LE SECOND DIMANCHE DE L*AVENT
Beatw qui non fnarU teandalizatut in wie. Heureux celui qui ne prendra point de moi un sujet de chute et de scandale.
(Matth,, XI, 0.)
Sire,
C'est donc un bonheur, et un bonheur rare, de n'être point scandalisé de Jésus-Christ. Mais qu'y avoit-il, et que pouvoit-il y avoir dans celui qui est la sagesse même, la splendeur du Père , et l'image substantielle de toutes les perfections, que pouvoît-il y avoir qui pût être pour les hommes un sujet de scandale ? Sa croix , mes trëschers frères, oui, sa croix, qui fut autrefois le scandale du Juif, et qui est et sera, dans toute la suite des siècles, le scandale de la plupart des chrétiens. Mais, quand je dis que la croix du Sauveur est le scandale de la plupart des chrétiens, je n'entends pas seulement la croix qu'il a portée, j'entends surtout celle qu'il nous oblige de porter à son exemple, sans laquelle il refuse de nous reconnoitre pour ses disciples et de partager avec nous la gloire dans laquelle il n'est entré lui-même que par la croix.
Voilà ce qui nous révolte, et ce que nous trouvons à redire dans notre divin Sauveur : nous voudrions que, puisqu'il falloit qu*il souffrit, ses souffrances eussent été pour nous comme un titre d'exemption , et nous eussent mérité le privilège de ne point souffrir avec lui. Détrompons-nous, mes frès-chers frères. La seule chose qui dépende de nous, c'est de rendre nos souffrances méritoires ; mais souffrir, ou ne pas souffrir, n'est point laissé à notre choix. La Providence a dispensé avec tant de sagesse les biens et les maux de cette vie que chacun dans son état , quelque heureuse qu'en paroisse la destinée , trouve des croix et des amertumes qui en balancent toujours les plaisirs. Il n'est point de parfait bonheur sur la terre, parce que ce n'est point ici le temps des consolations, mais le temps des peines : l'élévation a ses assujettissements et ses inquiétudes; l'obscurité, ses humiliations et ses mépris; le monde, ses soucis et «ses caprices; la retraite, ses tristesses et ses ennuis; le mariage, ses antipathies et ses fureurs; l'amitié, ses pertes ou ses perfidies; la piété elle-même, ses répugnances et ses dégoûts ; enfin , par une destinée inévitable aux enfants d'Adam, chacun trouve ses propres voies semées de ronces et d'épines. La condition la plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent toute la félicité : le trône est le siège des chagrins, comme la dernière place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du pauvre et du laboureur ; et de peur que notre exil ne nous devienne trop sûmable, nous y sentons toujours, par mille endroits, qu'il manque quelque chose à notre bonheur.
Cependant, destinés à souffrir, nous ne pouvons aimer les souffrances; toujours frappés de quelque affliction.
U4 SERMONS DE MÂSSILLON
nous ne saurions nous faire un mérite de nos peines; jamais heureux, nos croix devenues nécessaires ne sauroient du moins nous devenir utiles. Nous sommes ingénieux à nous priver nous-mêmes de tout le mérite de nos souffrances. Tantôt nous cherchons dans la foiblesse de notre propre cœur l'excuse de nos sensibilités et de nos murmures; tantôt dans Texcès ou le caractère de nos afflictions; tantôt enfin dans les obstacles qu'elles nous paroissent mettre à notre salut ; c'est-à-dire, tantôt nous nous plaignons que nous sommes trop foibles pour soutenir tranquillement nos peines; tantôt que nos peines elles-mêmes sont trop excessives ; tantôt qu'il n'est pas possible dans cet état de penser au salut.
Et voilà les trois prétextes qu'on oppose tous les jours dans le monde à l'usage chrétien des afflictions : le prétexte de la propre foiblesse ; le prétexte de l'excès ou de la nature de nos afflictions; le prétexte des obstacles qu'elles semblent mettre à notre salut. Ce sont ces prétextes qu'il faut confondre en leur opposant les règles de la foi. Appliquez-vous, qui que vous soyez, et apprenez que ce qui damne la plupart des hommes, ne sont pas les plaisirs seulement ; hélas ! ils sont si rares sur la terre, et le dégoût les suit de si près I c'est encore l'usage peu chrétien qu'ils font de leurs peines. Implorons, etc. Ave^ Maria.