‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 29 sur 74 · En autorité, autorisés, négligence · texte numérisé non relu

En autorité, autorisés, négligence

iniquités vous ont survécu, et que longtemps même après votre mort vous étiez encore coupable devant Dieu d'une infinité de crimes et de désordres qui se passoient sur la terre ! Et c'est ici, mes frères, où l'on connoitra le danger des charges publiques, les précipices qui environnent le trône môme, les écueils de l'autorité ; et combien l'Évangile avoit raison d'appeler heureux ceux qui vivent dans l'obscurité d'une condition privée; combien la religion étoit sage de nous inspirer tant d'horreur de l'ambition , tant d'indifférence pour les grandeurs de la terre, tant de mépris pour tout ce qui n'est élevé qu'aux yeux des hommes, et de nous recommander si souvent de n'aimer que ce qu'on doit aimer toujours*

Mais peut-être, exempt de tous ces vices que nous venons de parcourir, et attaché depuis longtemps aux devou-s de la vie chrétienne, vous présumez que cet examen terrible ne vous regardera pas , ou que du moins vous y paroltrez avec plus de confiance que l'âme criminelle. Sans doute, mon cher auditeur, ce sera là le jour du triomphe et de la gloire des justes ; le jour qui justifiera ces prétendus excès de retraite , de mortification , de modestie, de délicatesse de conscience, qui avoient fourni au monde tant de censures et de dérisions profanes; sans doute le juste paroîtra devant ce tribunal redoutable avec plus de confiance que le pécheur, mais il y paroîtra, et ses justices mômes seront jugées ; vos vertus, vos œuvres ssdntes seront exposées à cette discussion rigoureuse. Le monde, qui refuse souvent les éloges dus à la vertu la plus réelle, les accorde aussi quelquefois légèrement aux seules apparences de la vertu. Il est tant de justes qui s'abusent eux-mêmes et qui ne doivent ce nom et cette réputation qu'à l'en'eur publique 1 Ainsi ce n'est pas seu-

420 SERMONS D£ MÂSSILLON.

lement Tyr et Sidon que je visiterai dans le jour de ma colère, dit le Seigneur, c'est-à-dire ces pécheurs dont les crimes sembloient les confondre avec les infidèles et les habitants de Tyr et de Sidon; je porterai la lumière de mes jugements jusque dans Jérusalem; c'est-à-dire, j'examinerai, je rechercherai, je sonderai les motifs de ces œuvres saintes , qui sembloient vous égaler aux âmes les plus fidèles de la sainte Jérusalem : Scrutabor Jérusalem in lucemis (Sophon., i, 12).

Je remonterai jusqu'au premier motif de cette conversion qui fit tant de bruit dans le monde ; et l'on verra si je n'en trouverai pas la source dans quelque dépit secret, dans la décadence de l'âge ou de la fortune, dans des vues secrètes de faveur et d'élévation, plutôt que dans la haine du péché et dans l'amour de la justice : Scrutabor Jérusalem in lucernis.

J'opposerai ces libéralités répandues dans le sein des pauvres, ces visites de miséricorde, ce zèle pour les entreprises de piété, cette protection accordée à mes serviteurs, avec les complaisances, les désirs d'estime, l'ostentation, les vues humaines qui les ont infectées ; et peut-être qu'à mes yeux elles paroltront plutôt les fruits de l'orgueil que les suites de la grâce et l'ouvrage de mon Esprit : Scrutabor Jérusalem in lucemis.

Je rappellerai cette suite de sacrements, de prières, de pratiques saintes dont vous aviez fait une sorte d'habitude qui ne réveilloit plus en vous aucun sentiment de foi et de componction ; et vous saurez si la tiédeur, la négligence , le peu de fruit qui les accompagnoit , le peu de disposition qui les précédoit, n'en ont pas fait devant moi autant d'infidélités pour lesquelles vous serez jugé sans miséricorde : Scrutabor Jérusalem in lucernis.

J'exaoïinerai cet éloignement du inonde et des plaisirs, cette singularité de conduite, cette affectation de modestie et de régularité, et peut-être j'y trouverai plus d'humeur, de tempérament et de paresse, que de foi ; et que dans une vie plus régulière et plus retirée aux yeux des hommes , vous aurez encore conservé tout l'amour de vous-même, tout l'attachement à votre corps, toutes les délicatesses de sensualité, et, en un mot, tous les penchants des âmes les plus mondaines : Scrutabor Jérusalem in lucernis.

J'approfondirai ce zèle prétendu de ma gloire , qui vous faisoit si fort gémir sur les scandales dont vous étiez témoin, qui vous portoit à les condamner avec tant de hauteur et de confiance , et à éclater si vivement contre les dérèglements et les foiblesses de vos frères ; et peutêtre ce zèle ne sera plus devant moi qu'une dureté de tempérament, une malignité de naturel, un penchant de censurer et de médire, une ardeur indiscrète, un zèle d'ostentation et de vanité, et, loin de vous trouver zélé pour ma gloire et pour le salut de vos frères , vous ne serez devant moi qu'injuste, dur, malin et téméraire : Scrutabor Jérusalem in lucernis.

Je vous demanderai compte de ces talents éclatants que vous n'employiez, ce semble, que pour ma gloire, pour l'instruction des fidèles, et qui vous avoient attiré les bénédictions des justes et les acclamations même des mondains ; et peut-être que la complaisance, la recherche éternelle de vous-même, le désir de l'emporter sur les autres, la sensibilité aux applaudissements humains, ne laisseront plus voir dans vos œuvres que les œuvres de rhomme et les fruits de l'orgueil; et je maudirai ces travaux dont la source avoit toujours été souillée : Scruiabor Jérusalem in lucernis.

122 SERMONS DE MASSjLLON.

Grand Dieu I et alors que d'œuvres sur lesquelles j'avois compté se trouveront mortes à vos yeux ! que ce discernement sera terrible I et de tout ce que nous avons fait même pour le ciel, qu'il se trouvera peu d'actions que vous vouliez avouer pour vôtres, et qui soient jugées dignes de récompense !

Et ne concluez pas de là, mes frères, qu'il est donc inutile de travailler au salut, puisque le juste Juge ne cherchera qu'à perdre les hommes. Qu'à les perdre, mes frères ! il n'est venu que pour les sauver, et ses miséricordes surpasseront encore ses justices. Mais voici plutôt la conclusion que vous devez tirer. Ces âmes justes que vous accusez si souvent d'excès, de scrupule dans la pratique des devoirs de la vie chrétienne, comme si elles poussoient les choses trop loin, ces âmes, exposées à la lumière de Dieu, paroîtront tièdes, sensuelles, imparfaites, et peut-être criminelles : et vous qui vivez dans les périls et les plaisirs du monde; vous qui ne donnez à la religion et au salut que les moments les plus inutiles de votre vie ; vous qui à peine mêlez une œuvre de piété à une année entière de dissipation et d'inutilités, où en serez-vous alors, mon cher auditeur? Si ceux qui n'auront que des œuvres louables à présenter seront en danger d'être rejetés, vous qui n'aurez qu'une vie toute mondaine à offrir, quelle pourra être votre destinée ? Si le bois vert est traité avec tant de rigueur, comment en usera-t-on avec le sec? et si le juste est à peine sauvé, je ne dis pas le pécheur, car il est déjà jugé, mais l'âme mondaine qui vit sans vice ni vertu, comment osera-t-elle paroître ?

Vous nous dites si souvent, mon cher auditeur, que votre conscience ne vous reproche pas de grands crimes , que vous n'êtes ni bon ni mauvais, et que votre seul péché,

c est rindolence et la paresse. Ah ! vous vous connoîtrez alors devant le tribunal de Jésus-Christ. Vous verrez si le témoignage de votre conscience, qui ne vous reprochoit point de crimes, qui ne vous offroit presque rien à dire aux pieds d'un confesseur, n*étoit pas un aveuglement terrible, auquel la justice de Dieu vous avoit toujours livré. Vous verrez, par la frayeur où sont les justes, ce que vous devez craindre pour vous-même , et si la confiance où vous avez toujours vécu étoit la paix de la bonne conscience, ou la fausse sécurité de la mondaine. 0 mon Dieu I s'écrie saint Augustin, si je pou vois voir maintenant l'état de mon âme , comme vous me le découvrirez alors I O si jam nunc faciem peccatricis animœ liceret oculis cor ports intuer i ! Si je pou vois me dépouiller de ces préjugés qui m'aveuglent, me défier de ces exemples qui me rassurent» de ces usages qui me calment, de ces louanges qui me séduisent, de cette élévation et de ces titres qui m'abusent, de ces talents qui m' éblouissent, de ces complaisances d'un guide sacré qui font toute ma sûreté, de cet amour de moi-même qui est la source de toutes mes erreurs; et que je pusse m' envisager tout seul à vos pieds dans votre lumière , ô mon Dieu I quelle horreur n'aurois-je pas de moi-même I O si Jam nunc faciem peccatricis animœ liceret oculis corporis intueri! et quelles mesures ne prendrois-je pas en me confondant en votre présence, pour prévenir la confusion publique de ce jour redoutable, où les conseils des cœurs et les secrets des pensées seront manifestés? Car, mes frères, non-seulement le pécheur sera montré à lui-même , il sera encore montré à toutes les créatures.

m SERMONS DK MASSILLON.

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