Ton nom
Tu sais que dans le mien le ciel daigna récrire...
(Elégies de Desbordes-Vai.more.)
Inexplicable est restée, d'ailleurs, l'énigme de cette appellation intime, qui venait sans doute d'un accord secret entre Marceline et celui qu'elle aimait.
Feydeau, un rimeur versé dans l'art d'Ovide, un poète bien ignoré, maintenant, des historiens littéraires et qui était alors assez répandu parmi la société légère et les artistes...
« L'amant de Marceline, le premier, du moins, disait assez méchamment Sainte-Beuve à Lacaussade qui me rapportait, un matin, ce propos, a été Latouche. — Elle n'en eut jamais qu'un, répondit le poète des Epaves, et cet amant s'appelait l'idéal. » Sans doute, mais il s'appelait aussi, pensons-nous, Dupuy des Islets, un créole né à Saint-Domingue vers 1770, d'une noble et riche famille, qu'avait ruinée la révolte des noirs. Lacaussade en fut instruit, et M. Félix Delhasse, l'ami de famille qui eut avec les Valmore les relations les plus intimes et les plus prolongées, en eut la conviction presque absolue :
Oui, nous écrivait-il le 28 mai 1896, Dupuy des Islets me paraît être l'homme en question. La Délie était une créature frivole dont Marceline eut à subir l'influence, et c'est dans son entourage qu'elle connut ce chevalier, qui avait la réputation d'être peu scrupuleux en amour.
Il avait commencé par lui offrir des conseils, qu'elle accueillit avec une gratitude ingénue. Elle avait foi dans les mérites qu'il s'attribuait, elle lisait avec un sentiment préconçu d'admiration les élégies médiocres qu'il signait dans Y Ahnanach des Muses, et la lui exprimait avec plus de spontanéité juvénile que de réflexion.
J'ai lu ces vers charmants oit son âme respire,
s'écriait-elle, au temps de Baour-Lormian, des Esménard et des Luce de Lancival, quand la flamme du lyrisme semblait agonisante, quand de petits vers spirituels et aimables suffisaient à passer pour des chefsd'œuvre. Critique influent, chargé du feuilleton dramatique de la Galette de France où, entre parenthèses,
il s'était fait beaucoup d'ennemis par la violence, par l'injustice et le peu de goût de ses censures, il en imposait à la jeune poétesse doublement illuminée à son égard pour le talent comme pour l'amour. En même temps que Marceline, le chevalier Dupuy des Islets courtisait Zélia, une Grecque de naissance, sensible à la flatterie et au plaisir. C'est à celle-ci qu'il écrivait en 18 i 3 :
J'aime tes grands yeux noirs en amande fendus, Prédicateurs charmants des plaisirs défendus...
Femme légère et rieuse, elle s'amusa de voir naître une passion véritable dans le cœur de Mlle Desbordes (V. les élégies à Délie) pour ce poète de peu d'âme et de peu de valeur, mais qu'élevait bien au-dessus de luimême l'imagination d'une amoureuse de vingt ans (et d'une telle amoureuse!;. Il passa de Délie à Marceline, d'une actrice à l'autre, sans plus de scrupule, et l'abandonna aussi vite qu'il l'avait connue, lorsque les choses se gâtèrent1.
Tel était cet amant assez ordinaire en l'espèce, dont la rencontre n'avait été, en somme, pour Marceline Desbordes, que la surprise physique d'un rêve idéal, d'un rêve qui ne voulut jamais s'anéantir. Plus de dix ans après son abandon, Marceline gardait à l'oublieux passant d'amour un sentiment, qui n'était point de la haine. Ainsi qu'il arrive pour la lave en fusion, ce qui s'imprima une fois dans son âme ne devait plus s'effacer2. Elle était de ceux dont elle a dit elle-même :
i. Marceline Desbordes eut un fils, un gage de cet amour « qu'elle avait maudit sans pouvoir l'oublier » ; courte consolation, court bonheur, car cet enfant mourut peu de temps après. Sous l'impression d'une infinie tristesse, elle écrivit alors (en 1816) son élégie :
J'ai tout perdu ! mon enfant par la mort... V. aux Poésies.