Sêraum pour la fête de la Visitation , V* partie
et de certains vices. Veut-il nous faire connaître ce que c'est , dans la vérité , que le monde : '
« Qu*est-ce que le inonde, dit-il, pour les mondains eux-mème» qui Tainient, qui paraissent enivrés de ses plaisirs, et qui ne peuvent se passer de lui? Le monde, c'est une servitude étemelle où nul nn vit pour soi, et où, pour être heureux, il faut pouvoir baiser ses fers et aimer son esclavage. Lo monde, c*est une révolution Journalière d*événements qui réveillent tour à tour dans le cœur de ses partisans les passions les plus violentes et les plus tristes, des haines cruelles, des perplexités odieuses, des craintes amères, des Jalousies dévorantes, des chagrins accablants. Le monde, cVst une terre de malédiction où les plaisirs mêmes portent avec eux leurs épines , et leur amertume : le Jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices ; les conversations ennuient par les oppositions d*humeur et la contrariété des sentiments; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts, leurs contre-temps, leurs bruits désagréables; les spectacles, ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des Âmes grossièrement dissolues et incapables d*ètre réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades, en ne remuant que ces passions délicat«s qui ne font que montrer le crime de loin et dresser des pièges à Tinnocence. Le monde enfin est un lieu où Tespérance même, qu*on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux ; où ceux qui n*espèrent rien se croient encore plus misérables; où tout ce qui plaît ne plaît Jamais longtemps; et où Tennui est prosque toujours la destinée la plus douce et la plus supportable qu*on puisse y attendre. Voilà le monde, mes frères; et ce n*est pas ce monde obscur qui ne connolt ni les grands plaisirs ni les charmes de la prospérité , de la faveur et de ropnlence : c*est le monde dans son beau, c*e8t le monde de la cour, c*est vous-mêmes qui m*écoutez, mes frères. Voilà le monde; et ce n*est pas ici une de ces peintures imaginées et dont on ne trouve nulle part la ressemblance. Je ne peins le monde que diaprés votre cœur; c*est-à-dire tel que vous le connoissex et le sentez tous les jours vous-mêmes.i «^
Dans son zèle, il ne craint pas d'attaquer, de flétrir les abus les plus consacrés , et de s'en prendre aux préjugés et aux vanités les plus chers au cœur de rhomme, comme dans ce magnifique passage d'un de ses chefs-d'œuvre, le Sermon sur Vaumône :
« A la vérité, il est peu de ces hypocrisies grossières et déclarées qui publient sur les toits le mérite de leurs œuvres saintes; Torgueil est plus habile ef ne se démasque jamais tout à fait : mais qu*il est encore moins de véritables zèles de charité qui cherchent, comme Jésus -Christ, 1m lieux solitaires et écartés pour y cacher leurs saintes profusions! On ne voit
1. Sei'mon pour la fête de tout les Saints, Bonheur des justes, f** partie.
SUK MASSILLON. «
presque que de ces xèles Tastiieiix qui n*ont des yeux que pour des misères d'^lat, et qui veulent pieusement mettre le public dans la confidence de leurs largesses : on prendra bien quelquefois des mesures pour les cacher, mais on n*est pas fâché qu'une indiscrétion les trahisse; on ne cherchera pas les regards publics , mais on sera ravi que les regards publics nous surprennent, et Ton regarde presque comme perdues les libéralités qui sont ignorées.
« Hélas! nos temples et nos autels n*éta]ent-ils pas de toutes parts, avec leurs dons, les noms et les marques de leurs bienfaiteurs, c'est-à-dire les monuments publics de la vanité de lîos pères et de la nôtre? Si Ton ne vouloit que Tœil invisible du Père céleste pour témoin, à quoi bon cette vaine ostentation? Craignez-vous que le Seigneur n'oublie vos offrandes? Faut- il que, du fond du sanctuaire où nous l'adorons, il ne puisse jeter ses regards «ans en retrouver le souvenir? Si vous ne vous proposez que de lui plaire, poarquoî exposer vos largesses à d'autres yeux qu'aux siens? Pourquoi les ministres eux-mêmes, dans les fonctions les plus redoutables du sacerdoce, paroitront-ils à l'autel, où ils ne devraient porter que les péchés du peuple, rhaiigés et revêtus des mafques de votre vanité? Pourquoi ces titres et ces inscriptions qui immortalisent sur des murs sacrés vos dons et votre orgueil? N'étoit-ce pas assez que ces dons fussent écrits de la main du Seigneur dans If! livre de vie? Pourquoi graver sur le marbre qui périra le mérite d'une action que la charité avoit pu rendre immortelle?
« Ali ! Salomon , après avoir élevé le temple le plus pompeux et le plus magnifique qui fut Jamais, n'y fit graver que le nom redoutable du Seigneur, H n'eut garde de mêler les marques de la grandeur de sa race avec celles de lâ majesté éternelle du lloi des rois. On donne un nom de piété à cet usage ; on se persuade que ces monuments publics sollicitent les libéralités des fidèlas. Mais le Seigneur a-t-il chargé votre vanité du soin d'attirer des largesses à ses autels? et vous a-t-il permis d'être moins modestes, afin que vos frères devinssent plus charitables? Hélas! les plus puissants d'entre les premiers fidèles portoient simplement, comme les plus obscurs, leur patrimoine aux pieds des apôtres ; ils voyoient avec une sainte joie leurs noms et leurs biens confondus avec ceux de leurs frères qui avoient moins offert qu'eux; on ne les disUnguoit pas alors dans l'assemblée des fidèles à proportion de leurs largesses ; les honneur» et les préséances n'y étoient pas encore le prix des dons et des offrandes ; et l'on n'avoit garde de changer la récompense éternelle qu'on attendoit du Seigneur en cette gloire frivole qu'on auroit pu recevoir des hommes ; et aujourd'hui l'Église n'a pas assez de privilèges pour satisfaire la moitié de ses bienfaiteurs ; leurs places y sont marquées dans le sanctuaire; leurs tombeaux y paraissent jusque sous l'autel, où ne devraient reposer que les cendres des martyrs; on leur rend même des honneurs qui devraient être réservés à la gloire du sacerdoce; et, s'ils ne portent pas la main à l'encensoir, ils veulent du moins partager avec le Seigneur Tencens qui brûle sur ses autels. L'usage autorise cet abus, il est vrai ; mais l'usage ne Justifie jamais ce qu'il autorise J »
I . Sermon pour h qtMlrièmfi lUmanrhe de Car^mf, Sur raumône, 2' partie.
Personne n'a mieux vu toute la laideur des vices colorés, et tout le faux de la piété de parade et de montre du dixseptième siècle fmissant. Parlant de la protection accordée par Louis XIV à la religion et à la vertu :
« Jours fortunés, s*écrie-t-il, vous deviez ramener parmi nous le règne de la piété et de Tinnocence ; et cependant jamais la malice n*a plus abondé ; et les faveurs royales, accordées à la vertu, n*en ont peut-être rendu que. les apparences estimables. Siècle pervers , tout coopère donc à ta perte ! Si le prince oublie Dieu, il affermit et perpétue les vices ; s'il favorise les justen, il multiplie les hypocrites.*»
Ailleurs, revenant sur cette hypocrisie produite par un servile désir de plaire, il la flétrit dans des termes empreints de la plus apostolique et de la plus généreuse indignation :
« Mais, hélas ! mes frères, s'écric-t-il, où sont dans nos temples ces ftmes respectueuses qui, saisies d'une sainte terreur à la vue des lieux sacrés, sentent tout le poids de la majesté du Dieu qui les habite, et ne trouvent point d'autre situation, pour soutenir l'éclat de sa présence, que l'immobilité d*uD corps anéanti , et la profonde religion d'une hme qui adore?
« Où sont ceux que la grandeur de Dieu toute seule occupe , et qui perdent ici de vue toutes celles de la terre? Disons-le hardiment devant un roi dont le profond respect au pied des autels honore la religion : on vient dans ce temple saint, non pas honorer le Dieu qui l'habite, mais s'honorer souvent soi-même d'un vain extérieur de piété, et le faire servir à dos vues et à des intérêts que la piété sincère condamne; on vient fléchir le genou, comme Naaman le fléchissoit devant l'autel profane, pour s'attirer les regards et suivre l'exemple du prince qui adore; on vient y chercher un au're dieu que celui qui parolt sur nos autels , y faire sa cour à un autre maître qu'au maître suprême, y chercher d'autres grâces que les grâces du ciel, et s'y attirer les regards d'un autre rémunérateur que du Rémunérateur immortel. Au milieu même d'une foule d'adorateurs, il est dans son temple un Dieu inconnu, comme il étoit autrefois au milieu d'Athènes la païenne. Tous les regards sont ici pour le prince, qui n'en a lui-même que pour Dieu : tous les vœux s'adressent à lui, et son profond anéantissement au pied des autels, loin de nous apprendre à respecter ici le Seigneur, devant lequel un grand roi lui-même, qui porte pour ainsi dire l'univers, courbe sa tête et oublie toute sa grandeur, nous apprend seulement à nous servir de sa religion, et des faveurs dont il honore la vertu, pour en emprunter les apparences, nous élever par là à de nouveaux degrés de grandeur sur la terre. O mon Dieu ! n'est-ce pas là ce que vous annonciez à vos disciples , que viendraient des temps où la foi seroit éteint^e, où la piété deviendroit un trafic