‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 30 sur 74 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Deux désordres naissent dans le monde du mélange des bons et des méchants inévitable sur la terre. Premièrement, à la faveur de ce mélange, le vice caché se dérobe à la honte publique qui lui est due; la vertu inconnue ne reçoit pas les éloges qu elle mérite. Secondement, le pécheur est souvent élevé en honneur, et occupe les premières places, tandis que Thomme de bien vit dans l'abaissement, et rampe à ses pieds comme un esclave. Or, on va faire en ce jour terrible une double manifestation, qui réparera ce double désordre. En premier lieu, les pécheurs seront discernés des justes, par l'exposition publique de leur conscience. En second lieu, ils seront discernés par leur séparation d'avec eux , et par la diiïérence des rangs et des places qui leur seront assignés dans les airs : Et separabit eos ab invicerriy sicut pastor segregat oves ab kœdis (Matth., xxv, 32). Honorezmoi, s'il vous plaît, de votre attention.

Pour bien comprendre toute la confusion dont sera couverte l'âme criminelle, lorsqu'elle sera montrée à toutes les créatures, et que tous ses vices les plus secrets seront exposés au grand jour, il n'y a qu'à faire attention, premièrement, au nombre et au caractère des spectateurs qui seront témoins de sa honte; secondement, aux soins qu'elle avoit pris de cacher ses foiblesses et ses dissolutions aux yeux des hommes, lorsqu'elle étoit sur la terre ; troisièmement enfin, à ses qualités personnelles, qui rendront encore sa confusion plus profonde et plus accablante.

Représentez-vous donc ici, mes frères, l'âme crimi-

SUR LE JUGEMENT UNIVERSEL. 4î5

nelle devant le tribunal de Jésus-Christ, environné des anges et des hommes : les justes, les pécheurs, ses proches, ses sujets, ses maîtres, ses amis, ses ennemis, tous , les yeux attachés sur elle , présents à la discussion terrible que le juste Juge fera de ses actions, de ses désirs, de ses pensées, forcés malgré eux d'assister à son jugement, et d'être témoins de la justice de la sentence que le Fils de F homme prononcera contre elle. Toutes les ressources qui peuvent adoucir ici-bas la plus humiliante confusion manqueront en ce jour à Tâme infidèle.

Première ressource. Sur la terre, lorsqu'on a été capable d'une faute qui nous a fait tomber dans le mépris, tout a roulé sur un certain nombre de témoins renfermés ou dans notre nation ou dans les lieux de notre naissance ; on a pu même s'éloigner d'eux dans la suite des temps, pour ne pas retrouver sans cesse dans leurs yeux le souvenir et le reproche de notre honte passée ; on a pu changer de demeure, et aller recouvrer ailleurs, avec des hommes inconnus, une réputation qu'on avoit déjà perdue. Mais dans ce grand jour tous les hommes assemblés entendront l'histoire secrète de vos mœurs et de votre conscience ; vous ne pourrez plus aller vous cacher loin des regards des spectateurs, chercher de nouvelles contrées, et fuir comme Gain dans le désert. Chacun sera fixe, immobile à la place qu'on lui aura marquée, portant sur son front l'écrit de sa condamnation et l'histoire de toute sa vie, obligé de soutenir les yeux de l'univers et toute la honte de ses foiblesses. Il n'y aura plus alors de lieu écarté où l'on puisse aller se cacher aux regards publics; la lumière de Dieu, la gloire seule du Fils de l'homme remplira le ciel et la terre ; et dans ces vastes espaces qui seront autour de vous, vous ne découvrirez

au loin, de toutes parts, que des yeux attentifs à vous regarder.

Seconde ressource. Sur la terre, lors même que notre honte est publique, et qu'une faute d'éclat nous a dégradés dans l'esprit des hommes, il se trouve toujours du moins un petit nombre d'amis prévenus en notre faveur, dont l'estime et le commerce nous dédommagent en quelque sorte du mépris public, dont l'indulgence nous aide à soutenir le déchaînement de la censure publique. Mais aujourd'hui la présence de nos amis sera l'objet le plus insupportable à notre honte. S'ils sont pécheurs comme nous , ils nous reprocheront nos plaisirs communs et nos exemples, où peut-être ils ont trouvé le premier écueil de leur innocence. S'ils sont justes, comme les saints ont l'œil simple, et qu'ils nous avoient crus des enfants de lumière, ah ! ils nous reprocheront leur bonne foi abusée, leur amitié séduite. Vous aimiez le juste, nous diront-ils, et vous haïssiez la justice ; vous protégiez la vertu, et dans votre cœur vous mettiez le vice sur le trône ; vous cherchiez en nous la droiture, la fidélité, la sûreté que vous ne trouviez pas dans vos amis mondains, et vous ne cherchiez pas le Seigneur qui formoit toutes ces vertus dans notre cœur : ah I l'auteur de tous nos dons ne méritoit-il pas d'être plus aimé et plus recherché que nous-mêmes ?

Et voilà la troisième ressource qui manquera à la confusion de l'âme criminelle. Car, s'il ne se trouve point icibas d'amis que nos malheurs intéressent, du moins il est des personnes indifférentes que nos fautes ne blessent pas et ne révoltent pas contre nous. Mais dans ce jour terrible nous n'aurons point de spectateurs indifférents. Les justes, si sensibles ici-bas aux calamités de leurs frères, si ingénieux à excuser leurs fautes, à les couvrir du moins

du voile de la charité, et à les adoucir aux yeux des hommes lorsqu'ils ne peuvent y trouver d'excuse apparente ; les justes , dépouillés alors, à l'exemple du Fils de l'homme, de cette indulgence et de cette miséricorde qu'ils avoient exercée envers leurs frères sur la terre, siffleront sur le pécheur, dit le Prophète, l'insulteront, demanderont au Seigneur qu'il venge sa gloire en le punissant ; entreront dans le zèle et dans les intérêts de sa justice ; et, devenant eux-mêmes ses juges, ils diront en se moquant, dit le Prophète : Voilà donc cet homme qui n'avoit pas voulu mettre son secours et sa confiance dans le Seigneur, et qui avoit mieux aimé se confier dans la vanité et dans le mensonge : Ecce homOy qui non posuit Deum adjulorem suum (Ps. u, 9); voilà cet insensé qui se croyoit seul sage sur la terre , qui regardoit la vie des justes comme une folie , et qui se faisoit , dans la faveur des grands , dans la vanité des titres et des dignités, dans l'étendue des terres et des possessions, dans l'estime et les louanges des hommes, des appuis de boue qui dévoient périr avec lui. Où sont maintenant ces maîtres , ces dieux de chair et de sang , auxquels il avoit sacrifié sa vie , ses soms et ses peines ? qu'ils paroissent ici pour le soutenir et pour le défendre, qu'ils viennent le mettre à couvert des maux qui vont fondre sur lui, ou plutôt se garantir eux-mêmes de la condamnation qui les menace : Ubi gunt dit eoruniy in quitus habebant fiduciam?,.. Surganly et opiiulentur vobisy et in necessitate vos protegant (Deut., xxxu, 37, 38). Les pécheurs ne seront pas plus indulgents à son infortune. Ils auront pour lui toute l'horreur qu'ils seront forcés d'avoir pour eux-mêmes : la société des malheurs qui devoit les unir ne sera qu'une haine éternelle qui les divisera, qu'une dureté barbare qui ne

mettra dans leur cœur que des sentiments de cruauté et de fureur pour leurs frères ; et ils haïront dans les autres les mêmes crimes qui font tous leurs malheurs. Enfin, les hommes les plus éloignés de nous, les peuples les plus sauvages auxquels le nom de Jésus-Christ n'a pas été annoncé, arrivés alors, mais trop tard, à la connoissance de la vérité, s'élèveront contre vous, et vous reprocheront que, si les prodiges que Dieu a opérés en vain au milieu de nous, il les avoit opérés à leurs yeux ; que s'ils avoient été éclairés comme vous des lumières de l'Évangile et soutenus des secours de la foi et des sacrements, ils auroient fait pénitence dans la cendre et dans le cilice, et mis à profit, pour leur salut, des grâces dont vous avez abusé pour votre perte.

Telle sera la confusion de l'âme réprouvée. Maudite de Dieu, elle se verra en même temps le rebut du ciel et de la terre, l'opprobre et l'anathème de toutes les créatures ; celles mêmes qui sont inanimées, qu'elle avoit forcées de servir à ses passions et qui gémissoient, dit saint Paul, dans l'attente d'être délivrées de cette honteuse servitude, s'élèveront contre elle à leur manière. Le soleil, de la lumière duquel elle avoit abusé, s'obscurcira, comme pour ne plus luire à ses crimes ; les astres disparottront, comme pour lui dire qu'ils ont été assez longtemps témoins de ses passions injustes ; la terre s'écroulera sous ses pieds, comme pour jeter hors de son sein un monstre qu'elle ne pouvoit plus porter ; et l'univers entier, dit le Sage, s'armera contre elle pour venger la gloire du Seigneur qu'elle a outragé : Et pugnabii cum illo orbis terrarum contra imensaios (Sap., v, 21). Hélas! nous aimons tant à être plaints dans nos malheurs ! la seule indifférence nous aigrit et nous blesse : ici , non-seule-

ment tous les cœurs seront fermés à nos maux, mais tous les spectateurs insulteront à notre honte, et le pécheur n'aura plus pour lui que sa confusion, son désespoir et ses crimes. Première drconstance de la confusion de l'âme criminelle : la multitude des témoins.

Je prends la seconde dans les soins qu'on avoit pris^ de se déguiser aux yeux des hommes, tandis qu'on vivoit sur la terre. Car, mes frères, le monde est un grand théâtre, où chacun presque joue un personnage emprunté : comme nous sommes pleins de passions, et que toutes les passions ont toujours quelque chose de bas et de méprisable, toute notre attention est d'en cacher la bassesse et de nous donner pour ce que nous ne sommes pas ; l'iniquité est toujours trompeuse et dissimulée. Ainsi toute votre vie, vous surtout qui m' écoutez , et qui regardez la duplicité de votre caractère comme la science du monde et de la cour, toute votre vie n'avoit été qu'une suite de déguisements et d'artifices ; vos amis, même les plus sincères et les plus familiers, ne vous connoissoient qu'à demi; vous échappiez à tout le monde, vous changiez de caractère, de sentiment, d'inclination selon les conjonctures et le caractère de ceux à qui vous vouliez plaire : par là vous vous étiez fait une réputation d'habileté et de sagesse; et on n'y* verra qu'une âme vile, sans droiture, sans vérité, et dont la plus grande vertu avoit été de cacher son indignité et sa bassesse.

Vous encore, âme infidèle, qu'un sexe plus jaloux de l'honneur avoit rendue encore plus attentive à dérober vos foiblesses à la connoissance des hommes, vous étiez si habile pour vous épargner la honte d'une surprise, vous

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