‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 3 sur 74 · Journal de U Dieu (nov · texte numérisé non relu

Journal de U Dieu (nov

heureux cexta: qui pleurent, et où, instruisant et flattant tout à la fois le grand monarque qui Técoutait, il disait :

« Sire, si le inonde parloit ici à la place de Jésus-Christ, sans doute il ne tiendroit pas à Votre llajesté le même langage.

m Heureax le prince , tous diroit-il , qui n'a Jamais combattu que pour vaincre; qui n'a vu tant de puissances armées contre lui que pour leur donner une paix plus glorieuse; et qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire!

« Heureux le prince qui, durant le cours d'un règne long et florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l'amour de ses peuples, de l'estime de ses ennemis, de l'admiration de l'univers, de l'avantage de ses conquêtes, de la magniflcence de ses ouvrages, de la sagesse de ses lois, de l'espérance auguste d'une nombreuse postérité, et qui n'a plus rien à désirer que de conserver longtemps ce qu'il possède!

« Ainsi parleroit le monde; mais. Sire, Jésus-Christ ne parle pas comme le monde.

• Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l'admiration de son siècle, etc. »

Et rorateur paraphrase les évangéliques béatitudes en les appliquant à son auguste auditeur.

Admirable tour d'éloquence qui excita un mouvement involontaire d'admiration dans le brillant auditoire de la chapelle royale de Versailles, tout accoutumé qu'il était à la puissante parole des Bossuet et des Bourdaloue.

Dès son troisième sermon, au témoignage d'un contemporain,' Massillon fut regardé comme le premier prédicateur do royaume. Cependant tous les suffrages ne se déclarèrent pas d'abord en faveur du nouvel orateur. Bossuet trouva faible son premier discours, qui était contre les libertins, et qu'il avait , suivant l'évêque de Meaux , assez mal amené à l'évangile du jour, a II jugea , dit Le Dieu , que cet orateur, bien éloigné du sublime , n'y parviendrait jamais. » Après avoir persisté quelque temps dans cette prévention contre le nouveau prédicateur de la cour , Bossuet revint enûn à une appréciation plus favorable , et Le Dieu nous apprend que l'évêque de Meaux, ayant entendu à Versailles, le vendredi 5 mars 1701,

1. Languet de Gei^y, archevêque de Sens, i)isc, à VAcad, franc.

le sermon de la Samaritaine prêché par le père Massillon , « fut très-content. » Après ce carême, Massillon en prêcha encore un autre à la cour, en 1704. A partir de ce moment , il ne fut plus invité à reparaître dans la chaire, quoique le roi lui eût témoigné le désir de l'entendre tous les ans , et qu'il lui eût marqué sa profonde estime par ce mot célèbre : « Mon père, fai entendu de grands orateurs dans ma chapelle , je suis toujours sorti content d'eux; mais lorsque je vous entends, je sors toujours mécontent de moi-même, »

Massillon, à son arrivée à Paris, après avoir entendu les prédicateurs les plus célèbres, avait dit : « Je leur trouve bien de Tesprit et du talent; mais si je prêche, je ne prêcherai pas comme eux. » En effet , il apporta dans la chaire une manière toute nouvelle. Sa méthode est de ne pas s'arrêter à établir longuement des vérités, des maximes générales universellement adoptées. 11 suppose les principes, ou les établit en deux mots. Ensuite il s'applique à chercher au fond des cœurs, dans les attaches criminelles et dans les intérêts terrestres , les raisons sur lesquelles chacun en particulier, sans contester l'existence de la loi ni la nécessité de lui obéir, prétend pouvoir se dispenser de s'y soumettre. Vains prétextes de

r amour-propre, qu'il est aussi habile à réfuter qu'ingénieux à découvrir.

Moraliste fin et pénétrant, voilà surtout ce qu'est Massillon. Où il excelle, c'est à analyser supérieurement des vérités de morale et de sentiment communes à tous les hommes, de quelque religion qu'ils soient. Après les considérations philosophiques et les développements psychologiques et moraux , il sait revenir au langage de l'Évangile , auquel sa bouche est consacrée. Chez Massillon , la part du dogme est

encore beaucoup plus affaiblie que chez Bourdaloue. Dans tous les sermons du célèbre oratorien , surtout dans ceux qui suivirent son premier Avent, l'exposition théologique est presque nulle. Point de fortes démonstrations d'un point de doctrine. A peine quelques citations de TÉcriture et des Pères. Presque uniquement des développements moraux. On entend une philosophie sublime , mais enfin ce n'est guère qu'une philosophie. On sent que l'orateur parlait à une époque où déjà l'on se faisait un bon air d'être incrédule, où, de toutes parts, l'esprit douteur et sceptique perçait, où , comme dit Massillon lui-même, « tout étoit plein de chrétiens philosophes, et de fidèles juges de la foi.^ » Le ministre de la parole sainte, afin de gagner son auditoire , croit devoir se faire quelque peu mondain, et ne pas trop s'étendre sur le dogme, pour faire accepter la morale.

On oublie assez volontiers ce qui manque à Massillon quand on le lit, tant l'on admire comme il parle toujours en homme qui sait à fond le cœur humain, en homme qui avait longuement et profondément médité sur les faiblesses de notre nature, et qui peut-être, dans sa jeunesse, toute pieuse qu'elle fut, avait connu les passions*. A l'époque de sa plus grande vogue , on lui demandait où il avait pris une connaissance si approfondie du monde et de ses entraînements; n'est-ce pas aux orages qui avaient grondé dans son sein qu'il dut de pouvoir répondre : « Dans mon propre cœur! »

Les peintures générales de la société , où il se garde de « prêter au siècle des désordres imaginaires,' » ne sont pas moins frappantes que ses vives analyses de certaines passions

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