A LA MEME
Jeudi, 19 août 1844.
Ta lettre pleine d'orages me laisse bien agitée, chère bien-aimée. N'auras-tu pas le retentissement de ces coups de tonnerre ? Tu n'es pas assez fortifiée pour de pareilles secousses. Tu me rappelles Lyon, comme si je l'avais oublié! J'y ai vécu d'une vie si profonde, pendant vos chères enfances! Il y a là, sans doute, quelques pages dignes de la Vierge, par la souffrance, au moins. Mais ce n'est pas ici la place d'en parler, mon tendre amour. Dans une vie aussi haletante que la nôtre, où prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée, qui n'a rien dit, mais qui a empêché de mourir. Avec toi, surtout, j'ai vécu de silences forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé. J'ai fait ce que j'ai pu pour tourner toujours du côté du soleil, la nuit même en t'appuyant à mon cœur, et en te chantant : « Cachons-nous! Cachons-nous pour avoir bien chaud! » Ce qui doit apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère, qui m'a fait entrevoir, un moment, le ciel d'une mère, le cœur de son enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce monde comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugée suivant ses vertus et ses fautes. Tu sais que j'ai eu trop à coudre et à soigner les miens pour poser comme l'exigent les faiseurs de portraits. Il faut marcher contre le vent, quand on est restée, à quatorze
ans, orpheline et nue, et portant au cœur le courage d'un dragon sous une enveloppe d'oiseau. On ne voit pas les cœurs. On ne choisit pas avec Dieu. Sa volonté m'a fait sortir de la race errante qui fuyait les bûchers. Une austérité douloureuse occupe un coin de mon âme, en compagnie de la plus tendre charité. Que ceux qui m'ont fait du mal soient tranquilles. D'abord leur haine doit être satisfaite par la grandeur de mon infortune, peu de chose y manque, mais je n'ai rien contre eux. Je remercie Dieu de leur bien-être, parce qu'il m'est vraiment bon et que je le lui demande. Je n'ai pas le temps de mieux faire, ni d'en parler.
A SON MARI
Paris, 8 mars 1847.
Non, notre charmante Ondine n'est pas froide, elle n'est que distraite et pressée. Son agitation dans de petites choses l'empêche d'appuyer sur les grandes, et ce petit remue-ménage innocent est ce que je souhaite le plus pour elle. Sois sûr qu'elle t'aime profondément, mais elle tranche un peu sur les affaires de la vie, pour n'avoir plus à y penser. Puisse-t-elle garder toujours la douce illusion qu'elle y voit mieux que les autres! Comme je ne lui demande au monde que son bonheur, je la remercie à genoux quand elle me le donne, après quoi je la tiens quitte, même de m'apprécier au milieu de mes orages; c'est encore une aimable enfant, qui n'a pas eu, un moment, la conscience des douleurs qu'elle m'a causées, et je serais bien fâchée qu'elle l'eût, maintenant. J'ai tant besoin de la voir rire! Elle ne m'a rien dit de Mme Boscans1, que j'ai trouvée toujours la même, et qui en fait un éloge accompli.
1. La directrice de l'institution de jeunes filles où Ondine enseignait.
A PAULINE DUCHAMBGE
Paris, le 3 décembre 1849.
Je ne peux écrire qu'à toi ! Mon cœur, plein de fièvres et de larmes, craint de s'ouvrir à mon pauvre Valmore, qui souffre déjà tant et qui en devient malade. Ondine est bien faible et abattue pour écouter les orages maternels. Mon adorable Hippolyte a regardé, ce matin, mes yeux rougis de la nuit du 3 décembre1. Hippolyte est à la fois un homme profond et un enfant divin. Je ne dis pas trop. — Toi, mon amie de tous les temps et de tous les mondes, donne-moi une de tes saintes larmes, et envoie un baiser à ma petite bien-aimée. — Le jour de la délivrance est bien lourd sur la tête de ta pauvre Marceline et sa mère2.
Ah! Pauline! Sous cette sanglante blessure, il faut donc marcher, vivre de toutes les préoccupations de la misère et des terreurs qui l'accompagnent?