Erreur. La date exacte est le 22 juin
2. Lettre à ses enfants, 26 octobre 1846. Citée par Sainte-Beuve.
Malheureuse, elle le fut, du premier au dernier jour, sans que la rencontre des amitiés les plus brillantes ait pu lui servir de sauvegarde contre les coups de l'adversité. A l'égal de ses touchantes mélodies, continuellement éplorées, les deux ou trois volumes qu'on a publiés de ses lettres ne sont que tristesse et lamentation. Et dans le flot de celles qu'on ne connaît pas encore reparaissent à chaque moment des phrases en détresse comme celle-ci :
L'abîme de misère déroulé devant moi vous navrerait l'âme'.
Elle finissait par en demander pardon à ses amis.
Toute résidence lui était devenue pénible, même Bruxelles, où la retenaient tant de souvenirs. A l'exception de sa « natale », Douai, la chère cité flamande, qui réveillait en elle des traces de jeunesse et lui apportait « comme une allégresse d'imagination », les villes qu'elle traversait au cours d'une existence nomade lui paraissaient presque toujours froides et grises. Quand brillait au ciel un clair soleil, le soleil qu'elle a tant de fois chanté, sa pensée se ranimait à ses rayons. Ces éclaircies étaient courtes. A la moindre vapeur, elle revenait à ses mélancolies poignantes. Les pluies de Bruxelles, l'air qu'elle y respirait chargé des regrets d'un autre temps, lui semblaient, par instants, intolérables. Elle n'avait que vingt-neuf ans lorsqu'elle jetait à son frère Félix cette note de désolation :
Je suis à moitié morte et découragée. A tel point que me plaindre n'est pas un soulagement. Je suis réengagée à Bruxelles pour l'année suivante. Les autres provinces sont moins sûres pour les appointements, et Dieu sait avec quelle douleur j'ai signé un acte
i. Paris, le 6 déc. i832, 7 heures du soir. Cf. Benjamin Rivière.
qui me retient dans une ville où toutes mes blessures se rouvrent, à chaque pas! Ma santé peut-elle résister sans miracle à cet état de l'âme, que je ne puis décrire ni surmonter ■ !
Habiter Lyon, cette ville flagellée, comme elle l'appelait, lui était un supplice. Paris, sa prison bruyante, l'accablait.
Que Paris est triste en décembre ! Cette cohue mouillée, ces pauvres soldats qui font l'exercice, et ce bruit de tant de gens qui se pressent de vivre, tout cela, mon ami, m'abat plus que les grands chemins. Ils sont déserts, mais personne n'y souffre; je n'aime point Paris2.
Elle se plaignait de voyages sans fin, et ne pouvait séjourner nulle part, enfin, contente, heureuse, ayant auprès d'elle au complet le compagnon de ses jours et sa chère couvée. C'est que partout elle retrouvait les mêmes accablements. La seule gaieté qu'elle se croyait permise était la gaieté de la résignation. Parmi les fragments inédits de sa correspondance, c'est à peine si je découvre une éclaircie de joie personnelle, mêlée de douces larmes. En 1846, elle suivait d'un regard plein d'angoisse l'étrange et cruelle maladie de sa fille Inès.
Je suis plus que jamais éperdue, écrivait-elle, à travers les phénomènes que présente la terrible maladie de mon enfant. Je vous le répète, appuyer sur de tels déchirements, ce serait m'ôter la force qu'il me faut pour les subir. Je veille, je pleure, je prie, je ne suis plus qu'à moitié de ce monde3.
La Voix perdue est un des souvenirs de ces veillées cruelles. Inès mourut. Crucifiée de nouveau dans son cœur de mère, elle continua d'user ses jours dans les déceptions et les chagrins. Puis, il y avait eu un temps de répit. Un demi-bonheur parut lui sourire. Ondine venait de se marier.