PREMIÈRE PARTIE
Commençons par convenir d'abord , mes frères , que c'est la foi, et non pas la raison qui fait les chrétiens; et que la première démarche qu'on exige d'un disciple de Jésus-Christ est de captiver son esprit, et de croire ce qu'il ne peut comprendre. Cependant je dis que c'est la raison elle-même qui nous conduit à cette soumission ; que plus même nos lumières sont supérieures, plus elles nous font sentir la nécessité de nous soumettre ; et que le parti de l'incrédulité, loin d'être le parti de la force d'esprit et de la raison, est celui de l'égarement et de la foiblesse.
La raison a donc ses usages dans la foi , comme elle a ses bornes : et comme la loi , bonne et sainte en ellemême , ne servoit pourtant qu'à conduire les hommes à Jésus-Christ, et s'arrêtoit là comme à son terme, de même la raison, bonne et juste en elle-même, puisqu'elle est un don de Dieu et une participation de la raison souveraine , ne doit servir et ne nous est donnée que pour nous frayer le chemin à la foi. Elle est téméraire et sort des bornes de sa première institution , si elle veut aller au delà de ces bornes sacrées.
Cela supposé, voyons lequel des deux fait un usage plus sensé de sa raison, ou le fidèle qui croit, ou l'incrédule qui refuse de croire. La soumission à des faits qu'on nous propose de croire peut être soupçonnée de crédulité ,
OU du côté de l'autorité qui nous persuade : si elle est légère, c'est foiblesse d'y ajouter foi; ou du côté des choses qu'on veut nous persuader : si elles sont opposées aux principes de l'équité, de l'honnêteté, de la société, de la conscience, c'est ignorance de les recevoir comme véritables ; ou enfin du côté des motifs dont on se sert pour le persuader : s'ils sont vains, frivoles, incapables de déterminer un esprit sage, c'est imprudence de s'y laisser surprendre. Or, il est aisé de montrer que l'autorité qui exige la soumission du fidèle est la plus grande, la plus respectable, la mieux établie qui soit sur la terre, que les vérités qu'on veut lui persuader sont les seules conformes aux principes de l'équité , de l'honnêteté , de la société, de la conscience; et enfin que les motifs dont on se sert pour la persuader sont les plus décisifs , les plus triomphants, les plus propres à soumettre les esprits les moins crédules.
Quand je parle de l'autorité de la religion chrétienne, je ne prétends pas restreindre l'étendue de ce terme à la seule autorité de ces assemblées saintes où l'Église, par la bouche de ses pasteurs, forme des décisions et propose à tous les fidèles les règles infaillibles du culte et de la doctrine. Comme ce n'est pas l'hérésie, mais l'incrédulité , que ce discours regarde, je ne considère pas tant ici la religion comme opposée aux sectes que l'esprit d'erreur a séparées de l'unité, c'est-à-dire comme renfermée dans la seule Église catholique , que comme formant depuis la naissance du monde une société à part , seule dépositaire de la connoissanc^ d'un Dieu et de la promesse d'un médiateur , toujours opposée à toutes les religions qui se sont depuis élevées dans l'univers; toujours contredite et toujours la même ; et je dis que son autorité porte avec elle
SUR LA VÉRITÉ DE LA RELIGION. i39
des caractères si éclatants de vérité qu'on ne peut sans extravagance refuser de s'y soumettre.
En premier lieu, l'ancienneté en matière de religion est un caractère que la raison respecte ; et l'on peut dire qu'une croyance consacrée par la religion des premiers hommes et par la simplicité des premiers temps forme déjà un préjugé en sa faveur. Ce n'est pas que le mensonge ne se glorifie souvent des mêmes titres, et qu'il n'y ait parmi les hommes de vieilles erreurs qui semblent disputer avec la vérité de l'ancienneté de leur origine. Mais à qui veut ensuivre l'histoire, il n'est pas malaisé de remonter jusqu'à leur naissance. La nouveauté se trouve toujours le caractère le plus constant et le plus inséparable de l'erreur, et l'on peut leur faire à toutes le reproche du Prophète : Noviy receniesque venerunt ^ quosnon coluerunt paires eorum (Deut., xxxii, 17).
En effet, s'il y a une véritable religion sur la terre, elle doit être la plus ancienne de toutes; car, s'il y a une véritable religion sur la terre , elle doit être le premier et le plus essentiel devoir de l'homme envers le Dieu qui veut en être honoré. Il faut donc que ce devoir soit aussi ancien que l'homme; et comme il est attaché à sa nature, il doit, pour ainsi dire, être né avec lui. Et voilà, mes frères , le premier caractère qui distingue d'abord la religion des chrétiens des superstitions et des sectes. C'est la plus ancienne religion qui soit au monde. Les premiers hommes, avant qu'un culte impie se fût taillé des divinités de bois et de pierre, adorèrent le même Dieu que nous adorons, lui dressèrent des autels, lui offrirent des sacrifices, attendirent de sa libéralité la récompense de leur vertu, et de sa justice le châtiment de leur désobéissance. L'histoire de la naissance de cette religion est l'his*
toire de la naissance du monde même. Les livres divins qui Font conservée jusqu'à nous renferment les premiers monuments de l'origine des choses. Us sont eux-mêmes plus anciens que toutes ces productions fabuleuses de l'esprit humain, qui amusèrent si tristement depuis la crédulité des siècles suivants ; et comme Terreur naît toujours de la vérité, et n'en est qu'une vicieuse imitation, c'est dans les principaux traits de cette histoire divine que les fables du paganisme trouvèrent leur fondement : de sorte que Ton peut dire qu'il n'est pas jusqu'à l'erreur qui ne rende par là hommage à l'ancienneté et à l'autorité de nos saintes Écritures.
Or, mes frères, ce caractère tout seul n'a-t-il pas déjà quelque chose de respectable? Les autres religions qui se sont vantées d'une origine plus ancienne ne nous ont donné pour garants de leur antiquité que des récits fabuleux et qui tomboient d'eux-mêmes. Ils ont défiguré l'histoire du monde par un chaos de siècles innombrables et imaginaires dont il n'est resté aucun événement à la postérité , et que l'histoire du monde n'a jamais connus. Les auteurs de ces grossières fictions n'ont écrit que plusieurs siècles après les faits qu'ils nous racontent, et c'est tout dire d'ajouter que cette théologie fut le fruit de la poésie, et les inventions de cet art, les plus solides fondements de leur religion.
Ici c'est une suite de faits raisonnables, naturelle, d'accord avec elle-même. C'est l'histoire d'une famille continuée depuis son premier chef jusqu'à celui qui l'écrit, et justifiée dans toutes ses circonstances. C'est une généalogie où chaque chef est marqué par ses propres caractères, par des événements qui subsistoient encore alors, par des traits qu'on reconnoissoit encore dans les lieux
qu'ils avoient habités. C'est une tradition vivante , la plus sûre qu'il y eût alors sur la terre, puisque Moïse n*a écrit que ce qu'il avoit ouï dire aux enfants des patriarches , et que les enfants des patriarches ne rapportoient que ce que leurs pères avoient eux-mêmes vu. Tout s'y soutient , tout s'y suit, tout s'y éclaircit de soi-même. Les traits n'en sont pas imités, ni les aventures puisées ailleurs et accommodées au sujet. Avant Moïse, le peuple de Dieu n' avoit rieil d'écrit. Il n'a laissé à la postérité que ce qu'il avoit recueilli de vive voix de ses ancêtres, c'est-à-dire toute la tradition du genre humain ; et le premier il a rédigé en un volume l'histoire des merveilles de Dieu et de ses manifestations aux hommes , dont le souvenir avoit fait jusque-là toute la religion, toute la science et toute la consolation de la famille d'Abraham. La bonne foi de cet auteur parolt dans la naïveté de son histoire. Il ne prend point de précaution pour être cru , parce qu'il suppose que ceux pour qui il écrit n'en ont pas besoin pour croire, et qu'il ne raconte que des faits publics parmi eux , plutôt pour en conserver la mémoire à leurs descendants que pour les en instruire eux-mêmes.
Voilà , mes frères , par où la religion chrétienne commence à s'acquérir du crédit sur l'esprit des hommes. Tournez-vous de tous les côtés, lisez l'histoire des peuples et des nations , vous ne trouverez rien de mieux établi sur la terre ; que dis-je? rien même qui mérite les attentions*
1. An XVII* siècle, attention s'employait assez souvent, dans le sens ordinaire, avec le pluriel : Il n*y a rien qui attache les attentions comme.... (BossuiT, S* sermon pour le vendredi saint, 3* partie). Ces trois merveilleux avantages de la sainteté baptismale feront le partage de ce discours, et le sujet de vos attentions (id., Panégyriqw de saint François de PauU).
La phrase de Massillon est moins Justifiable, parce qu'il ne s'y agit que d*uiie seule personne.
Uî SERMONS DE MASSILLON
d'un esprit sensé. Si les hommes sont nés pour une religion, ils ne sont nés que pour celle-'Ci. S'il y a un Être souverain qui ait montré la vérité aux hommes , il n'y a que celle-ci qui soit digne des hommes et de lui. Partout ailleurs l'origine est fabuleuse : ici elle est aussi sûre que tout le reste ; et les derniers âges , qu'on ne peut contester, ne sont pourtant que les preuves de la certitude du premier. Donc , s'il y a une autorité dans le monde à laquelle la raison doive céder, c'est à celle * de la religion chrétienne. Au caractère de son ancienneté , il faut ajouter celui de sa perpétuité. Représentez-vous ici cette variété infinie de religions et de sectes, qui ont régné tour à tour sur la terre ; suivez l'histoire des superstitions de chaque peuple et de chaque pays, elles ont duré un certain nombre d'années , et tombé ensuite avec la puissance de leurs sectateurs. Où sont les dieux d'Emath , d'Arphad et de Sepharvaïm? Rappelez l'histoire de ces premiers conquérants : ils vainquoient les dieux des peuples en vainquant les peuples eux-mêmes , et abolissoient leur culte en renversant leur domination. Qu'il est beau, mes frères, de voir la religion de nos pères toute seule se maintenir dès le commencement, survivre à toutes les sectes, et, malgré les diverses fortunes de ceux qui en ont fait profession , passer toujours des pères aux enfants, et ne pouvoir jamais être effacée du cœur des hommes! Ce n'est pas un bras de chair qui l'a conservée. Ah I le peuple fidèle a presque toujours été foible, opprimé, persécuté. Non, ce n'est pas par le glaive , comme dit le Prophète , que nos pères possédèrent la terre : Nec enim in gladio suo possederunt terram (Ps. XLiii, &). Tantôt esclaves, tantôt fugitifs, tantôt tri-
i. n eût été plus régulier de dire : Cest celle....
butaires des nations, Us virent mille fois la Chaldée, l'Assyrie, Babylone, les puissances les plus formidables de la terre, tout l'univers conjurer leur ruine et l'extinction entière de leur culte ; mais ce peuple si foible , opprhné en Egypte , errant dans un désert , transporté depuis captif dans des provinces étrangères, n'a jamais pu être exterminé, tandis que tant d'autres plus puissants ont suivi la destinée des choses humaines, et son culte a toujours subsisté avec lui , malgré tous les efforts que chaque siècle presque a faits pour le détruire.
Or, d'où vient, mes frères, qu'un culte si contredit, si pénible par ses observances, si rigoureux par les châtiments dont il punissoit les transgresseurs , si aisé même à. s'établir et à tomber par l'inconstance et la grossièreté toute seule du peuple qui en fut d'abord dépositaire , d'où vient qu'il s'est seul perpétué dans le monde au milieu de tant de révolutions, tandis que les superstitions soutenues de la puissance des empires et des royaumes sont retombées dans le néant d'où elles étoient sorties? Eh! n'est-ce pas Dieu, et non l'homme, qui a fait toutes ces choses? N'est-ce pas le bras du Tout-Puissant qui a conservé son ouvrage? Et puisque tout ce que l'esprit humain avoit inventé a péri , ne faut-il pas conclure que ce qui a toujours demeuré étoit seul l'ouvrage de la sagesse divine? Yonne Deus fecit Iubc omnia y et non homo?
Enfin, si à son ancienneté et à sa perpétuité vous ajoutez son uniformité , il ne restera plus de prétexte à la raison pour se défendre. Car, mes frères, tout change sur la terre, parce que tout suit la mutabilité de son origine. Les occasions, les différences des siècles, les diverses humeurs des climats, la nécessité des temps , ont introduit mille changements à toutes les lois humaines. La foi seule
il4 SERMOiNS DE MASSILLON.
n'a jamais changé. Telle que nos pères la reçurent , telle Favons-nous aujourd'hui, telle nos descendants la recevront un jour. Elle s'est développée par la suite des siècles, et par la nécessité de la garantir des erreurs qu'on vouloit y mêler, je l'avoue ; mais ce qui une fois a paru lui appartenir, a toujours paru tel. Il est aisé de durer, quand on s'accommode aux temps et aux conjonctures, et qu'on peut ajouter ou diminuer, selon le goût des siècles et de ceux qui gouvernent; mais ne jamais rien relâcher, malgré le changement des mœurs et des temps ; voir tout changer autour de soi , et être toujours la même , c'est le grand privilège de la religion chrétienne. Et par ces trois caractères d'ancienneté , de perpétuité et d'uniformité qui lui sont propres, son autorité se trouve la seule sur la terre capable de déterminer un esprit sage.
Mais si la soumission du fidèle est raisonnable du côté de l'autorité qui l'exige , elle ne Test pas moins du côté des choses qu'on lui propose de croire. Et ici , mes frères, entrons dans le fond du culte des chrétiens. Il ne craint pas d'être vu de près , comme ces mystères abominables de l'idolâtrie dont les ténèbres cachoient la honte et l'horreur. Une religion, dit Tertullien , qui n'aimeroit pas d'être approfondie et qui craindroit l'examen , seroit suspecte : Cœterum suspecta est lex quœ probari non vult. Plus vous approfondissez le culte des chrétiens , plus vous y trouvez de beautés et de merveilles cachées. L'idolâtrie inspiroit à l'homme des sentiments insensés de la Divinité ; la philosophie , des sentiments peu raisonnables de lui-même ; la cupidité, des sentiments injustes envers les autres hommes. Or, admirez la sagesse de la] religion qui remédie à ces trois plaies que la raison de tous les siècles n'avoit jamais pu ni guérir ni même connottre.
Et premièrement, quel autre législateur a parlé de la Divinité comme celui des chrétiens? Trouvez ailleurs, si vous le pouvez , des idées plus sublimes de sa puissance , de son immensité, de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice, que celles que nous en donnent nos Écritures. S* il y a au-dessus de nous un Être suprême et étemel , en qui toutes choses vivent, il faut qu'il soit tel que la religion chrétienne le représente. Nous seuls ne le comparons pas à la ressemblance de Thomme. Nous seuls l'adorons assis sur les chérubins, remplissant tout par sa présence, réglant tout par sa sagesse , créant la lumière et les ténèbres, auteur du bien , vengeur du vice. Nous seuls l'honorons comme il veut être honoré, c'est-à-dire, nous ne faisons pas consister le culte qui lui est dû en la multitude des victimes, ni dans l'appareil extérieur de nos hommages; mais dans l'adoration, dans l'amour, dans la louange, dans l'action de grâces. Nous lui rapportons le bien qui est en nous, comme à son principe; et nous nous attribuons toujours le vice , qui n'a sa source que dans notre corruption. Nous espérons de trouver en lui la récompense d'une fidélité qui est le don de sa grâce , et la peine des transgressions qui sont toujours la suite du mauvais usage que nous faisons de notre liberté. Or, quoi de plus digne de l'Être souverain que toutes ces idées?
En second lieu , une vaine philosophie, ou avoit dégradé l'homme jusqu'au rang des bêtes, en lui faisant chercher sa félicité dans les sens ; ou l' avoit follement élevé jusqu'à la ressemblance de Dieu , en lui persuadant qu'il pouvoit trouver son bonheur dans sa propre sagesse. Or, la morale des chrétiens évite ces deux excès : elle retire l'homme des plaisirs charnels , en lui découvrant l'excellence de sa nature et la sainteté de sa destination ; elle corrige son
orgueil en lui faisant sentir sa misère et sa bassesse.
Enfin , la cupidité rendoit Thomme injuste envers les autres hommes. Or, quelle autre doctrine que celle des chrétiens a jamais mieux réglé nos devoirs à cet égard ? Elle nous apprend à obéir aux puissances , comme établies de Dieu , non-seulement par la crainte de l'autorité, mais par une obligation de conscience ; à respecter nos maîtres , souffrir nos égaux, être affables envere nos inférieurs, aimer tous les hommes comme nous-mêmes. Elle seule sait former de bons citoyens, des sujets fidèles, des serviteurs patients, des maîtres humbles, des magistrats incorruptibles, des princes cléments, des amis véritables. Elle seule rend inviolable la bonne foi des mariages, assure la paix des familles , maintient la tranquillité des États. Non-seulement elle arrête les usurpations, mais elle interdit jusqu'au désir d'un bien étranger ; non-seulement elle ne veut pas qu'on regarde d'un œil d'envie la prospérité de son frère , mais elle ordonne qu'on partage avec lui son propre bien lorsqu'il en a besoin ; non-seument elle nous défend d'attenter à sa vie , mais elle veut que nous fassions du bien à ceux mêmes qui nous font du mal; que nous bénissions ceux qui nous maudissent, et que nous n'ayons tous qu'un cœur et qu'une âme. Donnez-moi , disoit autrefois saint Augustin aux païens de son temps , un royaume tout composé de gens de cette sorte : bon Dieu I quelle paix! quelle félicité! quelle image du ciel sur la terre 1 Toutes les idées de la philosophie ontelles jamais approché du plan de cette république céleste ? et n'est-il pas vrai que si un Dieu a parlé aux hommes pour leur montrer les voies du salut, il n'a pu leur tenir un autre langage?
Il est vrai qu'à toutes ces maximes si dignes de la rai-
son, la religion ajoute des mystères qui nous passent. Hais outre que le bon sens vouloit qu'on se soumit là-dessus à une religion si vénérable dans son antiquité, si divine dans sa morale , si supérieure à tout ce qui est sur la terre dans son autorité , et la seule digne d*étre crue, les motifs dont elle se sert pour nous persuader achèvent de forcer l'incrédulité.
Premièrement. Ces mystères ont été prédits plusieurs siècles avant leur accomplissement, et prédits avec toutes les circonstances des temps , des lieux et des moindres événements ; et ce ne sont pas ici de ces prophéties vagues, renvoyées* à la crédulité du simple vulgaire, qu'on débite dans un coin de la teiTe , qui sont toujours du même âge que les événements, et qu'on ignore dans le reste de l'univers. Ce sont des prophéties qui ont fait, depuis la naissance du monde, toute la religion d'un peuple entier ; que les pères transmettoient à leurs enfants comme leur plus précieux héritage ; qui étoient conservées dans le temple saint comme le gage le plus sacré des promesses divines ; et enfin , dont la nation la plus ennemie de Jésus-Christ , qui en a été la première dépositaire , atteste encore aujourd'hui la vérité à la face de l'univers ; des prophéties qu'on ne cachoit point mystérieusement au peuple , de peur qu'il n'en découvrit la fausseté, comme ces vains oracles des Sibylles resserrés avec soin dans le Capitole, fabriqués
1. Massillon affectionne cette expression excellente : Une yérité qui a époQvanté les césars, converti les tyrans, changé Tunivers, n*est presque plus destinée aujourd'hui qu*à toucher les &mes simples et Yulgaires : ces images dans nos bouches sont écoutées avec dédain, et renvoyées au peuple (Sermon pour lejetêdi de la deuxième semaine de carême, 2* partie). — Ce qui parolt zèle et devoir, vous le regardez comme un excès et une imprudence : vous renverrez aux esprits bizarres et outrés ce que vous aviez regardé comme la vertu et la sagesse sacerdotale (Conférences sur la fuite du monde, 5' réflexion).
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pour soutenir l'orgueil des Romains , exposés aux yeux des seuls pontifes , et produits de temps en temps par morceaux, pour autoriser dans Tesprit du peuple, ou une entreprise périlleuse , ou une guerre injuste. Ici , nos livres prophétiques étoient la lecture journalière de tout un peuple. Les jeunes et les vieillards, les femmes et les enfants , les prêtres et les hommes du commun , les rois et les sujets dévoient les avoir satis cesse entre les mains ; chacun avoit droit d'y étudier ses devoirs et d'y découvrir ses espérances. Loin de flatter leur orgueil , ils ne leur parloient que de l'ingratitude de leurs pères; ils leur annonçoient à chaque page des malheurs, comme le juste châtiment de leurs crimes ; ils reprochoient aux rois leur dissolution, aux pontifes leurs injustices, aux grands leur profusion , au peuple son inconstance et son incrédulité ; et cependant ces livres saints leur étoient chers ; et par les oracles qu'ils y voyoient s'accomplir tous les jours, ils attendoient avec confiance l'accomplissement de ceux dont tout l'univers est aujourd'hui témoin. Or, la connoissance de l'avenir est le caractère le moins suspect de la Divinité.
Secondement. Ces mystères sont fondés sur des faits miraculeux si éclatants , si publics dans la Judée , si convenus^ alors même par ceux qui avoient intérêt de les nier, si marqués par des événements qui intéressoient toute la nation, si répétés dans les villes, dans les campagnes, dans le temple , dans les places publiques, qu'il faut
1. Convenir ne se trouve guère employé au passif avec un régime indirect. Cependant cette manière de dire est dans la tradition de la langue. Car le verbe convenir était quelquefois pris activement pour dire convemr de : M. le cardinal de BéruUe et lui convenaient ce point, qu*il falloit tout quitter pour attaquer les Huguenots du Languedoc; mais ils ne convenoient pas aux moyens (Richrlibo, Mém,, 1. 20, 1629).
fermer les yeux à la lumière pour les révoquer en doute. Les apôtres les ont prêches , les ont écrits dans la Judée même peu de temps après leur accomplissement, c'està-dire dans un temps où les pontifes qui avoient condamné Jésus - Christ , encore vivants, auroient pu les confondre et crier à l'imposture, s'ils avoient imposé au genre humain. Jésus - Christ , en ressuscitant, selon sa promesse, confirma son Évangile. Et l'on ne peut supposer ni que les apôtres se soient trompés sur ce fait si décisif, si essentiel pour eux; sur ce fait tant de fois prédit , attendu comme le point principal où tout le reste se rapportoit; ce fait tant de fois confirmé et devant des témoins si nombreux; ni qu'ils aient voulu nous tromper eux-mêmes, et aller prêcher aux hommes un mensonge aux dépens de leur repos, de leur honneur et de leur vie, le seul prix qu'ils attendoient de leur imposture. Ces hommes , qui ne nous ont laissé que des enseignements si sages et si pieux , auroient donc donné à la terre un exemple d'extravagances inconnu jusqu'à eux à tous les peuples, et se seroient, de sang-froid, sans vue, sans intérêt , sans motif, dévoués aux tourments les plus affreux , et à une mort soufferte avec une piété héroïque, seulement pour aller soutenir la vérité d'un fait dont ils connoissoient eux-mêmes la fausseté ? Ces hommes seroient tous morts tranquillement pour un autre homme qui les auroit trompés et qui, n'ayant pas ressuscité, comme il l'avoit promis, se seroit joué pendant sa vie de leur crédulité et de leur foiblesse? Que l'impie ne nous reproche plus, comme une crédulité, les mystères incompréhensibles de la foi. Il faut qu'il soit bien crédule lui-même pour pouvoir se persuader des suppositions si incroyables. Enfin la foi de ces mystères a trouvé tout l'univers
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docile : les césars, qu'elle dégradoit du rang des dieux; les philosophes, qu'elle convainquoit d'ignorance et de vanité ; les voluptueux , à qui elle ne prêchoit que des croix et des souffrances ; les riches , qu elle obligeoit à la pauvreté et au dépouillement; les pauvres, à qui elle ordonnoit d'aimer leur abjection et leur indigence; tous les hommes, dont elle combattoit toutes les passions. Cette foi prêchée par douze pauvres sans science, sans talent , sans appui , a soumis les empereurs , les savants, les ignorants, les villes, les empires. Des mystères si insensés en apparence ont renversé toutes les sectes et tous les monuments d'une orgueilleuse raison; et la folie de la croix a été plus sage que toute la sagesse du siècle. Que dis-je? tout l'univers a conspiré contre elle, et les efforts de ses ennemis l'ont affermie. Être fidèle et être destiné à la mort étoient deux choses inséparables; et cependant le danger étoit un nouvel attrait : plus les persécutions étoient violentes, plus la foi faisoit de progrès; et le sang des martyrs étoit la semence des fidèles. 0 Dieu ! qui ne sentiroit ici votre doigt? qui ne reconnoîtroit à ces traits le caractère de votre ouvrage? Où est la raison qui ne sente tomber ici la vanité de ses doutes , et qui rougisse encore de se soumettre à une doctrine qui a soumis tout l'univers? Mais non-seulement cette soumission est raisonnable, elle est encore glorieuse à l'homme.