‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 4 sur 145 · Lacaussade · texte numérisé non relu

Lacaussade

Bien qu'ils aiment toujours, ils n'aiment qu'une fois.

Sa gloire profita de ses douleurs ; car, de cette blessure faite par la déception imméritée, par la bonne foi trahie, s'écoula une source vive de chants mélancoliques et passionnés.

Revenons au détail de sa vie.

Elle a perdu la voix, à la suite de ses couches. Elle a dû renoncer au chant, et, néanmoins, rentrer au théâtre pour soutenir son père et son enfant. Le seul bonheur qui lui restât, c'était son fils, gage adoré d'un amour qu'elle avait maudit sans pouvoir s'en arracher; et ce bonheur allait aussi s'enfuir. Ses poésies d'alors nous la montrent courbée pendant de longues nuits sur le berceau de l'enfant malade et ramassant toutes les forces de son être, en quelques mois, pour les apporter au pied de ce lit. Il meurt, et elle s'étonne de vivre encore!

Les choses théâtrales firent une diversion nécessaire aux amertumes qui remplissaient son cœur. Puis, ce fut une autre et nouvelle impression plus personnelle. Parmi les artistes du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, où elle était revenue, se remarquait un jeune comédien, de figure aimable, Prosper Lanchantin, dit Valmore, engagé comme premier rôle. Il était grand, bien fait, avec un air de noblesse. Ses débuts, à Paris, sous la protection de Mlle Raucourt — avec laquelle le brouilla une étourderie de jeunesse — avaient donné de lui des espérances qui eussent été très belles, s'il les avait réalisées. La nature pleine de poésie, de délicatesse et de mélancolie de Marceline fit sur Valmore une telle impression que les déclarations d'amour qu'il lui adressait, chaque soir, sur la scène, devinrent l'expression d'un sentiment véritable. Il lui demanda sa main. Mar-

celine voulut s'en défendre. A une lettre très enflammée de juvénile passion elle répondait :

Il n'y a rien de si sincère que mon cœur. Je ne puis plus le donner qu'en donnant ma vie; et ce n'est pas à votre âge, entouré de mille séductions, que l'on promet un amour sans bornes, sans terme que le tombeau!... Ne cherchez donc pas à l'inspirer à moi, qui ai tant souffert.

Elle se laissa toucher, pourtant. Au mois de septembre i S 1 7, ont célébrait le mariage de Mlle Desbordes et de Valmore. Le marié avait trente et un ans, l'épouse était sensiblement plus âgée. Malgré la disproportion d'âges, leur affection était franche et complète. Elle avait avoué le passé. La réhabilitation, comme on dit au théâtre, s'était accomplie loyalement.

Quoique la mort d'un père bien-aimé eût assombri les premiers jours de cette union, Marceline, un moment, pensa qu'elle avait fixé le bonheur. Ils poursuivaient ensemble le succès et paraient l'avenir de riantes couleurs. Cette phase d'apaisement, dans la destinée orageuse de Desbordes-Valmore, fut courte. En 1818, elle perdit Junie, sa première fille, âgée d'un mois. D'autres chocs succédèrent à celui-ci, et des séries d'épreuves dont sa correspondance, comme sa poésie, a reflété le pénible tableau.

L'époque était inclémente aux artistes. Et, chose plus grave, ils s'étaient embarqués sur un élément troublé sans posséder en eux-mêmes la force et l'esprit de direction. Homme affectueux, dévoué, honnête et bon, de caractère droit, Valmore manquait d'énergie et n'avait pas beaucoup de talent non plus. Marceline avait dû quitter le théâtre et s'était réfugiée dans la littérature, dans la poésie, qui console et relève les âmes, mais est d'un faible support contre les accablements de la vie matérielle.

La condition du ménage n'était pas très mauvaise en Belgique. Valmore avait un engagement assuré, des

NOTICE l5

rôles nombreux en perspective. Il eut la mauvaise inspiration de tout rompre pour venir à Paris, où il eut toujours l'idée malheureuse de s'installer. Il ne voyait d'autre but que d'entrer au « Théâtre-Français ». C'était là seulement que se trouvait la place due à ses talents. Il n'obtint pas ce qu'il croyait mériter, poursuivit son désir avec obstination sans parvenir à l'atteindre, et ce fut la cause principale des misères contre lesquelles tous deux eurent à se débattre. Pendant trente années, nous voyons Valmore en quête d'engagement. En i838, il va s'échouer à Milan, à la suite d'un imprésario qui tombe en faillite et qui l'abandonne sans ressources, lui, sa femme et ses deux filles : Inès et Ondine.

L'année après ce désastreux voyage en Italie, il revient au théâtre de Lyon, laissant à Paris sa femme et ses enfants.

Marceline se plaignait doucement sur le malheureux sort qui les séparait. Mais lui n'avait pas abandonné son idée fixe : rentrer dans le premier théâtre de la capitale. Marceline a une mission à remplir, de nouveaux efforts à tenter, toujours visant au même résultat. Sans s'apercevoir que les égards qu'on lui témoigne à elle lui sont personnels et que l'opinion faite sur l'insuffisance de son mari en rend d'avance les effets inutiles, elle persévère dans le devoir imposé, avec cet esprit de dévouement et d'abnégation qui était en elle comme une loi de sa nature. Et l'épouse timide et fière, qui n'aurait voulu rien demander pour elle-même, multiplie ses démarches1, passe ses journées en courses, gravit ces interminables escaliers de Paris, frappe à des portes inconnues, se morfond dans les antichambres, pénètre dans les bureaux des directeurs et, tout émue, affronte les audiences des ministres.

i. Cf. B. Rivière, introd. à la Correspondance.

l6 MADAME DESBORDES- VA L MORE

Ainsi continue leur pénible odyssée, ensemble ou séparément, Marceline revenant sans cesse à Paris, usant ses forces sans user son courage et n'obtenant pour elle que des éloges, pour son mari que des promesses.

Le désespoir me gagne, écrivait-elle à Mllc Mars, la célèbre comédienne; et si vous n'y pouvez rien, je me rendrai, du moins, le témoignage de n'avoir rien négligé pour servir Valmore, et alors vous me plaindrez... Un libraire me prend deux mille francs, et une petite pension que m'accordait l'autre gouvernement ne m'est pas continuée. C'est trop peu pour vivre. Que vos belles mains s'élèvent en ma faveur; si vous êtes aussi puissante qu'adorable, vous obtiendrez une seconde fois cet engagement qui semblerait aujourd'hui si précieux à Valmore.

Ingénue et naïve autant qu'aimante, Marceline ne voyait ni les erreurs ni les fautes de son mari; elle n'avait que tendre pitié pour ce grand enfant prodigue,

Cachant sous un front grave un esprit imprudent.

Rien n'entame sa foi dans son cher et maladroit artiste. Elle s'évertue sans cesse à remonter son courage, à le prémunir contre ses propres défaillances, à chasser de son esprit les ombres qui l'assiègent, quand il se lamente à elle et s'accuse d'être cause de la détresse commune. Elle a, pour cela, des mots d'une douceur charmante; elle déploie un adorable art féminin pour s'abaisser et se diminuer, pour hausser d'autant l'homme qu'elle sent faible et accablé.

Cependant, les choses allaient de mal en pis. Une pension, que lui servait le gouvernement, fut plusieurs fois mise en péril. Ses chants divins ne lui rapportaient rien. Une gêne permanente pesait sur sa pensée. La fièvre chaude de l'argent revenait, à chaque instant, jeter le désordre dans son imagination et dans ses rêves. Et les malheurs s'ajoutaient aux adversités particulières. A Lyon, à Paris, les agitations politiques, les émeutes, les

guerres civiles, bouleversaient à la fois son âme sensible et son budget modique. Ce furent successivement les journées de juillet i83o, l'insurrection de Lyon en 1834, qui lui arracha des cris de pitié superbe, la révolution de février 1848, le coup d'Etat de i85i. Ses lettres contiennent des passages poignants sur les autres et sur elle-même, en ces époques tumultueuses. Ainsi, le 6 décembre i85 1 \ elle adressait à l'ami le plus dévoué de la famille Valmore, à Félix Delhasse, cet appel si pathétique en sa brièveté :

Si vous pouvez nous envoyer quelque argent, que votre cœur s'empresse. Le moins sera beaucoup, au milieu des choses formidables qui se passent. Tout est paralysé dans une terreur mortelle.

Soyez béni, cher absent, vous et les vôtres, par votre amie confiante et fidèle!

Mm° Valmore,

16, place Vendôme.

Qu'elle allât d'un point de l'horizon à l'autre, elle ne faisait que changer de misère. Dans Paris, on ne la trouve nulle part fixée, mais constamment en quête d'un gîte, cherchant, déménageant, menant une vie d'oiseau perpétuellement sur la branche :

i8r novembre i853.

L'augmentation prodigieuse des loyers à Paris nous a forcés de nous réfugier dans un plus humble encore que le dernier, où nous avons reçu votre chère lettre. Quelques lignes de vous nous toucheraient le cœur de la seule consolation qui nous reste, à travers tant d'orages et d'absences, et je vous envoie notre nouvelle adresse jusqu'à ce qu'un autre ouragan nous emporte au nord ou au midi de ce monde, qui semble tourner dans le vertige. Là, nous vivons bien silencieux et bien seuls; car il n'est pas toujours besoin de sortir de la patrie pour en être exilé. Les grandes infortunes laissent autour d'elles un effroi qui n'est surmonté que par bien peu d'âmes fidèles. Il y a longtemps que nous avons commencé de l'apprendre; et vous étiez plus près de nous, durant l'absence, que tant d'amis craintifs qui ont eu peur de mes larmes*

Page 1