‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 17 sur 74 · Voir Journal des Débats , 22 jiiill. IKK · texte numérisé non relu

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sua MASSILLON. 4o

exagérer les défauts de Massillon sans rien reproduire de ses qualités. Us allaient remplacer par Tenluminure ce coloris enchanteur, par Tafféterie la plus fardée ces grâces encore naturelles , quoique parfois un peu recherchées.

Mais quelle distance de Massillon à ses pâles et fades copistes ! Lui au moins il fut original , et il eut la gloire de n'avoir marché sur aucune trace commune.

Arrêtons-nous un peu maintenant sur les caractères qui distinguent Massillon parmi les grands orateurs qui ont été rhonneur de la chaire française du xvu« siècle.

Massillon est un des orateurs chrétiens qui ont le mieux connu le grand art d* exciter et de rectifier les passions. II est de ceux chez lesquels on trouve le plus d'exemples du pathétique, et ce pathétique se montre surtout dans ses péroraisons, notamment dans celles du Petit Carême, qui sont toutes des chefs-d'œuvre de sensibilité comme de grâce. Voilà son premier titre à la célébrité. Joignons-y sa profonde connaissance des plus secrets mobiles du cœur humain.

11 est en outre un écrivain hors ligne , un écrivain naturellement et le plus facilement du monde agréable et charmant. Il en est peu dont le style coule de source avec autant d'abondance.

Avec le charme, Massillon possède une certaine majesté douce et une distinction ravissante. Peu d'auteurs lui sont comparables pour la richesse et la dignité du discours. Les figures les mieux ménagées contribuent d'abord à relever et à embellir son élocution. Il excelle à employer toutes les images qui entrent dans l'éloquence. 11 abonde en comparaisons. II ne craint pas d'en employer dont on s'est servi avant lui; mais toujours il se les approprie par l'application, par les

développeraenls et par le style. Entendez -le parler de la brièveté de la vie :

« Mais, hélas! toute notre vie n*est elle- même qu*un point imperceptible : la plus longue dure si peu; nos Jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu*on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre dans un espace si court et si rapide. Nous ne sommes, pour ainsi dire, qu*un instant sur la terre : semblables à ces feux errants qu*on voit dans les airs au milieu d'une nuit obscure, nous ne paroissons que pour disparoltre en un clin d*œil et nous replonger pour toujours dans des ténèbres éternelles ; le spectacle que nous donnons au monde n*est qu*un éclair qui s^éteint on naissant; nous le disons tous les jours nous-mêmes.^ n

Il dit au jeune Louis XV dans son premier sermon du Petit Carême :

«Ainsi, mes frères, vous que la Providence a élevés au-dessus des autres hommes; et vous surtout, sire, vous que la main de Dieu, protectrice de cette monarchie , a comme retiré du milieu des ruines et des débris de la maison royale pour vous placer sur nos têtes ; vous qu*il a rallumé comme une étincelle précieuse dans le sein même des ombres de la mort, où il venoit d'éteindre toute votre auguste race, et où vous étiez sur le point de vous éteindre vous-même : oui, sire. Je le répète, voilà les destinées que le ciel vous prépare ; vous êtes établi pour la perte comme pour le salut de plusieurs : positus m ruinam et in resurrectionem muUorum in Israël, »

Toujours, quand il emploie des images qui ne sont pas nouvelles, il sait y imprimer un cachet d'originalité, comme dans cet autre exemple :

« Oui, mes frères, les aumônes qui ont presque toujours coulé en secret arrivent bien plus pures dans le sein de Dieu même que celles qui, exposées même malgré nous aux yeux des hommes, ont été comme grossies et troublées sur leur cours par les complaisances inévitables de Tamour-propre et par les louanges des spectateurs , semblables k ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terre , et qui portent dans la mer des eaux vives et pures, au lieu que ceux qui ont traversé à découvert les plaines et les campagnes n'y portent d'ordinaire que des eaux bourbeuses , et entraînent toujours après eux les débris, les cadavres, le limon qu'Us ont amassés sur leur route.' •

Ce qui , chez Massillon , frappe encore plus que la beauté

1. Sermon pour le lundi de la semaine de la Passion, l"' partie. "2. Sermon pour / j quatrième dimanche de Carême , Sur l'aumône , 1' partie.

des images, c'est la douceur, la grâce, et quelquefois la majesté des périodes. II a une manière de former ses périodes et ses phrases, et de les lier pour la pompe du discours, qui le distingue entre tous nos écrivains :

« Chaque développement chez MassiUon, chaque strophe oratoire, dit un des maîtres de la critique contemporaine, se compose d'une suite de pensées et de phrases, d'ordinaire assez courtes, se reproduisant d'elles-mêmes, naissant l'une de l'autre , s'appelant, se succédant sans traits aigus, sans images trop saillantes ni communes , et marchant avec nombre et mélodie comme les parties d*un même tout. C'est un mouvement , c'est un concert naturel , harmonieux. ^ n

Plus on lit Massillon, plus on est frappé de sa surprenante richesse de développements. Peu d*auteurs ont su comme lui user des figures que les rhéteurs appellent addition, extension, énumération , amplification. Un seul exemple , pris, pour ainsi dire, au hasard, suflSit à donner une juste idée de la période de Massillon. 11 se propose de montrer la nécessité de la prière :

« Oui, mes frères, dit-il, si le monde entier, au milieu duquel nous vivons, n'e«t qu'une tentation continuelle; si toutes les situations où nous nous trouvons et tous les objets qui nous environnent paroissent d'accord avec notre corruption , ou pour nous aflToiblir, ou pour nous séduire ; si les richesses nous corrompent, l'indigence nous aigrit, la prospérité nous élève, l'affliction nous abat, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent , l'ignorance nous égare , les commerces nous répandent trop au dehors, la solitude nous laisse trop à nous-mêmes, les plaisirs nous séduisent, les œuvres saintes nous enorgueillissent, la santé réveille les passions, la maladie nourrit ou la tiédeur ou les murmures; en un mot, si, depuis la chute de la nature, tout ce qui est en nous ou autour de nous est pour nous un nouveau péril , dans une situation si déplorable , ô mon Dieu ! quel espoir de salut pourroit-il encore rester à l'homme si , du fond de sa misère, il ne faisoit monter sans cesse des gémissements vers le trône de votre miséricorde, afin que vous daigniez vous-même venir à son secours, mettre un frein à ses passions indomptées, éclairer ses erreurs, soutenir sa foiblesse, adoucir ses tentations, abréger les heures du combat et le relever de ses chutes?' »

f. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 20 sept. 1853.

2. Sermon pour le jeudi de la première semaine de Carême, uxorde.

Quelle fécondité, quelle fluidité! C'est la même ampleur de développements, la même larjjeur d'harmonie que dans Isocrate et dans Cicéron.

Par la manière dont il aime à employer les phrases synonymes, à retourner dans tous les sens la même pensée, à la commenter, à la paraphraser, Massillon est , par excellence , un amplificateur. Souvent, dans une page, il n'offre qu'une même idée ; il l'embellit de tous les ornements du style ; mais le fond demeure un peu uniforme, et la marche, par là même, un peu lente. Aussi, il a beau dire : Ne vous lassez pas, mes frères, de m! écouter; la fatigue devait prendre quelquefois k l'écouter prononcer ses longs sermons, comme elle prend quelquefois à les lire ; mais on était et on est encore captivé par son harmonie presque poétique.

Le nombre, l'harmonie, voilà ce que Massillon semble chercher avant tout dans l'arrangement de ses périodes, dans la construction de ses amples phrases.

Un illustre auteur de notre temps a justement vanté « la douceur, le nombre et la grâce de l'écrivain qui a le mieux transporté dans la prose l'euphonie racinienne. ^ » Madame de Maintenon avait déjà dit, après l'avoir entendu à Saint-Cyr : (( Il a la même diction dans la prose que Racine dans la poésie. » Voltaire s'est appliqué à développer ces caractères de ressemblance entre le style de l'auteur A'Alhalie et celui de l'auteur du Petit Carême,

« Massillon, diMl, imita Racine, autant qu'on peut Timiter en prose. Son style est pur, ses peintures sont attendrissantes.

« Relisez ce morceau sur l'humanité des grands :

« Hélas ! s'il pouvoit être quelquefois permis d'être sombre, bizarre, cha- « grin, à charge aux autres et à soi-même, ce dcvroit être à ces infortunés u que la faim , la misère, les calamités, les nécessités domestiques et tous u les plus noirs soucis environnent. Us seroientbien plus dignes d'excuse si, H portant déjà le deuil, l'amertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en « laissoient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les « heureux du monde, à qui tout rit, et que les joies et les plaisirs acrompa- « gnent partout, prétendront tirer de leur félicité même un privilège qui

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