BÉRANGER
Passy, 11 février i833.
Mme Valmore n'eut jamais une culture intellectuelle très étendue. L'éducation dispersée qu'elle reçut avait laissé des vides profonds dans son intelligence. Quand elle écrivait ses premières élégies devant les murailles de sa chambre, elle n'avait aucun fonds littéraire. Le don de nature lui tenait lieu de tout1. C'est avec les années qu'elle fut amenée à reconnaître la nécessité de l'étude pour l'art et put se faire une idée juste de ce qui lui manquait à elle-même. Sa critique n'était pas réfléchie, mais avait le mouvement et la spontanéité de ses vers. Selon l'expression d'un de ses biographes, elle allait droit et sans se tromper à ce qu'il y avait de vivant et de réel, de douloureux surtout dans une œuvre; elle y compatissait aussitôt, et son goût se faisait le complice de son cœur. Poète exceptionnellement douée parmi la foule des intelligences tendres ou voluptueuses qui s'appliquèrent à rendre en accords harmonieux les aspirations éternelles des âmes, elle ne s'isolait point
1. Nulle ne s'en rendait mieux compte qu'elle-même, comme on le peut voir par cette lettre qu'elle écrivit à Antoine de Latour, en réponse à de légères observations critiques de sa part :
« J'aurais adoré l'étude des poètes et de la poésie; il a fallu me contenter d'y rêver comme à tous les biens de ce monde... Je ne vois âme qui vive de ce monde littéraire, qui forme le goût, qui épure le langage. Je suis mon seul juge ; et, n'ayant rien appris, comment me garantir? Une fois en ma vie, mais pas longtemps, un homme d'un talent immense m'a un peu aimée, jusque-là que de me signaler, dans les vers que je commençais à rassembler, des incorrections et des hardiesses dont je ne me doutais pas. Mais cette affection clairvoyante et courageuse n'a fait que traverser ma vie, envolée de côté et d'autre. Je n'ai plus rien appris, et, vous le dirai— je, monsieur? plus désiré de rien apprendre. Je monte et je finis comme je peux une existence où je parle bien plus souvent à Dieu qu'au monde. »
dans le culte égoïste de sa propre Muse ; mais elle avait, au contraire, rémotion très expansive, dès qu'elle rencontrait sur sa route l'inspiration et le sentiment.
Dès son enfance, le théâtre, la poésie, les arts, produisaient sur elle une vive impression. Elle se plaisait à rappeler qu'à l'âge de sept ans, ayant vu jouer le drame : Camille ou le Souterrain, elle répandit d'abondantes larmes et qu'on fut obligé de l'emporter hors de la salle. Il faut relire quelques-unes de ses épîtres enflammées à Mlle Mars, au sortir d'une de ces représentations inoubliables où la charmante artiste, par le timbre harmonieux de sa voix, la perfection de son jeu et la grâce de son sourire, avait ravi les cœurs et les yeux. On retrouve quelque chose d'une telle ferveur artistique dans les simples lignes suivantes adressées à Mlle George :
A Mademoiselle George, hôtel de Danemark, rue Neuve-Saint-Augustin, y, au coin de la rue Sainte-Anne, Paris.
Je vous ai retrouvée si belle, si grande et si charmante, que j'en ai pleuré de joie. Je n'ai pu dormir. Mais vous, comment avez-vous dormi après cette brillante apparition ? J'ai recueilli autour de moi mille paroles d'admiration vraie, pleines d'avenir pour vous. J'aurais trouvé un bonheur infini à vous les porter en vous embrassant, car vous savez comme je vous aime, mais je n'irai que demain.
Arago sort d'ici. Il dit que votre voix lui a rendu la vue pendant quatre heures. Pourquoi tout Paris n'assistait-il pas à cette solennité!' Ah! si je savais où aller pour vous rendre aussi heureuse que vous êtes digne de régner sur nous tous, je trouverais bien des forces dans les sentiments réunis que je vous porte!
Marceline Valmore.
La musique agissait avec beaucoup d'empire sur ses nerfs si excitables. C'est guidée par Grétry, qui l'aimait comme sa fille, qu'elle avait, en sa jeunesse, abordé la
carrière lyrique. Ses lettres à Caroline Branchu, l'admirable cantatrice dont Garât a raconté les triomphes, et à Pauline Duchambge, qui eut de commun avec elle les douceurs d'une amitié constante et les souffrances de l'amour déçu, sont toutes vibrantes de ces émotions profondes, qui ne se révèlent bien qu'à ceux qui les inspirent. Le sentiment généreux de l'admiration, inaccessible aux natures inférieures, était comme la respiration de son àme vers le grand et le beau. En effet, quelle impression pouvait se rendre plus sensible à une nature telle que la sienne? C'était de l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au culte. Elle se sentait pénétrée de reconnaissance à l'égard des écrivains de génie surtout, qui étendaient l'horizon de ses facultés, sans aucun mélange de crainte ou d'envie.
Mais autant elle admirait d'un cœur prompt et chaleureux la gloire des autres Muses, et d'une main diligente s'empressait à leur tresser des couronnes, autant elle se montrait retenue, craintive, quand il s'agissait d'aider à son propre succès. Ecrire, répandre ses tristesses en des vers aussi naturels et aussi troublés qu'elle, ou dans ces effusions épistolaires qui en découvrent avec tant de candeur tous les secrets, rien ne coûtait à sa plume. Mais soigner sa réputation, attirer sur soi l'attention et la faveur, fournir à point nommé des détails sur ses ambitions à elle, si délicatement repliées dans l'ombre, elle n'y condescendait qu'avec une peine extrême. La rare modestie de Desbordes-Valmore, cette modestie trop scrupuleuse, qui la portait à s'effacer devant des intelligences très inégales à la sienne, se montre pleinement dans ces lignes envoyées à son cousin Théophile Bra sur un sujet qui tient fort au cœur, habituellement, des jeunes auteurs :
Sans date, vers 1 835.
... Dis à M. Duthillieul que l'on vient de m'écrire pour une biographie des femmes artistes de l'époque. On veut que j'envoie une
notice sur moi. Je ne peux pas te dire combien cela me paraît ridicule de parler de moi. Ce serait charitable à M. Duthillieul de rédiger vingt lignes sur cette humble plante du cimetière Notre- Dame, née, comme il peut le voir aux registres de Douai, en 1787 ', au bord de la Révolution qui engloutit les moyens d'existence de mon bon père, lequel peignait le blason, les équipages et dorait les ornements d'églises. — Vois-tu, Théophile, il faut que ton ami Duthillieul écrive cela comme une note à M. M. de Montferrand et de Valenthiennes, directeurs de la Biographie des femmes contemporaines, rue Guénégaud, 17.
On veut aussi mon portrait, je n'en ai pas; d'ailleurs, toutes ces choses me font mal. — Quelle inquisition! Au revoir, si Dieu le veut et me réserve quelque bonheur. Valmore, qui t'aime avec fanatisme, te serre les mains de toute son âme. La mienne prie pour toi et ta femme.
Marceline Valmore.
C'est que réellement, auprès d'elle, l'amour-propre littéraire était le moins écouté des flatteurs. Loin de grossir à ses yeux l'importance des œuvres qu'elle avait signées, elle recevait avec une sorte de surprise hésitante les éloges qu'on décernait aux attraits de sa poésie. Les vers avaient coulé si facilement de son cœur qu'elle s'étonnait qu'on y attachât du prix. Elle s'ignorait avec une sincérité charmante.
Plus je lis, avouait-elle, plus je pénètre sous les voiles qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire. Je suis frappée de crainte, comme un ver luisant au soleil 2.
Il était même regrettable que, pour l'avancement de sa destinée, pour l'amélioration d'une existence toujours combattue, elle n'eût pas acquis à la longue une opinion plus relevée de ses forces. Hélas! sous le faix du malheur, elle avait contracté un « pli d'humilité <> dont elle ne put jamais se défaire.