‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 15 sur 74 · I . Oraison funèbre de Louis XI V\ 2* partie · texte numérisé non relu

I . Oraison funèbre de Louis XI V\ 2* partie

3i NOTICE

Toutes les campagnes étoient désertes, et nos villes pou voient à peine suffire à contenir la multitude innombrable de ces infortunés qui y venoient chercher du pain. »

Cette touchante requête eut le succès que désirait le bon évêque ; le poids des impôts qui pesaient sur ses malheureux diocésains fut allégé, et des secours furent accordés aux gens nécessiteux. Massillon fut bien récompensé de son zèle par la tendresse générale qui alla jusqu'à ce point, que, dès qu'il paraissait dans les rues de Clermont , le peuple se prosternait autour de lui en criant : Vive notre père !

Pendant les vingt et un ans que Massillon résida dans son diocèse, se consacrant ainsi à faire tout le bien qui dépendait de lui , il crut devoir renoncer à la prédication , ou du moins il ne monta que très-rarement dans la chaire, malgré les doux reproches que lui faisait de temps en temps son primat, le cardinal de La Rochefoucauld , archevêque de Bourges ; mais il nous a laissé, dans ses Discours synodaux ^ au nombre de vingt, que sa mémoire lassée l'obligeait à se contenter de lire, des monuments de son éloquence à cette époque, dont des parties au moins ne sont en rien inférieures à ses chefsd'œuvre.*

En attaquant les vices en général, Massillon, dans ses sermons, tonne souvent, nous l'avons vu, avec une véhémence pai'ticulière , contre les vices et les désordres du clergé. Mais c'est surtout dans ses Discours synodaux adressés à ses curés et à ses prêtres de tous ordres, que le pieux évêque trace de vigoureux tableaux des désordres des ministres de l'Église. Les philosophes du dernier siècle ont fatigué le monde de décla-

1. Los Discours synodaux de Massillon ont été bien appréciés par Dussault, dans ses Annales littératreSt t. III, p. m.

mations emphatiques et venimeuses contre cet abus. Qu'on sache que de saints évêques ont parlé sur ce triste sujet plus fortement qu'eux, et n'ont rien épargné pour mettre fm aux scandales qui désolaient leur cœur.

Recherchant et expliquant les causes des divisions qui existent trop souvent entre les ecclésiastiques :

« Ainsi, dit MassiUon, Toisiveté, Torgueil, pour ne rien dire de plus, sont, de la part des prêtres, les seules sources de ces disputes scandaleuses. Les deroirs essentiels sont négligés; llionneur du sacerdoce et le scandale des fidèles ne sont comptés pour rien ; et dans un temps surtout où le clergé de ce diocèse Tient de recevoir une humiliation^ si publique et si douloureuse ; oA nous démons nous réunir et nous ranimer pour efticer par un saint conooun de piété, de xèle , de concorde, d*édification, le souvenir d*un événement si triste et si honteux, nous le réveillons tous les Jours par des discussions et des animosités si publiques qu*elles partsgent même et troublent les villes et les paroisses, et qu'on les porte devant les tribunaux laïques, où la honte du sacerdoce et Topprobre du ministère n*ont déjà que trop éckté.*»

11 est impitoyable sur la vie oisive et inutile de certains prêtres :

« Je ne parle pas, dit -il, de ces absences fréquentes et presque journalières, qui n'ont pour but que l'amusement, la dissipation, la crapule, dans lesquelles un pasteur oiseux , dégoûté de ses devoirs , cherche à remplir le vide d'une vie inutile par l'agitation éternelle d'une vie errante et tumultueuse, toujours accompagnée d'un oubli criminel de tous ses devoirs; d'un scandale perpétuel pour une paroisse, témoin des courses continuelles de son curé; et d'un exemple contagieux pour tout son voisinage, où il va troubler la soUtude de ses confrères, et les engager de venir à leur tour troubler la sienne ; de sorte que, dans certains cantons, les chemins sont plus fréquentés par les curés que par les paroisses elles-mêmes. * »

Dans le discours De la nécessité de la prière, * il expose les dangers attachés au ministère ecclésiastique, principalement

1 . Un prêtre venait d'être condamné au feu par arrêt du Parlement.

2. Dise, synod., v. Suite des divisions entre les curés et les prêtres des paroisses, 1727.

3. fbid., XVII. De l'observance des statuts et des ordonnances du diocèse, 1739.

i. Ibid., XII, i73i.

3* NOTICK

par rapport à la confession, avec une vérité admirable d'observation et de pénétration psychologique , surtout dans le passage qui finit par ces mots :

« On est entré ministre dans le tribunal , et on n'est plus qu'un homme quand on en sort, m

Le digne pasteur n'épargne aucun abus comme aucun vice. Voici comme il parle de la négligence de certains curés à conserver les titres et les registres importants qui leur étaient confiés :

« Si ces associations édifiantes s'établissoient dans tout ce diocèse, nous n'aurions pas besoin de faire des ordonnances comme nous allons en publier pour pré?enir la dissipation et Tenlèvement des titres et des registres des églises après la mort de^ curés ; tout demeureroit dans Tordre requis ; les parents ne se regarderoient pas comme héritiers des monuments publics des églises , d'où dépend la tranquillité publique et la sûreté des mariages , des baptêmes et des familles; et les paroisses n'i^outeroient pas à la douleur d'avoir perdu leur pasteur celle de voir disparottre avec lui tous les titres authentiques et tous les témoignages sacrés de leur état et de leur religion.

M Mais, mes frères , afin que ces titres puissent se conserver et se transmettre à vos successeurs, vous devez veiller vous-mêmes, pendant votre administration, à les mettre en état d'être transmis et conservés. Nous avons été, dans nos visites , scandalisés de la négligence de plusieurs curés siu* un point aussi essentiel. Les statuts du diocèse, les ordonnances de nos rois, les peines rigoureuses qui y sont portées conti^ les contrevenants, l'intérêt public même ne les touchent point; les baptêmes, les mariages , les certificats mortuaires, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus sacré, et qui fait toute la sûreté de l'État et de la religion , tout cela n'est écrit que sur des feuilles volantes, sans ordre, sans soin, sans précaution. Des titres si augustes et si saints sont dispersés à l'aventure , comme des papiers de rebut; et, tandis qu'il n'y a point de père de famille qui ne tienne les titres de sa maison et de ses enfants et l'état Journalier de ses affaires temporelles dans un ordre scrupuleux et dans des registres qui subsisteront après sa mort, des curés, les pères des fidèles, laissent dans un désordre affreux ht filiation spirituelle de leurs enfants selon la foi , les témoignages publics deleur origine chrétienne, et tous les titres qui leur donnent droit à l'héritage des enfants de Dieu... * »

Passant en revue « tant de prétextes frivoles que se font tous les jours tant de curés pour se dispenser des devoirs de

1. Disc, synod.f v. Suite des divisions enti^e les curés et les prêtres des paroisses, 1727.

l'instruction, de la résidence dans leur paroisse, et du désintéressement dans l'exercice de leurs fonctions, » il s'arrête à ce point :

« C*étoit le dernier abus , dit-il, que je m^étois proposé de combattre, si les autres ne m'avoient mené trop loin ; mais Je ne puis me dispenser d*en dire un mot en finissant, et de tous rappeler mon règlement sur Thonoraire des pasteurs dans leurs fonctions. Oui, mes frères, cette ordonnance si peu honorable au saint ministère, et que le désintéressement si recommandé aux pasteurs auroit dû m*épargner le chagrin de publier, cette ordonnance, pubUée moins pour prescrire aux fidèles ce qu'ils doivent à leurs pasteurs que pour mettre des bornes à Tayarice et à la dureté des pasteurs enverv les fidèles , moins pour apprendre aux peuples qu'ils ne doivent pas refuser des bénédictions temporelles à ceux qui leur en dispensent de spirituelles, que pour apprendre aux dispensateurs des choses saintes à les dispenser saintement, et non par le motif indigne d*un gain honteux; cette ordonnance, que je voudrois pouvoir effacer du nombre de celles que j*ai publiées, parce qu'elle rappellera toujours la sordiditéet la basse avarice des ministres, Toppression et les justes plaintes des peuples qui en ont été Toccasion ; je sois pourtant encore forcé malgré moi d'en parler et d'en perpétuer même le souvenir, en la distinguant des autres par les peines plus sévères dont il faudra punir les transgresseurs.

« Oui, mes frères, c'est avec toute la tristesse et l'amertume de mon cœm* que j'iqiprends qu*U se trouve encore dans ce diocèse des curés assez mercenaires , assez peu touchés de la subUmité de leurs fonctions , de la misère de leurs peuples, et de leur caractère auguste et tendre de père et de pasteur, pour oser franchir les barrières sages, mais honteuses pour eux, que Doas avons cru devoir mettre par notre ordonnance à l'excès de leur avarice ^ de leur indigne dureté. Loin d'être honteux d'une loi qui les déshonore et de la faire oublier par une nouvelle conduite paternelle et désintéressée, ils forcent eux-mêmes, en la violant, leurs pauvres peuples à la leur remettre sans cesse devant les yeux , à la réclamer comme leur sauvegarde , et à la porter même devant les tribunaux laïques pour se mettre à couvert des entreprises de l'avarice inf&me et de la tyrannie de \e\m pasteurs. ^ »

Un de ses plus beaux discours traite de Y avarice des prêtres :

m II semble, y dit-il , que ce vice est une malédiction attachée au sacerdoce, et à quels avilissements ne prostitue-t-il pas tous les jours la sainte dignité de notre état ! On voit des prêtres et des pasteurs avilir leur caractère jusqu'aux trafics les plus bas et les plus honteux , courir tous les marchés, s'y montrer plus avides de gain , et paroltre souvent dans ces assemblées publiques pour en augmenter le scandale, ou par un extérieur profane

i. Disc, synod.f xvii. De l'observance des statuts et des ordonnances du diocèse, 1739.

35 NOTlCt

et indéceut , ou eii autorisant par leur exemple les iatenipérances , les crapules, et les autres abus si ordinaires en ces sortes de lieux. Je n'en suis pa» surpris, mes frères : un prêtre avare et intéressé est capable de tout : tous les principes sont éteints dans son cœur; la charité, la religion, la bienséance même et le respect qu'il doit à son état : c'est une âme vile , incapable d'aucun de ces sentiments nobles qu'inspirent les devoirs du sacerdoce. Et ce qu'il y a ici de plus terrible , et qui nous fait mieux sentir la justice de Dieu contre un vice qui avilit si fort et la religion et ses ministres, c'est que l'âge qui, en nous rapprochant du terme où tout cet amas de boue va fondre à nos yeux , et où nous n'allons emporter avec nous que nos œuvres; l'âge, qui devroit nous détromper de cet aveuglement, l'augmente, fortifie cette malheureuse passion , la fait croître et revivre , pour ainsi dire, sur les débris mêmes d'un corps déjà défaillant et dont la caducité a déjà fait un cadavre, et ne sert qu'à nous faire rappeler ce qui nous reste encore de désirs et de sentiments , pour nous attacher avec plus de fureur à ce qui va nous échapper en un moment. ^ »-

Dans un autre discours, Massillon a tracé une peinture du vice de T avarice chez les prêtres, un portrait du prêtre avare, qui est, à notre avis, une des plus admirables pages d'éloquence à la fois historique et morale, que Ton puisse lire. Nous citerons ce morceau presque tout entier, malgré son étendue, parce que, bien que très-peu connu, il nous parait des plus honorables pour le caractère comme pour le talent de l'illustre évéque de Clermont :

« L'avarice, voilà, mes frères, il faut le dire ici, la plaie la plus universelle du sacerdoce ; voilà le vice qui souille presque toute la sainteté et la bonne odeur du sanctuaire. Tous ne le portent pas à un certam excès, mais il en est peu que cette lèpre ne salisse ; et si les pauvres sont abandonnés dans plusieurs pai'oisses, c'est le plus souvent la dureté et l'avarice qui ferment leurs entrailles aux cris et aux besoins de leur peuple.

« Oui, mes frères , disons-le ici , et disons-le avec douleur, puisque l'occasion s'en présente : depuis que , par le partage des biens ecclésiastiques, nos titres dans le ministère sont devenus fixes et perpétuels pour nous, nous les avons regardés comme notre bien et notre patrimoine; nous nous y sommes attachés ; nous les avons fait valoir comme on fait profiter un fonds profane; et souvent plus notre portion temporelle s'est trouvée modique , plus souvent notre cœur s'y est attaché ; et plus , sans partager avec les riches du monde le crime de leur luxe et de leur mollesse, nous avons partagé avec eux , et poussé même plus loin qu'eux , le crime de leur attachement et de leur avarice. U semble même que ce vice est devenu untf

t. Disc, synod-, ix, 1739.

malédiction attachée au sacerdoce; on se le dissimule à soi-même; ou le courre du prétexte frivole d'une sage précaution ; on ne voit dans cette sordide passion que le devoir indispensable de ne pas laisser perdre les droits de son église; et plus on est saisi et possédé de ce vice, plus on se le donne à soi-même comme une vertu. •

Et, un peu plus loin, il entre dans le détail des traits qui composent le hideux caractère du prêtre avare :

« Or, mes frères , quel caractère de réprobation pour un prêtre et pour un pasteur que Pindignité de ce vice ! caractère de dureté , d'avilissement pour lui, d'opprobre et de scandale pour le saint ministère. Caractère de dureté : il est père, il est pasteur; il est à la place du souverain pasteur, qui a donné sa vie pour ses brebis, et qui continue après sa mort à les nourrir de sa chair et de son sang ; il est ici-bas le vicaire de son amour pour les hommes : or, quel monstre d'horreur sera-t-il dans l'Église , si , se dépouillant de ces titres si glorieux et si aimables, de ces titres aussi ineffarables que son caractère \ il n'a que des entrailles de fer pour son peuple? Voilà pourtant la situation réelle et affreuse d'un pasteur avare. Comment «>ula eroit-il les besoins de ses pauvres peuples? Il se refuse ses propres besoins à lui-même; il n'aime et n'estime de ses fonctions que le gain malheureux qui lui en revient ; il l'exige avec dureté ; le pauvre n'est pas plus à couvert de ses barbares exactions que le riche ; il passe sans pudeur les bornes que des règles sages ont prescrites à son avarice; il foule aux pieds ces barrières sacrées, si honteuses au saint ministère, et qu'une triste nécessité, c'est-à-dire l'avidité seule de certains ministres, nous a Torcés de poser ; il ne connoit de frein et de règles que celles de soii insatiable avarice. Les plaintes et les murmures d'un pauvre peuple vexé et opprimé par l'excès et la dureté de ses exactions l'endurcissent , loin de le toucher et de l'attendrir : son cœur devient plus dur et plus insensible à mesure que les cris des malheureux augmentent; et il redouble de barbarie envers ceux qui ont osé même nous en porter leurs plaintes. Qu'il voie son peuple frappé de mortalité, ne croyez pas qu'il soit occupé si leur mort sera précieuse devant Dieu; le profit infâme qui lui en revient est l'unique objet qui l'occupe, le leul qui le console de leur perte ; J'ai horreur de le dire , le seul peut-être qui fait le sujet de sa barbare joie : disposé à laisser le corps précieux d'un fidèle, d'un membre de Jésus-Christ, en proie aux oiseaux du ciel et aux animaux de la terre, si une famille indigente ne capitule pas avec son avarice, et n'assure d'avance, par un prix excessif, à ce pauvre défunt, la consolation de se voir réuni par la sépulture à ses frères, auxquels la foi l'avoit uni sur la terre.

« Quel monstre, encore une Tois, qu'un tel pasteur ! et plût à Dieu qu'ils fassent aussi rares dans l'Église et dans ce diocèse que les êtres monstrueux le sont sur la terre! Mais ce n'est pas assez encore de faire de leurs fonctions et du sang adorable de Jésus-Christ un profit infâme ; ce n'est pas assez de rendre par leurs exactions la religion onéreuse, accablante, odieuse à leur

pauvre peuple *. ils lui suscitent des procès injustes ; ils achètent même de<; droits litigpeux ; ils se prévalent de leur honteuse abondance pour usurper et se faire adjuger des biens qu*un pauvre possesseur n*a pas je moyen de défendre ; sous prétexte d'avancer quelque secours à ceux qui s'adressent à eux, ils le leur font acheter à des conditions usuraires et tyranniques; ils n'offrent que des secours barbares et meurtriers ; et, en soulageant les opprimés , ils ne veulent que se h&ter de les écraser et achever de les mettre au désespoir. Je me lasse, mes frères, d'exposer ici ces horreurs devant tant de ministres fidèles; mais, ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne fais que reprocher un spectacle d'infamie dont vos yeux ont été plus d'une fois témoins, que votre piété et votre zèle pour le ministère ont encore plus souvent détesté ; je ne fais que rappeler des plaintes qui nous sont mille fois revenues, et qui ont autant de fois déchiré nos entrailles et aggravé le joug de notre épiscopat.

« A la dureté, ajoutez, mes frères, l'avilissement et l'opprobre où cette passion dégrade et le ministère et le ministre ; les soins bas , indécents et publics qui l'occupent; suivez toute sa conduite : c'est un vil négociateur; il entre dans les trafics et les commerces les plus bas; tout ce qui lui offre quelque gain ne lui paroit indigne ni de ses empressements ni de la sainte décence de son ministère; il paroit plus souvent dans les marchés publics que dans son église et dans les fonctions de sa paroisse. Plus instruit des moyens sordides d'amasser et des règles obscures d'un vil commerce que des règles de l'Église, il oublie qu'il est père, qu'il est pasteur, qu'il est honoré du titre sublime de ministre de Jésus-Christ. Le seul titre qui le touche, et dont il fait usage, est celui de vil commerçant : ne lui parlez pas du gain et du salut des âmes dont il doit répondre; c'est un langage inconnu qu'il n'entend pas, et tout ce qui ne grossit pas son inf&me trésor est pour lui une vaine spéculation et une chimère. Il avilit la dignité de son caractère par des mœurs basses et sordides ; et il devient par sa vile épargne, et par la crasse même de ses vêtements et l'indécence de tout son extérieur, un spectacle de dérision pour son peuple et de honte pour ses confrères; c'est un pauvre du monde et de l'enfer, i »

Qu'on remarque que c'est tout à la fin de sa longue carrière que Massillon s'exprimait avec cette énergie et avec ce feu.

La Harpe vante la simplicité de ton , en même temps que rélégance, des Discours synodaux de Massillon. Quand on les a lus tous dans leur entier, on est obligé d'y reconnaître des mérites d'un ordre plus relevé; et ce que nous venons d'en citer suffit à montrer que l'illustre prédicateur a rarement été plus grand, plus pathétique et plus fort de pensées.

i. Disc. 8ynod., ziii. De la compassion des pauvres, 1735.

Les Discours synodaux prouvent que Téloquence de Massillon, transplantée dans le rude territoire de l'Auvergne, sut encore produire de très-heureux fruits. Ses Mandements appuient et confirment cette preuve. Nous y signalerons particulièrement les mêmes sentiments d'humanité, le même amour de la paix et de la justice qui recommandent le Petit Carême, Ils éclatent avec une particulière éloquence dans le Mandement pour faire chanter le Te Deum en actions de grâces de la victoire remportée en Italie sur les Impériaux par les troupes du roi et celles du roi deSardaiffne, du 28 juillet 1734.

« Laissons, y dit révangélique prélat, laissons à ceux qui ne jugent jamais des événements que par les vues fausses et bornées de la sagesse humaine , à s'enorgueillir et à ne chanter que des chants d*allégresse sur DOS rictoires. Pour nous, mes chers frères, instruits dans les lumières de la foi, pensons avec une sainte frayeur que la colère de Dieu doit être bien irritée contre les hommes, puisque malgré le désir universel de la paix, que les longues calamités des dernières guerres avoient inspiré à tous les peuples de TEurope et aux souverains qui la gouvernent , le fléau terrible de la discorde leur a remis les armes à la main avec une nouvelle fureur, et inonde encore la terre du sang de ses habitants. Il est vrai que Dieu favorise visiblement la justice des armes du roi : tout victorieux qu'il est, il est encore un roi pacifique : il souhaite la paix pour ses peuples, et ses souhaits sont récompensés par des victoires; mais les victoires sont toujours des bienfaits d'un Dieu irrité contre les hommes.

« Quel spectacle, en effet, mes frères, nous offre celle même que nous venons de remporter ! un carnage si affreux et si nouveau du côté des ennemis et du outre, qu'on n'en trouve presque d'exemple que parmi les peuples barbares. Eux seuls peuvent triompher d'une journée aussi sanglante et aussi meurtrière ; pour nous, elle couvre même de deuil l'éclat de notre victoire : elle accompagne nos témoignages publics de reconnoissance envers le Dieu des armées d'une tristesse d'humanité et de religion , et mêle à nos actions de grftces les larmes que nous ne pouvons nous empêcher de verser sur la mort de nos proches, de nos amis, et de tant de vaillants sujets qui viennent de sacrifier généreusement leur vie pour la gloire du prince et pour les intérêts de l'État.

• Quels trophées pourrions-nous donc élever sur un champ de bataille tout couvert des corps entassés et des membres épars de tant de milliers de

chrétiens! Tranaportons-nous-y en esprit, mes frères, et de ce lieu souille'* de tant de ruisseaux de sang , et si lugubre même pour nous malgré notre victoire, de ce lieu, dont nous ne sommes demeurés les maîtres que pour y lire et y méditer à loisir Tinstabilité des choses humaines et les malheurs inévitables des guerres , présentons au Dieu de paix ce spectacle si capable d*émouvoir ses entrailles paternelles ; faisons monter Jusqu'à lui la voix de tant de sang répandu; et que cette voix, loin de solliciter comme autrefois sa vengeance, la calme et la désarme : arrachons de ses mains, par nos supplications, le glaive que sa justice fait de nouveau briller sur nos têtes; promettons-lui des mœurs plus saintes, et il nous accordera des Jours plus tranquilles ; faisons cesser les crimes qui Tirritent, et il suspendra les fléaux qui nous affligent...

« Allons donc, mes chers frères, nous assembler au pied de ses autels, plus touchés des horreurs qu'entraîne la guerre que de la gloire de nos succès. Ne demandons pas à un Dieu qui n'est descendu sur la terre que pour y éteindre dans son sang toutes les inimitiés et réconcilier Vunivers, ne lui demandons pas que son glaive achève d'exterminer les nations armées contre nous ; ces prières de sang retomberoient sur nos têtes : demandonslui cette paix que les rois, que les victoires, que le monde ne sauroient donner, et qui ne peut être l'ouvrage que de ses miséricordes infinies; demandons -lui que les peuples et les rois réunis enfin et réconciliés ne soient plus occupés qu*à le servir; et que, plus Jaloux d'étendre le règue de la foi que les bornes de leur empire , ils ne prennent plus les armes que pour porter ensemble l'étendard de la religion, et la gloire du nom chrétien Jusqu'à ces nations infidèles, qui doivent être appelées un jour à la connoissance de l'Évangile : In conveniendo populos in unum, et reges, ut servtant Domino (Ps. ci, 23). » -

Ces hauts sentiments de charité et de fraternité chrétiennes sont développés avec autant d'âme et d'éloquence dans d'autres mandements. Ainsi , dans le Mandement pour faire chanter le Te Deum en actions de grâces pour la prise de la ville de Foi}tarabie, 17 juillet 1719, où on lit ces mots :

« L'Église a toujours regardé les guerres qui s'élèvent entre les princes chrétiens comme les châtiments de Dieu sur les peuples et sur les royaumes, et si elle ordonne des cantiques de Joie et d'actions de grâces pour les victoires qu'ils remportent les uns sur les autres, c'est dans l'espérance que ces événements les conduiront à une paix plus prompte et plus durable, etc. »

Même inspiration dans le Mandement pour faire chanter le Te Deum en actions de grâces de la prise de la ville et du château de Saint-Sébastien, 20 septembre 1719 :

« La paix entre les princes chrétiens est toujours l'objet des vœux et des prières de l'Église, et les succès heureux dont le ciel continue de favoriser

les armes du rui, par la prise de la ville et du cbftteau de Saint-Sébastien, ne doivent nous réjouir que parce qu'ils nous donnent de nouvelles espt^rances d'obtenir cette paix si nécessaire à l'Europe , etc. »

Qu'on lise dans leur suite ces belles pages, et qu'on se demande ce que sont auprès les déclamations en prose ou en vers de Voltaire et de toute son école sur la paix , sur l'humanité, sur la fraternité des hommes, etc.

xn.

Massillon consacra les derniers temps de sa vie à la Paraphrase morale de plusieurs psaumes en forme de prières. Dans cet ouvrage, resté inachevé, et qui s'arrête au psaume xxxi, le pieux auteur n'entreprit point de donner un commentaire sur les psaumes; il ne prétendit expliquer ni le sens historique ni le sens prophétique; il ne se proposa pas même de faire une paraphrase proprement dite. Son objet fut, en prenant texte de la lettre du psaume , de présenter aux chrétiens des modèles des différentes sortes de prières qu'ils doivent adresser à Dieu, suivant la variété des situations où ils se trouvent. Aussi ce livre a-t-il été justement intitulé : Sentiments d'une âme touchée de Dieu, tirés des psaumes de David, ou paraphrase morale de plusieurs psaumes en forme de prières.

Dans ses divers sermons, en particulier dans celui du Lazare, Massillon a paraphrasé les psaumes d'une manière plus puissante, et avec plus d'animation et de mouvement. Cependant on rencontre , dans la Paraphrase morale, des pages dignes d'être comparées aux plus belles de ce grand écrivain , comme la paraphrase du psaume viu : u Prière d'une âme qui adore la grandeur et la toute-puissance de Dieu, visiblement tracées dans les créatures, et qui lui rend grâces de la magnificence de ses bienfaits sur l'homme. »

Que] beau style et quelles belles pensées dans ce début :

u Grand Dieu, souverain maître de Punivers, quel lieu de la terre pourrois-je parcourir où je ne trouve partout sur mes pas les marques sensibles de votre présence, et de quoi admirer la grandeur et la magnificence de votre saint nom? Si des peuples sauvages ont pu laisser effacer Tidée que vous en aviez gravée dans leur àme, toutes les créatures qu'ils ont sous les yeux le portent écrit en cai'actères si ineffaçables et si éclatants qu'ils sont inexcusables de ne pas vous y reconnoltre. L'impie lui-même a beau se vanter qu'il ne vous connolt pas et qu'il ne retrouve en lui-môme aucune notion de votre essence infinie, c'est qu'il vous cherche dans son cœur dépravé et dans ses passions, Dieu très-saint, plutôt que dans sa raison. Mais qu'il regarde du moins autour de lui , il vous retrouvera partout ; toute la terre lui annoncera son Dieu, il verra les traces de votre grandeur, de votre puissance et de votre sagesse imprimées sur toutes les créatures, et son cœur corrompu se trouvera seul dans l'univers qui n'annonce et ne reconnoisse pas l'Auteur de son être. »

Le même genre de beauté se retrouve, avec des développements analogues , dans la paraphrase du psaume xviii, dont nous citerons le commencement :

K Que les impies qui se piquent de supériorité d'esprit et de raison sont méprisables, 6 mon Dieu ! de ne pas reconnoltre votre gloire, votre grandeur et votre sagesse dans la structure magnifique des cieux et des astres suspendus sur nos têtes ! Ils sont frappés de la gloire des princes et des conquérants qui subjuguent les peuples et fondent des empires; et ils ne sentent pas la toute-puissance de votre main , qui seule a pu jeter les fondements de l'univers. Us admirent l'industrie et l'excellence d'un ouvrier qui a élevé des palais superbes que le temps va dégrader et détruire; et ils font honneur au hasard de la magnificence des cieux, et ils ne veulent pas vous reconnoltre dans l'harmonie si constante et si régulière de cet ouvrage immense et superbe , que la révolution des temps et des années a toujours respecté et respectera jusqu'à la fin. N'est-ce pas assez vous manifester à eux que de leur montrer tous les jours ces ouvrages admirables de vos mains? Les hommes de tous les siècles et de toutes les nations , instruits par la seule nature, y ont reconnu votre divinité et votre puissance, et l'impie aime mieux démentir tout le genre humain, taxer de crédulité le sentiment universel, et ses premières lumières nées avec lui, de préjugés de l'enfance, que de se départir d'une opinion monstrueuse et incompréhensible, à laquelle ses crimes seuls, ces enfants de ténèbres, ont forcé sa raison d'acquiescer, et que ses crimes seuls ont pu rendre vraisemblable...

« Si le Seigneur n'avoit montré qu'une fois aux hommes le spectacle magnifique des astres et des cieux, l'impie pourroit y soupçonner du prestige; il pourroit peut-être se persuader que ce sont là de ces jeux du hasard et de la nature , de ces phénomènes pissa.^'^rs (\m doivent leur naissance à

on concours fortoit de la niAtière, et qui, formés d'eux-mêmes et sans le secours d*ancun être intelligent, nous dispensent de chercher les raisons et les motifs de leur formation et de leur usage. Mais, 6 mon Dieu! ce grand spectacle s*offre à nos yeux depuis Torigine des siècles : la succession des jorns et des nuits n*a jamais été interrompue et a toujours eu un cours égal et majestueux depuis que vous Tavex établie pour la décoration de Tunivers et Tutilité des hommes. Le premier jour qui éclaira le monde publia votre grandeur par la magnificence de ce corps immense de lumière qui commença à y présider, et il transmit avec son éclat, à tous les jours qui dévoient suivre, ce langage muet, mais si frappant, qui annonce aux hommes la puissance de votre nom et de votre gloire. Les astres qui présidèrent à la première nuit ont reparu et présidé depuis à toutes les autres, et font passer sans cesse avec eux, par la régularité perpétuelle de leurs mouvements, la connoiasance de la sagesse et de la majesté de Touvrier souverain qui les a tirés du néant. »

Quelle belle langue, et qu'elle était bien faite pour être appréciée môme par une époque légère et incrédule! *

Mil.

Massillon a été, avec Fénelon, l'auteur de l'âge classique le plus goûté du xvni* siècle, n Les Sermons de Massillon , dit Voltaire, sont un des plus agréables ouvrages que nou^ ayons dans notre langue. ' » II dit dans une autre lettre, parlant de lui-même : u II se faisait lire à sa table (où il ne se met que pour recevoir ses hôtes) les Sermons du père Massillon , selon sa coutume. ' » Ailleurs , il met une restriction à ses éloges : « Le seul Massillon aujourd'hui passe chez les gens de goût pour un orateur agréable ; mais qu'il est loin de l'archevêque Tillotson aux yeux du reste de TEurope I * »

i. Lire encore la paraphrase du psaume xvii, qui est semée de détails gracieux et suaves, comme dans cette phrase : « Le monde ne promet que des plaisirs , et on n*y trouve que des chagrins et des amertumes ; au contraire, vos voies n^offrent d*abord que des ronces et des épines, et on n*y marche, grand Dieu ! que sur des fleurs. »

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