‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 139 sur 145 · A CAROLINE BRANCHU · texte numérisé non relu

A CAROLINE BRANCHU

12 avril 1843.

Mon amie et sœur, je t'aime de m'avoir écrit sans attendre ma réponse. Ton âme a des instincts pleins de lumière. Solitaire comme tu es, et malade souvent, tu me .vois à travers l'absence, et tu as deviné le profond abattement où je me trouve. Tu es toujours toimême au milieu de tout ce qui change. Je te sais si bien que Ton viendrait me dire : « Elle ne vous aime plus, » que mon oreille seule serait offensée de ces paroles. Elles ne descendraient pas jusqu'à mon cœur, et rien n'altérera dans cette vie ni dans l'autre le charme de t'avoir connue et d'avoir été consolée par ton amitié divine. Oui, Caroline, tu aurais bien fait de venir, si tu l'avais pu, relever tes idées à force d'être tendres. Il te fallait une vie d'amour, parce que ton âme en est faite. Trop de recueillement te dévore, et tu ne pourras jamais végéter, mais te dévorer au bûcher de ta mémoire. Femme, fille, mère et amie, tu as été complète partout. Je ne dis rien de l'artiste; Tétais-tu autrement qu'avec tes passions sublimes? Va! je t'ai comprise aussi, moi, fourmi dans l'herbe, je t'éprouvais jusqu'au fond de mon intelligence voilée alors, et je savais pourquoi Garât, qui t'écoutait, l'oreille béante et les mains tendues, pleurait comme on doit pleurer en écoutant à la porte du ciel. Il n'y a pas, ici , un mot de ce qu'ils appellent ironiquement de la poésie. Je parle de Madame à Caroline; qu'elle me laisse essayer de dire

ce que nous disons quelquefois avec Augier. Si tu savais comme celui-là aussi t'a comprise! Un de nos rêves, c'est d'aller te voir en même temps, pour nous embrasser tous trois à la fois comme frère et sœur. C'est là une joie dont on a soif, quand on est à moitié mort d'avoir pleuré de la méchanceté ou de la folie humaine.

Ton bon frère Valmore en est stupéfait encore. Il ne comprend que ce qui est droit, affectueux et simple.

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