Le médecin
excès d'étude. C'est la bonne Nature, à présent, qui te berce et t'empêche de penser. Garde-toi de lutter avec ce demi-sommeil de ton intelligence; ce n'est rien qu'une fatigue nerveuse dont tu ne dois chercher que le repos. Laisse-toi guider par la Nature, et garde-toi de regretter ce que tu crois perdre dans l'inaction. Toutes tes idées, au contraire, s'éveilleront fortes et fraîches quand tu auras, toi, la force de les porter. Ton organisation est la mienne, chère image ! et tu as bien plus appris que moi. De là vient le trouble un peu fréquent de ta santé et mon ressentiment involontaire contre l'excès de ton amour pour le travail. J'ai la conviction si profonde que tu as tout en toi, sans les tortures extrêmes du travail, que ce que je désire le plus au monde, c'est de te voir souvent danser, manger, dormir et courir, afin de rétablir l'harmonie du ciel et de la terre. Je voudrais m'exprimer pour seulement te persuader : il me semble que tu as dérangé la basse dans ce duo ciel et terre que j'écoutais en toi, toute ravie, ma fille. Je sais que le ciel est resté tout entier où j'avais demandé à Dieu de te l'accorder. Remets le reste sur pied, afin que je dorme aussi !
... Nos espérances sont comme les drapeaux en temps de pluie. Rien ne bouge, rien ne ressort de ce calme plat où nous ne dormons guère! Mais que tu te portes bien, et vous tous, j'ai du courage, de la résignation, surtout pour le reste.
Porte bien exactement en note tes dépenses et l'excédent de la robe de Marianne. Si la gêne qui nous étouffe dure encore un peu de temps, du moins que les comptes de notre conscience soient clairs en nous, avec Dieu et nos amis. — Ecris quelques lignes pour Mlle Mars, qui se porte un peu mieux et que l'on envoie dans le Béarn pour sa santé.
J'ai beau, mon cher ange, te sentir mieux qu'avec moi-même dans un paradis calme, je me demande par
moments si j'ai bien pu te laisser partir sans moi. Mais j'ai honte, après, de ces effrois sans cause; car tu ne sortiras jamais seule, et si les anges de la terre veillent autour de toi, ceux d'en haut te regardent aussi partout. ... Viens, que je t'embrasse à travers tes sourires et tes larmes. Comment puis-je te gronder? C'est bien la preuve que je suis sévère avec moi-même.
A SON MARI
Paris, le 27 août 1840, 2 heures.
C'est inexplicable, à présent, il ne me semble plus que tu sois parti, tant je suis et me crois au moment de te revoir; mais j'éprouve une lourdeur de cœur pareille à celle que tu ressens, d'après ce que tu me dis. Oh! que ta dernière lettre m'a fait mal! Pourquoi, Prosper, es-tu triste, à ce point, du passé1? Pourquoi te navrer de ce qui n'est plus et des peines confuses dont tu m'as toujours épargné la connaissance? Par quel miracle auraistu échappé aux entraînements que la chaleur de l'âge et les facilités de notre profession plaçaient devant toi? Tu es, assurément, le plus honnête homme que je connaisse au monde, et je veux qu'une fois pour toutes tu apprécies à leur juste valeur des incidents que tu n'as pas cherchés, et qui n'ont rien rompu de l'inviolabilité de nos liens. Laisse donc aller ces jours frivoles, ils étaient inévitables, avec les idées reçues du monde. Ne soyons pas plus austères que Dieu même et ses prêtres, qui relèvent et embrassent leurs enfants de retour. Je n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari. N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et franchement de ne pas mériter un tel bonheur2? Mais cette union était marquée au ciel, voulue
1. Dans un moment de dépression nerveuse et pour décharger son cœur Valmore venait de jeter ingénument sur le papier cette confession rétrospective, un peu tard venue et sans raison.
2. En sa bonté, Marceline renverserait plutôt les rôles; elle ne se rend pas assez justice.
par ton père et nos amis, que je remercie encore et toujours de m'avoir choisie, car je t'aimais tant ! Et trouvestu que je ne t'aime plus de toutes les facultés de mon âme? Sois sûr de moi, cher ami, dans la vie et dans la mort, et reçois mes actions de grâces pour la tendresse dont tu payes la mienne ; je ne la changerais pour quoi que ce soit dans le monde, et je te suivrai avec joie partout où Dieu nous permettra de vivre ensemble. Je te conjure de trouver là dedans toutes les compensations du passé, dont les rêves tristes n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé; je crois, au fait, que c'était bien difficile autrement. A revoir.