‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 33 sur 74 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le langage le plus commun des âmes que le Seigneur afflige est d'alléguer leur propre foiblesse, pour justifier l'usage peu chrétien qu'elles font de leurs afflictions. On avoue et l'on se plaint qu'on n'est pas né assez fort pour

y conserver un cœur soumis et tranquille; que rien n*est plus heureux que de pouvoir être insensible; que ce caractère nous sauve bien des peines et des chagrins inévitables dans la vie : mais que nous ne nous faisons pas à nous-mêmes un cœur à notre gré; que la religion ne rend pas durs et philosophes ceux qui sont nés avec des sentiments plus tendres et plus humains ; et que le Seigneur est trop juste pour nous faire un crime de nos malheurs mêmes.

Mais, pour confondre ici une illusion si commune et si indigne de la piété , remarquez d'abord , mes frères , que lorsque Jésus-Christ a ordonpé à tous les fidèles de porter avec soumission et avec amour les croix que sa bonté nous ménage, il n'a pas ajouté que cet ordre si juste, si consolant, si conforme à ses exemples, ne regarderoit que les âmes dures et insensibles. 11 n'a pas distingué entre ses disciples ceux que la nature, l'orgueil ou les réflexions avoient rendus plus fermes et plus constants, de ceux que la tendresse et l'humanité avoient fait naître plus sensibles, pour faire aux premiers un devoir d'une patience et d'une insensibilité qui ne leur coûte presque rien, et en dispenser les autres à qui elle devient plus difficile.

Au contraire, ses règles divines sont des remèdes ; et plus nous en paroissons éloignés par le caractère de notre cœur, plus elles sont faites pour nous et nous deviennent nécessaires. C'est parce que vous êtes foible, et que les moindres contradictions trouvent toujours votre cœur plus vif et plus révolté contre les souffrances, que le Seigneur doit vous faire passer par des tribulations et des amertumes; car ce ne sont pas les forts qui ont besoin d'être éprouvés, ce sont les foibles.

En effet, qu'est-ce qu'être foible et sensible? C'est

s'aimer excessivement soi-même ; c'est donner presque tout à la nature, et rien à la foi; c'est se laisser conduire par la vivacité de ses penchants, et ne vivre que pour jouir de son repos et de soi-même, comme de la seule félicité de l'homme. Or, dans cet état, et avec ce fonds excessif d'amour du monde et de vous-même, si le Seigneur ne ménageoit des afflictions à votre foiblesse; s'il ne frappoit votre corps d'une langueur habituelle qui vous rend le monde insipide; s'il ne vous préparoit des peines et des chagrins qui vous font une bienséance de la régularité et de la retraite ; s'il ne renversoit certains projets qui, laissant votre fortune plus obscure, vous éloignent des grands périls; s'il ne vous plaçoit en certaines situations où des devoirs tristes et inévitables occupent vos plus beaux jours; en un mot, s'il ne mettoit entre votre foiblesse et vous une barrière qui vous retient et qui vous arrête , hélas I votre innocence auroit bientôt fait naufrage; vous auriez bientôt abusé de la paix et de la prospérité, vous qui ne trouvez pas même de sûreté au milieu des afflictions et des peines. Et puisque, affligé et séparé du monde et des plaisirs, vous ne pouvez revenir à Dieu, que seroit-ce si une situation plus heureuse ne laissoit plus d'autre frein à vos désirs que vous-même? La même foiblesse, et le même poids d'amour-propre, qui nous rend si sensibles à la douleur et à l'affliction, nous rendroit encore plus sensibles au danger des plaisirs et des prospérités humaines.

Ainsi ce n'est pas excuser nos découragements et nos murmures, d'avouer que nous sonmies foibles, et peu propres à porter les coups dont Dieu nous frappe. La foiblesse de notre cœur ne vient que de la foiblesse de notre foi ; une âme chrétienne doit être une âme forte, à

l'épreuve, dit l'Apôtre, des persécutions, des opprobres, des infirmités, de la mort même. Elle peut être opprimée, continue l'Apôtre, mais elle ne sauroit être abattue; on peut lui ravir ses biens, sa réputation, son repos, sa fortune, sa vie même , mais on ne peut lui ravir le trésor de la foi et de la grâce, qu'elle porte caché au fond de son cœur, et qui la console abondamment de toutes ces pertes frivoles et passagères; on peut lui faire répandre des larmes de sensibilité et de tristesse, car la religion n'éteint pas les sentiments de la nature, mais son cœur désavoue à l'instant sa foiblesse, et fait de ses larmes chamelles, des larmes de pénitence et de piété. Que dis-je? une âme chrétienne se réjouit même dans les tribulations'; elle les regarde comme les marques de la bienveillance de Dieu sur elle, comme le gage précieux des promesses futures, comme les traits heureux de sa ressemblance avec Jésus-Christ, et qui, dès cette vie, lui donnent comme un droit assuré à sa gloire immortelle. Être foible et révolté contre Tordre de Dieu dans les souffrances, c'est avoir perdu la foi et n'être plus chrétien. J'avoue qu'il est des cœurs plus tendres et plus sensibles à la douleur; mais cette sensibilité ne leur est laissée que pour augmenter le mérite de leurs souffrances, et non pour excuser leur révolte et leurs murmures. Ce n'est pas le sentiment, c'est l'usage déréglé de la douleur que l'Évangile condamne. Plus même nous naissons sensibles à nos peines, plus nous devons l'être aux consolations de la foi. La même sensibilité qui ouvre nos cœurs au chagrin qui accable doit les ouvrir à la grâce qui soutient et qui console; les afflictions trouvent bien plus de ressource dans. un bon cœur, parce que la grâce y trouve plus d'accès ; les douleurs immodérées sont plutôt

les suites de Temportement que de la bonté du cœur; et ne pouvoir se soumettre à Dieu , ni se consoler dans ses peines, ce n'est pas être tendre et sensible, c'est être farouche et désespéré.

De plus, touB les préceptes de TÉvangile demandent de la force; et si vous n'en avez pas assez pour soutenir avec soumission les croix dont il plaît au Seigneur de vous affliger, vous n'en avez pas assez non plus pour l'observance ' des autres devoirs que la doctrine de Jésus-Christ vous prescrit. Il faut de la force pour pardonner une injure, pour dire du bien de ceux qui nous calomnient, pour cacher les défauts de ceux qui veulent même flétrir nos vertus. Il faut de la force pour fuir un monde qui nous plaît, pour s'arracher à des plaisirs où tous nos penchants nous entraînent, pour résister à des exemples que la foule autorise, et dont l'usage a presque fait des lois. Il faut de la force pour user chrétiennement de la prospérité, pour être humble dans l'élévation, mortifié dans l'abon-

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