‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 117 sur 145 · Lettre inéd. à Marie Carpantier, 10 décembre · texte numérisé non relu

Lettre inéd. à Marie Carpantier, 10 décembre

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28 janvier i85l.

Je vous embrasse, écrit-elle à sa chère amie Marie Pape-Carpantier, sous l'impression de sentiments nouveaux pour moi, — les amours profonds renfermant tant de contrastes.

Ma charmante Ondine est madame depuis huit jours... — C'est vous raconter de mon cœur bien des joies, bien des larmes. Ce mot madame les dit à la fois à votre belle âme. Le tumulte de la mienne vous est tout révélé, j'en suis sûre... Si je vous vois aussi tôt que je le désire, vous saurez en détail ce qui a rempli mes jours, mes nuits, et ce qui me tient, à l'heure où je vous parle, dans l'abattement inséparable des lendemains de nos grands courages. Et vous, chère femme, vous devez être bien autrement accablée de ces courages mêlés de la terre et du ciel.

La mort lui prit aussi celle-là, et son frère, ses sœurs, et sa constante amie Caroline Branchu, et finalement Pauline Duchambge, la meilleure compagne de son cœur. Elle eut des heures abattues, des heures de tentation et de doute. Puis, son âme se relevait vers les divines espérances. Car elle était fermement et ardemment pieuse, de cette dévotion passionnée et féminine des Flandres.

Le courage que Dieu me donne, a-t-elle dit, est presque égal aux épreuves dont il me charge; et comme c'est bien à lui que je dois le courage que rien de terrestre n'a soutenu depuis longtemps, j'ai la foi profonde qu'il nous réserve un meilleur avenir; alors nous n'aurons qu'à bénir et à pardonner à ceux qui nous ont oubliés dans l'orage.

Le propre de la douleur de Mme Desbordes-Valmore, a dit Sainte-Beuve, et ce qui la différencie des autres, c'est qu'elle lui laissait la pleine liberté d'esprit et le mouvement spontané du cœur vers toutes les douleurs environnantes; c'est qu'elle n'était jamais assez remplie de sa douleur à elle pour ne pas rester ouverte à toutes celles des autres. A chaque instant, quelle que soit l'angoisse de ses jours et la pénible incertitude de ses lendemains, elle est prête à recevoir les afflictions qui frappent à l'entour d'elle ses proches, ses amis, des inconnus

même. Sa sensibilité est en émoi sur toutes les formes de la souffrance humaine. La pitié fut le premier mobile de sa pensée. Elle était la bonté absolue; et si quelque chose du monde l'affligeait profondément, c'était son impuissance à secourir des infortunes pressantes. Il y avait de la sainte en elle. Sur la route austère qu'elle eut à suivre dans la vie, elle laissa tomber beaucoup du peu que lui accordait une avare nécessité. On a maintes fois narré les imprudences admirables de sa générosité et fait voir comment elles contribuaient à ramener sous son toit ce malheur d'argent dont elle a la plainte continuelle. Amasser, conserver, lui était impossible, autant que résister aux sollicitations de l'indigence. Quand l'argent lui manquait, elle avait, pour le service des infortunés, des courses, des pleurs, des lettres et du temps. Elle avait sitôt livré l'aumône de son cœur! Sa correspondance est remplie de cris de compassion, d'appels à la clémence, à la bonté. Par exemple, l'origine de la longue amitié qui lia pour toujours la famille Valmore à Félix Delhasse, le plus fidèle, le plus dévoué gardien des souvenirs de cette famille, fut un service rendu par cet homme généreux à une protégée de Marceline, une habilleuse de théâtre tombée dans la misère noire comme les autres. Elle l'en remerciait en ces termes, le 8 février 1841 :

Monsieur,

J'ai demandé à mon cher mari la permission de répondre pour nous deux à votre dernière lettre; j'ai à vous remercier si vivement et si particulièrement pour la pauvre Sophie Desnoyelles que personne, selon moi, ne peut s'acquitter de ce devoir comme j'essaye de le faire moi-même. Mais le langage de ce monde est si faible que toutes les paroles ne vaudront pas un baiser de votre enfant, et je prie son aimable mère de venir au secours de ma reconnaissance... Si Dieu me redonne l'espoir de retourner, un jour, à Bruxelles, je le bénis. Il n'est pas en mon pouvoir de me détacher de cette ville, qui a gardé tant de ma vie!...

Pendant son second séjour à Bruxelles, elle s'occu-

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pait déjà d'actes de bienfaisance. A Paris, lorsque son compatriote Martin du Nord fut devenu ministre, elle lui demandait, chaque année, des grâces pour étrennes, des délivrances de prisonniers, et les obtenait toujours. Il serait infini de rappeler les mille démarches accomplies par elle, auprès des uns et des autres, en faveur des déshérités.

On voudrait citer toujours. La matière est surabondante. Cependant il faut se borner et conclure.

On retrouve dans la correspondance de Mme Desbordes-Valmore les motifs habituels de ses mélodies : résignation à sa vie errante, mélancolie, puissance de souvenirs, élans irrésistibles du cœur. Si attendrissantes en détail, l'ensemble de ces lettres garde une certaine monotonie, la monotonie de la douleur dans sa propre existence. Qu'elle cède à l'émoi d'un souvenir brûlant ou laisse échapper les sanglots d'une maternité douloureuse, qu'elle gémisse sur les malheurs publics ou s'apitoie sur les gênes observées et les humbles misères dont elle est, tour à tour, le témoin ou la victime, le sentiment est chez elle comme une plainte toujours ravivée, qui se retourne sans cesse sur elle-même. A vrai dire, cette plainte revient avec une fréquence dont le lecteur éprouve quelque lassitude, à la longue. On se demande si, à force d'entretenir son imagination de chagrins et de pleurs, les mots n'ont pas, chez elle, un peu perdu de leur valeur première et si les faits, les idées qu'ils représentent, ne s'en trouvent pas affaiblis. Il faut avouer que Marceline, avec ses belles qualités d'âme et sa sensibilité exquise, nous devient parfois trop pleurante. Quel que soit le sujet ou le prétexte d'une lettre à écrire, elle retourne uniformément, comme par obligation de nature, à la note larmoyante et pathétique. Le romanes-

que éclate, à son insu, dans l'expression amplifiée des sentiments. Doublement tributaire d'une époque emphatique et d'un tempérament personnel très exalté, elle verse ingénument dans l'hyperbole et tourne en habitude un lyrisme de style dont l'excès fait sourire. Il faut prendre garde, en parcourant ces lettres, à la date qu'elles portent et se rappeler quel concert de gémissements s'élevait alors (vers 1840) du monde poétique. Simple remarque, d'ailleurs, et qui ne va nullement à l'encontre de la sincérité parfaite de Mme Desbordes-Valmore. Pour s'être ressentie plus ou moins, toute franche et spontanée qu'elle fût, des tendances du moment, elle n'en a pas moins là, comme dans ses vers, une langue et un accent bien particuliers. Il y aurait même, à notre avis, une curieuse étude à entreprendre sur le style épistolaire de cette infatigable correspondante, qui sema tant d'idées et de belles images pour sa seule satisfaction et celle de ses amis. Le critique patient y découvrirait des nouveautés d'expression et des façons de dire inattendues. Aux instants de sa plus nuageuse tristesse, elle a des illuminations soudaines, qui ressemblent à des éclairs. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple :

Nous arrivions à Milan, il y a deux heures; et j'ai tant de soleil dans les yeux que je vois des rayons en vous écrivant.

Par contraste, relevons cette note d'un paysage d'automne :

Il fait un temps de décembre. Les fleurs restent en elles-mêmes, comme des espérances trompées.

Elle a, par instants, des traits à la Sévigné :

Je vous remercie donc mille fois, Marie, de me fier si parfaitement en vous; votre esprit, votre cœur me semblerait être le vrai refuge de la loyauté, si elle ne savait plus où donner de la tête. A vous, pressée ou non,

Marceline Desbordes- Va lmore-

Quand le terme propre se dérobe à sa mémoire et ne vient pas de lui-même se glisser sous sa plume, elle ne s'arrête pas à le chercher, mais elle jette, comme ils lui viennent, les mots et les idées. Souvent elle a la phrase originale, profonde en pensée, relevée d'image et de poésie. De beaux élans lyriques s'y mêlent, d'aventure, aux détails tout simples de son « petit ménage, qui l'occupe comme un royaume ». Elle a fréquemment de ces mots heureux, qui paraissent être le son même de l'âme directement frappée par l'émotion. Ses lettres, au moins un assez grand nombre d'entre elles, ont donc une valeur littéraire. C'est qu'en effet la nature trouve souvent sa meilleure éloquence dans l'abandon d'un cœur qui se livre, et qu'en plus d'une rencontre le simple accent de la vérité a des ressources que n'ont point les finesses ou les recherches de l'art. On n'a su vraiment que depuis la mise au jour de ses lettres intimes tout ce que Mme Desbordes- Valmore enfermait en elle de sentiments généreux, de grâce naturelle et de vive originalité. La femme mieux connue a grandi le poète.

Frédéric Loliée.

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