. L'honneur, le mariage, la foi jurée, ces mots graves et redoutables inquiétaient sa morale facile. Bref, il flottait, tergiversait, temporisait et ne se décidait pas. Sur ces entrefaites, un nouveau prétendant survint, qui fut le mari d'Ondine. Elle épousa, le 16 janvier i85i, M. Langlais, avocat, représentant du peuple et futur conseiller d'Etat. Quoique veuf et père de deux enfants, il avait assez de jeunesse pour inspirer un véritable amour. L'accord des âmes ne laissa rien à désirer. Mme Desbordes-Valmore pleura bien un peu, les premiers jours, sur le vide que lui causait l'absence d'Ondine. Sainte-Beuve affecta un chagrin extrême et une grosse déception. Mais on n'y prit autrement garde. Le bonheur habitait au logis. Ondine ne cachait pas sa joie :

Vous le savez, écrit-elle à une amie, je tiens beaucoup, mais beaucoup, à vous faire connaître et aimer mon tyran. C'est un homme qui vous ira de tous points et à qui vous irez de même. Je vous en dirais une bien terrible, comme on parle en Flandre, s'il n'était mon mari... Mais que raconter de plus quand on est heureuse, quand on aime?

Du reste, elle ne s'accorda qu'une courte détente dans la douceur des premiers mois du mariage. Avec cet esprit de suite qui la conduisait et cette volonté d'être utile dont elle se faisait un point d'honneur, elle avait poursuivi tout naturellement ce qu'elle pensait être la marche de sa destinée. Presque au lendemain des noces, nous voyons le ménage fort occupé. Dans ses lettres aux amies, elle excuse son mari des mille visites qu'il devrait rendre et ne rend pas. Elle le montre plaidant le matin, siégeant l'après-midi et travaillant la nuit. Et, pour son propre compte, promue nouvellement inspectrice, elle se donnait à ces fonctions corps et âme :

Savez-vous, griffonne-t-elle de sa plume la plus rapide, savezvous bien que je ne respire pas, que je vais d'inspections en examens, et d'examens en rapports, et de rapports en commissions?

Ils ne prenaient le bon de la vie qu'en haletant, pour ainsi dire. Aussi la correspondance d'Ondine a-t-elle, en général, quelque chose de sec et d'écourté. D'ordinaire, ce sont des billets rapides, de courtes notes, des bouts de phrases jetés à la hâte. Elle ne se donne pas le temps de compter les battements de son cœur, à l'instar de sa mère si généreuse pour tous des effusions de son âme, si complaisante à répandre dans de longs épanchements épistolaires des trésors de poésie. Elle court d'abord au plus pressé : les rendez-vous à prendre, les projets à mettre en œuvre, les développements à donner au service de ses études.

La majeure partie de ces lettres sont adressées à Marie Carpantier, plus tard Mme Pape-Carpantier, l'éminente créatrice de Y enseignement maternel. Rapprochées par la communauté de leurs aptitudes et de leurs dispositions d'àme, une profonde amitié les unissait. Un égal amour de leur œuvre était entre elles comme un lien de famille. Elles se retrouvaient ensemble, très attachées, dans toutes les occasions d'importance où

pouvaient se fondre utilement les forces de leur intelligence, ou s'aider, se soutenir les élans de leur cœur. Elles partageaient les mêmes goûts, disciplinaient leur esprit aux mêmes études, et tendaient au même but. Les joies de l'une étaient aussi celles de l'autre. Par exemple, Ondine voulut être, avant son propre mariage, la demoiselle d'honneur de Marie Carpantier. Elle lui écrivit même des choses charmantes pour cette journée de fête, des lignes aimables que je voudrais citer, si, sur mon chemin, je ne rencontrais en même temps une lettre inédite de Marceline Desbordes-Valmore plus exquise encore :

Puissiez-vous, lui dit-elle, être bénie et heureuse au fond de ce nuage de mousseline !... Il faut que vous paraissiez devant la Vierge avec les yeux essuyés de vos saintes larmes.. . C'est moi qui enverrai la ceinture sous laquelle battra, ce jour-là, le cœur le plus profond et le plus honnête auquel le mien se soit attaché. Que toutes les mères vous bénissent comme je vous bénis !

Les lettres d'Ondine à Mme Pape-Carpantier, dont nous eûmes une soixantaine sous nos regards, roulent presque exclusivement sur les obligations, les dépendances, les satisfactions et les petites misères du métier d'inspectrice. Elle a grand'peur de s'endormir, « d'entrer dans cette aridité d'esprit d'où l'on ne sort plus ». On la voit toujours entreprenante d'idées, rêvant de plans d'éducation à établir, de travail à faire, d'articles à mettre en train, de programmes à élaborer. Dans l'accomplissement de ses devoirs professionnels elle s'estimait heureuse, très heureuse, d'ailleurs, ou tâchait de se persuader qu'elle l'était :

Je trouve tant de bonnes choses en ce monde que je ne saurais lui montrer un visage maussade. Vous êtes faite, ma chère Marie, pour le trouver mille fois plus doux encore et meilleur qu'il me paraît. Reprenez donc ces belles ailes d'autrefois. 11 me semble, en vérité, que les miennes deviennent plus fortes et plus légères, à mesure que je vieillis.

Elle sentait s'agiter dans son âme de vagues ardeurs d'apostolat. Elle envisageait comme une mission toute de dévouement le rôle modeste de l'éducatrice, travaillant dans la féconde abnégation de soi-même à préparer l'aube d'un meilleur état de société. Instruire, améliorer, convertir même, elle s'exaltait sur ces mots et ces pensées. Les réformes de l'enseignement, les petites révolutions qu'opéraient les commissions, quelquefois à tort et à travers, la tenaient souvent en fièvre.

Il me revient de bonne part que nous serons vivement attaquées, cette année, vous et moi, ou plutôt l'école et l'inspection. Ce ne sont plus des questions personnelles, mais des principes d'institution. Il faut de la vigilance et de la dignité plus que jamais.

Ondine avait conçu le plan d'une collaboration sérieuse avec Mme Pape-Carpantier. Elle y revient à chaque moment. C'est tout un système d'éducation pour les femmes. Avide de besogne, il lui semble qu'elle n'en gardera jamais assez pour son propre compte.

Faites votre part, demande-t-elle, je prendrai le reste. Les sciences me conviendraient. L'histoire et la grammaire aussi.

Elle brûle d'y joindre la littérature, au dedans et au dehors.

Je vais peut-être me lancer dans un journal. Je vous dis cela tout bas à vous seule. Je veux vous y voir, si j'entre là. Je crois que nous ferions de belle besogne, étant unies.

Cependant, pour tant de projets, la constitution d'Ondine n'est pas des plus résistantes. Sa santé avait toujours été fragile. Elle se plaignait souvent du mauvais état de ses forces. Sous la forme enjouée de ses lettres, se découvraient des pressentiments pénibles :

Je suis très mal disposée à faire des examens, dit-elle, et à me tenir droite ; j'ai mal au cœur et je suis toute chose. Dieu sait ce qu'il en résultera !

Soutenir sa propre vie, c'était beaucoup. Créer une autre vie, donner à une autre existence la force et le pouvoir d'être, fallait-il l'espérer? Elle eut un enfant, un fils. Il n'alla pas au delà de trois mois et demi.

Elle languissait, sans qu'on parût s'apercevoir, autour d'elle, de la gravité de son mal. Ou plutôt on le feignait, pour lui donner du courage :

Je suis une mauvaise malade, très mauvaise malade. Et mon mari trouve la chose tout à fait amusante, en sorte qu'il me rit au nez dans mes malaises. Ce sexe est sans pitié !

Hélas! il fallut bien ouvrir les yeux. Elle dépérissait visiblement. Elle avait des sautes d'humeur inattendues; elle devenait difficile, ne voulait croire à rien, repoussait les remèdes et les conseils, se faisait accablante. Quel était ce mal inconnu qui déconcertait ses proches? Une fièvre lente la consumait. Voici la dernière lettre qu'elle put écrire, le 12 février i853 :

Chère amie, je date ma réponse du plus charmant petit séjour que vous puissiez rêver. Je l'habite depuis deux mois, c'est-à-dire depuis mon retour à Paris. C'est une maisonnette à deux étages» avec un joli rez-de-chaussée, située dans une allée latérale à l'avenue de Neuilly, neuve, propre, coquette, décorée avec un soin gracieux, commode, bienveillante, regardant le levant et le couchant, avec des horizons étendus, une vraie petite maison de fée1.

Mon mari m'a mise là, conservant son cabinet à Paris, y allant le matin, revenant le soir, et toujours plus empressé, plus tendre. Chaque jour, ma mère vient et reste plusieurs heures. On cause, on s'aime, on voit passer les jours. « Mais, direz-vous, cette Ondine est dans le paradis! » Hélas! un mot va suffire pour transformer, à vos yeux, ce paradis en un douloureux purgatoire. Je suis malade, très malade, je ne marche point, je parle très peu. On est forcé de me porter de mon salon dans ma chambre, parce que je n'ai pas la force de gravir les dix-huit marches qui les séparent. Je ne reçois personne, je ne vois que mon mari et ma mère. J'ai des étouffements effrayants et des faiblesses qui vous feraient mal à voir. Voilà comment est fait mon bonheur.

1. C'était alors le 1 1 1 do la rue de la Pompe, dans l'ancien Passy.

Ondine mourut dans sa trente et unième année, quand sa pensée, devenue plus ample et plus ferme, donnait les meilleures espérances.

Son caractère différait sensiblement de la nature maternelle. On la jugeait froide en comparaison. Elle n'était que distraite et pressée. Elle tranchait aussi promptement qu'il lui était possible sur les questions secondaires de la vie, pour n'avoir plus à y songer. Elle allait droit au positif des choses et s'y maintenait, regagnant ainsi en sûreté de jugement ce qu'elle perdait du côté de l'àme en faculté d'émotion. Voyant le bien plutôt que le mal, oubliant celui-ci pour faire fructifier celuilà, elle craignait de s'appesantir sur les détails qui oppressent le cœur sans fortifier l'esprit. Consciencieuse et réfléchie, elle procédait avec méthode dans ses opinions, comme dans ses actes :

Je ne peux ni ne veux dire, écrivait-elle : Ceci est excellent, c'est mieux que tout. Je ne peux même me résoudre à déclarer : C'est passable, avant de le savoir par moi-même.

On rencontre rarement, dans sa correspondance, les images vives et la tendresse de sentiments qui font le charme des lettres les plus intimes de Marceline Desbordes-Valmore. Néanmoins, lorsqu'elle se reposait en de douces vacances de famille, par exemple dans leur simple habitation de campagne de Saint-Denis-d'Anjou, alors l'impression de bien-être, de calme et d'oubli des choses lui donnait une note plus poétique de la nature et de ses beautés. Ainsi, dans la lettre suivante à son frère, où respire un aimable enjouement. C'est au plus doux mois de l'arrière-saison, le mois des vendanges, des récoltes de fruits ou des grandes promenades rêveuses :

Dans quelques jours nous serons ensemble, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir pour nous consoler de rentrer

dans ce Paris, qui nous fait peur. Je n'ose pas penser à cette rue de Seine : il me semble que je vais retrouver là l'horrible hiver de l'an passé. Ici on oublie tout, on se plaint par genre, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de sonnette. On s'éveille pour dire : « Va-t-on déjeuner? » On se promène à âne et on rentre bien vite pour demander : « Va-t-on dîner? » Il y a des fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré vous-même; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et qui vous, rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là! Tu prendrais ta part de tant de biens! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un style élégant et philosophique comme celui-ci :

Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;

Ne perdons pas de temps à nous laver les mains;

Hàtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule, Car, nous le mangerons demain.

Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier, c'est une licence que la douceur de la température nous permet. Nous devenons de véritables Angevins : Molles, comme dit César (ou un autre).

... Que ne puis-je rapporter cette campagne si belle, si riche, si diverse dans les derniers jours d'automne! Chaque promenade est un enchantement1.

Simplement, par intervalles, elle animait d'une poésie discrète toute une vie de règle et de devoir. En réalité, elle croyait au but sérieux et supérieur de la vie. Elle le chercha sous une autre forme d'idéal : dans le perfectionnement des êtres, des femmes surtout, par les bienfaits de l'éducation.

Malheureusement, cette existence si brève ne porta pas les fruits qu'on avait sujet d'en attendre. Rien ne s'acheva de ce qu'elle commença, rien n'y arriva à l'épanouissement complet. Elle ne connut de la passion qu'un frémissement éphémère. Elle fut sur le point d'entrer dans la gloired'un illustre écrivain: cela aussimanqua. Elle eut de grands desseins d'éducation, des goûts et des velléités de littérature, des pensées d'ambition utile. Le présent et l'avenir se dérobèrent à son étreinte.

i. V. Benjamin Rivière, Correspondance intime, t. II.

Bien des lettres de Marceline Desbordes-Valmore allèrent à cette fille bien-aimée; une foule d'autres sont pour Hippolyte, le seul de ses enfants qui lui ait survécu, ou pour ses amies : Pauline Duchambge, une créole de la Martinique, àme romanesque et musicale, l'admiratrice et la tendre élève du brillant et volage Auber; Caroline Branchu,la royale cantatrice ; et Albertine, la blonde compagne de son enfance, Albertine, un nom qui revient si souvent dans ses plus tendres élégies1. Parmi ses amitiés féminines d'autres noms s'inscrivent, à différentes dates, dans son cœur : Mlle Mars, Mme Dufresnoy, Sophie Gay et son admirable fille, Mme Tastu, Mélanie Waldor, Marie Carpantier. Par son dénuement et sa maladie — rappelons ce détail — Marceline avait, un moment, excité au plus haut degré l'intérêt de Mme Dufresnoy, qui justifiait par ses actes ce qu'elle avait exprimé dans un de ses vers :

Le malheur que je vois est toujours mon malheur.

Ainsi que Mme Récamier, Mme Dufresnoy avait intercédé très activement en sa faveur auprès du roi. Ellemême n'avait besoin de rien, disait-elle; mais elle ne pouvait comprendre, elle gémissait qu'une lyre bien supérieure à la sienne ne dût rendre que des accents de deuil et de désespoir.

Mme Valmore eut un commerce de pensée fort assidu avec Marie Carpantier, plus tard MmePape-Carpantier, dont les travaux devaient ouvrir une voie nouvelle à l'éducation de l'enfance. De pieuses mains en ont con-

i. Le i«mars 1898, nous eûmes la satisfaction de publier, pour la première fois, des lettres d'Albertine Gantier à Marceline Desbordes et de celleci, relatives au souvenir de l'amie disparue.

serve le recueil au complet; nous en détacherons seulement ces deux fragments, où se développent d'une manière très expressive les sentiments et le naturel si bons et si élevés de cette femme d'élite :

29 mars 1845.

M. Hervey m'a beaucoup honorée de votre part, ma chère Marie. Votre livre a passé presque aussitôt de ses mains dans les miennes, et ce livre m'a fait du bien. Je l'ai lu avec la plus tendre et la plus sérieuse attention, et souvent les larmes me sont venues aux yeux, comme si je pénétrais, pour la première fois, dans votre intelligence, ou plutôt parce que ce livre en est l'expression la plus élevée, la plus ferme et la plus naturelle. Au reste, votre parole écrite n'est si vraie que parce que votre âme est la vérité même.

Je n'ai ni le temps ni la force d'appuyer sur votre écrit évangélique. J'espère, je voudrais du moins le relire un jour avec vousmême; car, lorsque je dis : j'espère, est-ce que j'espère?...

C'est charmant d'avoir consolé la mère d'Eugène Orrit! Vous devinez bien ce pauvre cœur isolé; vous, mère si jeune d'une grande famille, et menée là d'abord sans vocation, sans enthousiasme factice, mais par le vrai malheur et l'abnégation même de votre volonté! Allez ! vous avez raison de le dire, car cela vous fait honneur d'avoir tremblé devant votre tâche immense. Comment, si jeune, pouviez-vous savoir que vous aviez en vous la lumière et la force pour l'accomplir! et vous les aviez, et vous voyez bien que Dieu est content de votre obéissance adorable.

Je suis très en peine aujourd'hui, car j'ignore le second jugement de la pauvre Louise. Je n'ose en parler autour de moi, tant je voudrais douter de son malheur. Sentir une si frêle créature au fond d'une prison! Elle qui a consolé tant de malheureux! L'esprit est consterné devant bien des rigueurs1.

Je vous écris du bord de mon lit, où la fièvre m'a jetée quinze jours. Je ne peux vous réjouir d'aucune nouvelle heureuse. Tout ce qui nous concerne est en question. Ma chère Inès moins malade l'est encore. Il y a si loin des tortures qu'elle a endurées à la santé qu'elle essaye jour par jour pour la ressaisir!

Je crains aussi qu'Ondine ne soit la proie de son courage. Elle a souffert et persiste avec passion dans son goût de l'enseignement, et je suis toujours fort triste de son choix inexorable.

I. Louise Crombach, inspectrice des prisons ; elle fut compromise dans le procès d'une aventurière, Joséphine Chaylus, qu'elle aida à s évader de Saint- Lazare, le 18 février 1845.

Je serre vos mains que bénissent les petits enfants, vos mains si sobres de punir et qui apprendront à tant d'autres à devenir clémentes pour mieux corriger. Je crois, en effet, que c'est le secret

du ciel.

Marceline Valmore.

Au nombre de ceux qui entretinrent avec Mme Desbordes-Valmore des relations de société et qui furent à même d'apprécier autrement que par la lecture de ses livres tout ce qu'il y avait en elle de grâce naturelle, de candeur et de générosité, s'honoraient de la connaître quelques-uns des écrivains les plus célèbres. Sainte- Beuve avait pour elle le culte de l'esprit et du cœur. Brizeux, Béranger, Balzac, Alexandre Dumas, furent ses amis. Lamartine, qui lui dédia des strophes superbes, se sentait porté vers cette muse de l'élégie par une sorte d'attrait fraternel. Alfred de Vigny ne lui ménageait pas les témoignages de son admiration. Elle était, à ses yeux, le plus grand esprit féminin du siècle. Michelet et Victor Hugo lui avouèrent hautement, à maintes reprises, leur communauté d'impressions dans le sublime. Une affection profonde unissait, en particulier, l'auteur des Ternaires à Marceline et aux siens, chez qui il était toujours accueilli avec joie. On sait qu'il lui dédia les Deux Nids, qu'il pleura en des strophes émues sur la tombe d'Inès, la fille de son amie morte à la fleur de l'âge, et qu'il ne manqua jamais une occasion de manifester son enthousiasme pour la « divine » élégiaque. Lisons plutôt ce distique, que nous cueillîmes dans la collection autographe de Félix Delhasse :

Divine.

Il n'est pas sous le ciel un autre nom pour toi.

Ame pleine d'amour, tu l'écrivis en moi.

Devine.

Brizi:vx

Voici, maintenant, une intéressante lettre à Mme Edouard Duprez, relative aux mécomptes de la carrière artistique de son mari. Elle atteste combien solidement elle faisait fond sur l'amitié d'Alexandre Dumas.

Madame Edouard Duprc^, rue Verte (i nouveau de Schaerbeck), Bruxelles.

26 février 1846.

Madame et bien bonne amie,

... En ce moment, je veux dire depuis deux mois, une grande espérance nous rattachait à Paris, au milieu de tous nos liens : c'est la prochaine exploitation d'un théâtre dirigé par Alexandre Dumas, que vous savez nous être tout à fait dévoué.

... D'un autre côté vous connaissez tous les attirements de mon cœur vers Bruxelles, presque mon pays natal; il y a là des racines profondes qui ne sont pas sans puissance, même sur mon cher mari, car nous nous y sommes mariés. Jugez, vous, femme si tendre et si vraie, des combats qui se passeraient en moi, en nous. Rien pour gens d'affaires, durs et cruels pour ceux qui vivent d'aimer, car je quitterais une fille placée en institution, mon fils près d'être bachelier, des amis incrustés dans mon infortune, Mllc Mars, sublime ailleurs qu'au théâtre, vous pouvez me croire! Ainsi, voilà le fond véritable...

Votre bien attachée,

Marceline Valmore.

Dans les pages liminaires de ce volume, nous avons cité une lettre de Balzac, très démonstrative d'estime et d'affection cordiale à l'égard de Mme Desbordes-Valmore. Le charme passionné de sa poésie et le rayonnement sympathique qui émanait d'elle-même lui avaient gagné les coeurs et les esprits d'élite. Malheureusement, sauf un petit nombre d'intéressantes pages recueillies par Sainte-Beuve, par Auguste Lacaussade, Benjamin Rivière et d'autres, il ne nous est parvenu que peu de chose de ce commerce intellectuel si brillant et si varié et qui, du reste, ne changera rien au cours de sa vie précaire. Cette partie essentielle de sa correspondance — dont nous offrirons quelques vestiges parmi ses

« Lettres choisies », — a été dispersée. Il eût été bien intéressant, cependant, de suivre là ses échanges d'idées, d'impressions, de sentiments, avec ses initiateurs dans l'art perfectionné des vers ou ses émules d'alors, et de discerner, d'après ses propres témoignages, comment elle dut à la fréquentation de leurs œuvres une sorte d'enseignement tacite, « celui de l'exemple dans la science de la forme, dans l'emploi des procédés et des ressources du métier1 ».

Si l'espace ne nous était limité, que de constatations précieuses nous pourrions ici mettre en ligne, comme autant de preuves convaincantes du prix que les plus illustres attachaient à ses appréciations comme à son talent même! Parmi ces réponses, en ce moment éparses sous nos yeux, et pour la plupart inédites, de Victor Hugo, de Balzac, de Brizeux, d'Auguste Barbier, de Béranger, nous nous contenterons de citer une lettre du chansonnier célèbre où se traduit, dans les meilleurs termes, une admiration réciproque :

Madame Des bordes- Vahnore, à Rouen.

Xe pas me souvenir de votre amitié! Voilà, madame, une bien vilaine phrase, sortie d'une plume qui n'a l'habitude d'en écrire que de charmantes. Il ne fallait rien moins pour vous la faire pardonner que les strophes que vous m'adressez. Elles m'ont ému parce qu'elles partent du cœur, comme tout ce que vous faites; mais si votre talent est si vrai, si touchant, c'est grâce sans doute aux illusions que vous vous faites quelquefois, et je suis heureux que ma Muse y trouve si bien son compte. Vous la voyez toute brillante des qualités que votre belle et tendre imagination lui prête. Vos vers m'en sont la preuve. Tant mieux, puisque en voyant ainsi vous avez produit des vers si charmants.

Croyez au prix que j'attache, madame, à un suffrage comme le vôtre. Dans ma carrière poétique, ce n'est guère qu'aux femmes que j'ai demandé des conseils. Jugez, d'après cela, du bonheur que me font éprouver leurs applaudissements. Les vôtres, vous le croirez bien, madame, sont en première ligne, non parce que vos

i. Lacaussade.

talents vous ont rendue célèbre, mais parce qu'une sensibilité exquise distingue vos productions et se révèle dans toutes vos paroles. Jugez ainsi, d'après cela, si, de votre part, des témoignages d'estime et d'amitié me sont indifférents. Loin de là, je vais me parer de ceux que vous voulez bien me donner et pour lesquels je vous prie de croire à ma reconnaissance bien sincère.

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