DEUXIEME PARTIE
Pour VOUS instruire sur l'esprit dans lequel vous devez écouter la parole sainte, il n'y a qu'à établir d'abord quelle est son autorité et sa fin. Son autorité, qui est divine, demande de vous un esprit de respect et de docilité ; sa fin , qui est la conversion des cœurs, un esprit de foi qui n'y cherche que des lumières pour sortir de ses erreurs, et des remèdes pour la guérison de ses maux.
Je dis, d'abord, que son autorité est divine. Oui, mes frères, la parole que nous vous annonçons n'est pas notre parole, mais la parole de celui qui nous envoie. Dès qu'il nous a établis dans le saint ministère par la voie d'une vocation légitime, il veut que vous nous regardiez comme des envoyés qui vous parlent ici de sa part, et qui ne font que prêter leur foible voix à sa divine parole. Nous portons, il est vrai, ce trésor dans des vaisseaux de boue; mais il n'en perd rien pour cela de sa majesté. Semblables à ces vaisseaux de terre dont Gédéon se semt autrefois contre les ennemis du Seigneur, le son en peut être vil et méprisable; mais la vérité, cette lumière divine que Dieu a mise en nous , n'en est pas moins descendue du ciel et destinée , comme les lampes de Gédéon , à frapper encore aujourd'hui de terreur les âmes infidèles.
Or, vous devez premièrement à l'autorité de cette divine parole une pieuse docilité, et l'écouter comme disciples plutôt que comme juges. En effet , ce sont les règles du culte et de la piété que nous vous exposons, les décisions de l'Évangile , les lois de l'Église , les maximes des saints. Nous ne venons pas vous porter ici nos opinions , nos pré-
jugés, nos pensées; ce n'est pas ici une chaire de contention , c'est le lieu de la vérité ; rien de ce qui peut être contredit ne doit trouver sa place dans la chaire de la paix et de l'unité; nous n'y parlons qu'au nom de l'Église, et ne sommes ici que les interprètes de sa foi et de sa doctrine. Cependant, combien de ces hommes, sages à leurs propres yeux , et qui se piquent de force et de raison , n'y viennent qu'avec un esprit préparé, et comme en garde contre toutes les terreurs de la parole sainte ! Ils ne font pas gloire , comme les pécheurs dont nous avons déjà parlé, d'être insensibles à toute vérité; mais ils regardent notre ministère comme un art d'exagération et d'hyperbole; les plus saints mouvements du zèle ne sont dans leur esprit que les tours étudiés d'un artifice humain ; les menaces les plus terribles , des saillies d'une vaine éloquence ; les maximes les plus incontestables , des discours où il entre plus d'usage que de vérité; les arrêts les plus capables d'alai-mer les consciences, des façons de parler dont il est permis à chacun de rabattre. C'est, mes frères, la situation déplorable où vous vous trouvez ici la plupart. Vous opposez sans cesse tout bas à la vérité que nous annonçons les maximes et les préjugés du monde qui la contredisent ; vous êtes ingénieux à affoiblir au dedans de vous, par des raisons spécieuses, l'excès prétendu de nos maximes ; vous venez ici combattre la vérité , et non pas céder à sa force et à sa lumière; vous n'y venez, ce semble, que pour entrer en contestation avec Dieu, infirmer l'étemelle immutabilité de sa parole, prendre les intérêts du mensonge contre la gloire de la vérité, et être les apologistes secrets du monde et des passions dans le lieu saint même destiné à les combattre. Ah ! souffrez du moins qu'elle triomphe, cette vérité, dans son temple; ne
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lui disputez pas cette foible victoire, à elle qui a triomphé autrefois de tout Tunivers ; opprimez-la , à la bonne heure, au milieu du monde, et dans ces assemblées de vanité que Terreur assemble et où Terreur est sur le trône. N'est-ce pas assez que vous Tayez bannie du monde, et qu'elle n'ose plus s'y montrer sans s'exposer à des dérisions et à des censures? Laissez-nous du moins la triste consolation d'oser encore la publier à la face de ces autels qu'elle a élevés, et qui doivent du moins lui servir d'asile.
Vous nous accusez d'exagérer. Grand Dieu! et vous nous jugerez peut-être un jour sur ce que nous affoiblissons la force et la vertu de votre parole pour ne Tavoir pas assez méditée au pied des autels! et vous nous reprocherez peut-être un jour d'avoir accommodé la sainte sévérité de votre Évangile aux indulgences et aux adoucissements de nos siècles ! et vous nous rangerez peut-être un jour parmi les ouvriers d'iniquité, parce que la tiédeur et la négligence de nos mœurs aura ôté à la parole que nous annonçons cette terreur et cette véhémence divine qu'elle ne sauroit trouver que dans une bouche consacrée par la piété et par la pénitence!
Eh ! quoi , mes frères , les vérités du salut telles que Jésus-Christ nous les a proposées ne sauroient-elles alarmer les consciences, si Tesprit de l'homme n'y ajoute des terreurs étrangères! Paul exagéroit donc autrefois, lorsque ce gouverneur romain , malgré l'orgueil d'une fausse sagesse et les préjugés d'un culte idolâtre, frémissoit, dit saint Luc, en l'entendant parler de la justice, de la chasteté et du spectacle terrible d'un jugement à venir. Paul exagéroit donc, lorsque les habitants des villes venoient, se frappant la poitrine, fondant en larmes à ses pieds, et portant au milieu des places publiques les livres
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lascifs ou impies, et les autres instruments de leurs passions, pour en faii'e un sacrifice au Seigneur?
Vous nous accusez d'ajouter de nouvelles terreurs aux paroles de l'Évangile; mais où sont les consciences que nous troublons? où sont les pécheurs que nous alarmons? où sont les âmes mondaines qui , saisies de frayeur au sortir de nos discours, vont se cacher au fond des solitudes, et expier, par de saints excès de pénitence, les dissolutions de leurs mœurs passées? Les siècles qui nous ont précédés ont vu souvent de ces exemples ; les nôtres en voient-ils encore quelquefois? Ah ! plût à Dieu que vous pussiez me convaincre d'avoir inspiré à une seule âme ces terreurs salutaires , disoit autrefois saint Ambroise à quelques sages mondains de son temps, qui Taccusoient d'exagérer les périls et la corruption du monde , et de faire prendre à trop de filles chrétiennes le parti de la sainte virginité , et je puis vous le dire ici avec bien plus de raison que ce grand homme! Utinam convincererl (S. Ambr., de Virginit., lib. I, cap. v.) Plût à Dieu qu'on pût me montrer les suites d'une indiscrétion si heureuse! Utinam tanti criminis probaretur effectusï Plût à Dieu que vous eussiez des exemples à nous reprocher pour justifier vos censures! Utinam me exemplis potius argueretisy quam sermonibus cœderetis ! Ah ! nous souffririons le blâme avec plaisir, si Ton pouvoit nous montrer le succès qu'on nous reproche! Non vererer invidiam^ si efficaciam rerognoscerem !
Hélas! nous ne ménageons peut-être que trop votre foiblesse; nous respectons peut-être trop des coutumes qu'un long usage a consacrées, de peur de parottre censurer les grands exemples qui les autorisent ; nous n'osons presque parler de certains désordres, de peur que nos
censures ne paroissent plutôt tomber sur les personnes que sur les vices; nous nous contentons de vous montrer de loin des vérités qu'il faudroit vous mettre sous l'œil , et votre salut même souffre souvent de l'excès de nos précautions et de notre timide prudence. Que dirai-je? la foiblesse nous arrache souvent des éloges où le zèle devroit placer des anathèmes et des censures ; nous nous laissons, comme le monde , éblouir par les noms et par les titres ; ce qui encouragea les Ambroise nous affoiblit; et parce que nous vous demandons du respect , nous vous refusons souvent la vérité que nous devons encore respecter davantage : et après cela vous nous accusez d'exagérer, d'outrer les vérités, et d'en former des fantômes de notre façon, pour alarmer ceux qui nous écoutent I
Mais que nous reviendroit-il d'un artifice si indigne de la vérité qui nous est confiée ? Ces déclamations outrées et puériles pouvoient convenir à l'éloquence vénale de ces sophistes, qui, au milieu des écoles de la Grècfe, cherchoient à s'attirer des disciples en vantant la sagesse de leur secte. Mais pour nous, mes frères! eh ! nous voudrions pouvoir vous adoucir le joug, loin de le rendre plus pesant ; nous voudrions pouvoir vous faciliter la voie , loin d'y jeter de nouveaux obstacles. Que ne pouvons-nous, comme le pasteur de l'Évangile, vous porter nous-mêmes sur les épaules pour vous épargner les fatigues du chemin ! Pourquoi vous dégoûterions-nous de l'entreprise du salut, en vous y représentant des difficultés chimériques? C'est à nous à vous aplanir celles qui s'y trouvent en effet, et à vous tendre la main pour soutenir votre foiblesse.
Méditez la loi de Jésus-Christ, mes frères; que dis-je? ouvrez seulement l'Évangile et Usez ; alors vous comprendrez que nous tirons un voile de discrétion sur la sévérité
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de ses maximes; alors, loin de vous plaindre de nos excès, vous suppléerez vous-mêmes à notre silence et à nos adoucissements, et vous vous direz ce que nous craignons de vous dire , parce que vous ne pourriez pas le porter. Grand Dieu! porter sa croix chaque jour, mépriser le monde et tout ce qu'il renferme, vivre comme étranger sur la terre, ne s'attacher qu'à vous seul, renoncer à tout ce qui flatte les sens, se renoncer sans cesse soi-même, regarder comme heureux ceux qui pleurent et qui sont affligés, voilà le précis de votre loi sainte. Eh! que peut ajouter l'esprit humain à la rigueur de cette doctrine? que pourrions-nous vous annoncer de plus triste et de plus formidable à Famour-propre? Aussi vos reproches ne sont qu'un vain langage du monde et une de ces façons de parler que nul n'approfondit et que chacun adopte : votre conscience les dément en secret; et quand vous parlez de bonne foi , vous convenez que nous avons raison et que l'Évangile est un prédicateur bien plus sévère et plus efirayant pour le monde et pour ceux qui l'aiment , que nous ne saurions jamais l'être nous-mêmes.
Premier devoir qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte , un esprit de docilité.
Vous devez en second lieu, à l'autorité de cette parole, un esprit de sincérité et d'application sur vous-même; c'est-à-dire, être ici un censeur rigoureux de votre propre conscience; avoir sans cesse sous les yeux d'un côté l'état de votre âme, de l'autre les vérités que nous annonçons; vous mesurer sur cette règle; vous approfondir dans cette lumière, vous juger par cette loi; écouter, comme adressées à vous seul , les saintes maximes annoncées à la multitude ; vous regarder comme seul ici devant Jésus-Christ, qui parle à vous seul par notre bouche , et qui peut-être
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même ne nous envoie ici que pour vous seul. Car, mes frères , nul ne prend ici pour soi la vérité qui l'attaque el qui le condamne ; nul ne s'y croit un personnage intéressé : il semble que nous nous formons à plaisir des fantômes pour les combattre, et que la réalité du pécheur que nous attaquons né se trouve nulle part. L'impudique ne se reconnoît pas dans les traits les plus vifs et les plus ressemblants de sa passion. L'homme chargé d'un bien mal acquis, et peut-être du sang et de la dépouille des peuples, condamne avec nous cette injustice dans les autres ei ne voit pas qu'il se juge lui-même. Le courtisan dévoré d'ambition et qui sacrifie tous les jours à cette idole la conscience et la probité, convient de la bassesse de cette passion dans ses semblables, et la regarde comme une vertu ou comme la grande science de la cour pour lui-même. Chacun s'envisage toujours par certains côtés favorables qui l'empêchent de se reconnoître tel qu'il est. Nous avons beau, pour ainsi dire, le montrer au doigt; on trouve toujours en soi certains traits adoucis qui changent la ressemblance. On se dit tout bas à soi-même : Je ne suis pas cet homme. Et tandis que le public nous applique peutêtre des vérités si ressemblantes , seuls , ou nous réussissons à nous y méconnoltre , ou nous n'y découvrons peutêtre que les défauts de nos frères! Nous cherchons à nos propres portraits des ressemblances étrangères; nous sommes ingénieux à détourner sur les autres le coup que la vérité n'avoit porté que sur nous; la malignité des applications est l'unique fruit que nous retirons de la peinture que la chaire fait de nos vices, et nous jugeons témérairement nos frères où* nous aurions dû nous juger nous-