‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 59 sur 74 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La sainteté est la vocation générale de tous les fidèles, et le Seigneur nous a tous appelés, pour parler avec r Apôtre, afin que nous soyons saints et purs en sa présence. Néanmoins, la voie pour arriver à ce terme heureux n'est pas la même pour tous les hommes : cette vie est une terre étrangère, où se sont formées des routes différentes et infinies par lesquelles, comme des voyageurs, nous marchons tous vers la céleste patrie; mais par lesquelles nous ne marchons sûrement que lorsque la main de Dieu elle-même nous y a placés.

En effet, mes frères, la raison et la foi nous défendent également de penser que le Seigneur, après nous avoir appelés à la lumière de l'Évangile, en nous faisant naître de parents fidèles, n'ait plus voulu se mêler, pour ainsi dire, de notre sort; et que, sans rien déterminer sur le genre de vie et sur l'état dans lequel il vouloit que nous opérassions notre salut, il nous ait tellement laivSsés entre les mains de notre conseil, qu'il s'en soit remis à notre seul caprice sur un choix si décisif pour notre éternité.

Je dis la raison; car ce seroit se figurer, comme ces philosophes insensés, une divinité indolente, qui laisse au hasard et à l'aventure le soin des choses d'ici-bas: qui ne lient plus entre ses mains les destinées des hommes; qui suit le cours des révolutions humaines sans leur donner elle-même de mouvement; qui est entraînée par l'im-

pulsion bizarre et fortuite qui fait mouvoir ce grand univers sans la former ni la conduire , et qui est Tesclave plutôt que la modératrice des événements : ce seroit lui ôter cette providence attentive et cette sagesse universelle qui dispose de tout depuis une extrémité de la terre jusqu'à l'autre avec poids, avec nombre, avec mesure; qui forme cette harmonie et cet arrangement admirable où Ton est forcé de reconnoître un Être suprême et intelligent, lequel, par des voies inexplicables, conduit tous les autres êtres à leur fin; ce seroit, en un mot, ou nous donner un univers et des hommes sans Dieu, ou nous donner un Dieu plus foible et plus méprisable que l'homme.

Je dis la foi ; car si l'élection des justes n'est que la préparation éternelle des moyens qui doivent infailliblement les délivrer, le choix d'un état de vie étant sans doute le principal, il a dû être renfermé dans cette volonté miséricordieuse , qui leur a préparé des voies sûres de salut ; et d'un autre côté , la destinée des méchants devant servir aussi, dans les desseins de Dieu, par mille rapports secrets, au salut des justes, elle a dû entrer dans le plan éternel de leur justification et n'être pas moins arrêtée dès le commencement que la condition même des élus. Il demeure donc établi qu'avant que nous fussions nés, le Seigneur 'avoit tracé à chacun de nous le plan de nos destinées, et, pour ainsi dire, le chemin de notre éternité, et que parmi cette multiplicité de voies, qui forment les diverses conditions de la société, il n'en est qu'une qui soit la nôtre et par où Dieu ait voulu nous conduire au salut.

Il n'est que trop certain cependant que la voie que nous nous choisissons la plupart n'est point celle que Dieu nous avoit d'abord choisie , et que , de toutes les circonstances de la vie , le choix d'un état est celle où la mé-

prise est plus ordinaire. Vous en conviendrez aisément, mes frères , si vous voulez faire attention à la nature de ce choix et aux circonstances essentielles qui doivent l'accompagner. Premièrement, les passions et les préjugés y rendent les méprises très-ordinaires : on ne peut donc s*y conduire avec trop de circonspection et de maturité. Secondement, ce choix dépend des desseins de Dieu sur nous : ce n'est donc pas Tordre de la nature qui doit en décider. Troisièmement, le bonheur et le repos même de notre vie y est attaché : il faut donc y consulter plus son goût que celui des autres et n'y faire entrer pour rien le respect humain. Enfin, c'est la voie unique de salut pour nous : il faut donc être surtout attentif, en le choisissant, aux facilités et aux avantages qui peuvent nous en revenir par rapport à nos intérêts éternels. Or, mes frères, où sont ceux qui dahs le choix d'un état de vie observent toutes ces conditions ? et de là concluez si les méprises n'y sont pas ordinaires. L'imprudence , la coutume, le respect humain, la cupidité, sont les grands ressorts qui donnent le premier branle aux diverses destinées des hommes ; et si nous voulons remonter jusques aux premières vues qui présidèrent à notre vocation, il n'est peut-être personne ici qui n'en trouvât le principe dans quelqu'une de ces sources empoisonnées. '

Et premièrement, mes frères, est -il de circonstance dans toute la vie , où la maturité , le conseil , les attentions, fussent plus nécessaires que dans le choix dont nous parlons? Quelle connoissance n'y faudroit-il pas avoir de soi-même, de peur que nos inclinations ne vinssent ensuite à désavouer notre démarche ? quelles prières ferventes et continuelles ne devroient pas précéder cette grande action , afin que le Seigneur daignât nous décou-

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\Tir ses voies? quelle innocence de mœurs ne devroit pas nous y préparer pour disposer le ciel, par ces saintes prémices de notre vie, à nous placer lui-même dans la route qui seule peut terminer heureusement le reste de notre carrière?

Cependant on se détermine d'ordinaire dans un âge où à peine la raison peut connoître, loin qu'elle soit capable de choisir. Une démarche où la circonspection la plus attentive devroit encore craindre de se méprendre est toujours l'ouvrage des amusements et des goûts puérils de l'enfance : à peine commence-t-on à bégayer qu'on décide déjà de l'affaire la plus sérieuse de la vie, et ces paroles irrévocables qui prononcent sur notre destinée sont les premières qu'on nous apprend à former, avant même qu'on nous ait appris à les entendre. On accoutume de loin notre esprit naissant à ces images suggérées; le choix d'un état n'est plus qu'une impression portée de l'enfance : ainsi, avant que nos penchants soient développés et que nous sachions ce que nous sommes, nous nous formons des engagements éternels et arrêtons ce que nous devons être pour toujours.

Si l'on attend un âge plus avancé pour se choisir un état, les attentions n'en sont pas pour cela plus sérieuses; c'est le hasard et l'occasion qui en décident d'ordinaire. Une dignité sacrée , à laquelle on ne s'attendoit point, nous dépouille à l'instant de l'ignominie du siècle et nous place dans le lieu saint. La mort d'un aîné change nos vues, nous rengage dans le monde, d'où nous venions de sortir, et notre vocation à l'autel expire à mesure que nous voyons revivre de nouvelles espérances pour la terre. Un simple dépit est souvent toute la raison qui nous arrache brusquement au siècle et nous précipite

dans la retraite. Une liaison d* amitié nous fait suivre la fortune et la destinée d'un ami. Enfin, de tous les choix, il n*en est point où la prudence chrétienne ait moins de part qu'à celui d'un état de vie; et voilà pourquoi il n'en est point où la méprise soit plus ordinaire. Car comment voulez-vous ne pas vous méprendre dans un choix si grave et si décisif pour vous , auquel vous apportez moins de précautions qu'à toutes les démarches les moins importantes de votre vie? et comment connoîtrez-vous les desseins de Dieu sur votre destinée , si vous ne daignez pas même le consulter et si vous ne le mettez pour rien dans celle que vous vous formez à vous-même ?

Et c'est ici où vous êtes inexcusables, vous, mes frères, que la Providence a placés à la tête d'une famille. Accoutumez- vous vos enfants, dans un âge tendre , à faire tous les jours au Seigneur cette prière du prophète : SeigneuVy montrez-nous vos voies et découvrez-nous les sentiers par oii vous voulez nous conduire? (Ps. xxiv, 4.) Priez-vous sans cesse vous-mêmes, afin que le ciel s'explique sur leur destinée? et lui dites-vous, comme autrefois les apôtres : Seigneur, vous qui connoissez le cœur de tous les hommes, apprenez-nous lequel de ces enfants vous avez choisi : Ostende quem elegeris? (Act., i, 24.) Occupez-vous leur raison naissante de l'importance de ce choix? leur faites-vous assez entendre que de là dépend le nœud de leur salut étemel , et que les précautions ne sauroient être excessives dans une démarche où les fautes sont irréparables? Leur apprenez-vous à juger de la vocation du ciel , non par les usages insensés du monde, mais par les règles de la foi ; par un goût qu'on a porté, comme en naissant, pour un état, et qui semble ne pouvoir venir que du maître de la nature ; par les talents qui semblent

nous y destiner ; par les impressions de la grâce , qui ne cesse de nous y convier en secret ; par la pureté des motifs qui nous y déterminent; par le caractère de nos penchants, qui nous en diminuent les dangers; et enfin, par le conseil de ceux à qui nous confions notre conscience et qui, connoissant le fond de notre âme, sont plus à portée de connoître les routes qui nous sont propres? Où sont les parents que des soins si chrétiens et si indispensables occupent? Hélas! on n'a garde de donner à des enfants des instructions dont on seroit fâché qu'ils fissent usage; on les éloigne même des personnes et des lieux où ils pourroient les recevoir; on leur exagère tous les jours les inconvénients d'un état où l'intérêt d'une maison ne les demande pas; on leur enfle les avantages et les agréments de celui auquel on les destine , et l'on ne se sert que de leurs passions, pour leur inspirer un choix qui doit les conduire à les combattre.

Seconde source de nos méprises dans le choix d'un état de vie : ce choix qui dépend uniquement des desseins de Dieu sur nous, c'est l'ordre de la nature tout seul qui d'ordinaire en décide. On n'attend point d'autre marque de vocation que le rang de la naissance ou la la situation de la fortune; on se persuade que Dieu a tracé dans ces événements purement humains le plan de nos destinées éternelles; qu'être né le premier dans une famille, c'est être choisi du ciel pour succéder aux titres et aux dignités de nos ancêtres ; que n'avoir que le second rang dans la maison de son père , c'est un droit qui nous ouvre la porte de la maison du Seigneur; qu'un grand nom et une fortune médiocre est un engagement inévitable à choisir Jésus- Christ pour son époux.

J'avoue que la sagesse de Dieu se sert quelquefois de

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ces signes humains pour nous montrer de loin et accomplir en nous ses desseins de miséricorde; que les circonstances de la naissance, du nom, de la fortune, peuvent être des ménagements adorables que sa bonté nous préparoit depuis le commencement des siècles pour nous faciliter le choix de Tétat auquel il nous destinoit, et que souvent notre situation temporelle est la première grâce qui nous prépare l'éternité; mais cette règle n'est ni sûre ni universelle. Souvent un Jacob est appelé aux bénédictions d'un premier-né, tandis qu'Ésati n'a que le moindre partage. Souvent un David, le dernier de sa famille, est oint de l'onction sainte et établi roi d'Israël, tandis que ses frères, avec des qualités plus estimables aux yeux du monde, sont laissés dans une condition obscure et privée. Souvent un Aaron, malgré son aînesse, est appelé au sacerdoce, et Moïse, son cadet, est établi du ciel chef des armées du Seigneur. Eh! qu'a de commun la vocation toute gratuite du ciel avec le cours inévitable d'une descendance charnelle? quel rapport entre les intérêts de la cupidité et les mystères incompréhensibles de la grâc«î Dieu a-t-il assujetti ses desseins éternels de miséricoi-de à la bizarrerie des arrangements humains? Les talents propres d'un état sont-ils toujours attachés à un certain rang dans les familles? le goût qui nous en inspire le choix vient-il avec l'ordre de la naissance ? et la nature a-t-eile formé le cœur d'un puîné plus pur, plus disposé à remplir les devoirs saints et sublimes du sacerdoce que celui de ses frères? Vous n'êtes pas, ô mon Dieu I dans vos choix le fauteur ou l'esclave des vues et des cupidités humaines, un Dieu de chair et de sang, et vous n'agissez pas comme l'homme.

Maison ne peut pas, direz-vous, en une famille nom-

breuse, tout établir dans le inonde. Eh quoi ! mes frères, pour ne pas partager vos biens, vous sacrifiez vos enfants et le fruit de vos entrailles? Mais, ajoutez-vous, il seroit désagréable de les voir traîner leur nom et prendre des partis peu convenables à leur naissance. Mais faut-il qu'ils soient, ou grands selon le monde, ou réprouvés devant Dieu? n'y a-t-il pour eux que ces deux destinées? et une fortune médiocre paroît-elle plus affreuse à vos yeux que leur infortune étemelle ? Mais ils seroient malheureux dans le monde. Vous ne comptez donc pour rien qu'ils le soient dans l'éternité? On n'est malheureux que lorsqu'on n'est point à sa place. Mais c'est ainsi que les maisons tombent. Vous vous trompez, mes frères, c'est ainsi qu'elles prospèrent. Dieu regarde avec des yeux bien plus favorables ces familles heureuses où chacun est à la place que lui-même avoit marquée. Le vieillard Jacob voit en mourant la grandeur future de ses enfants, parce qu'en leur prédisant des destinées différentes il ne leur prédit que les desseins de Dieu sur eux. La prospérité des maisons n'est pas toujours dans la fortune, mais dans le caractère et dans la vertu de ceux qui les soutiennent : Si le Seigneur n'édifie lui-même la maison^ en vain travaille celui qui s'efforce de V élever (Ps. cxxvi, 1). Aussi leur décadence, leurs calamités, sont comme une malédiction que Dieu a toujours attachée au crime des vocations forcées. On sacrifie des cadets infortunés à la grandeur d'un aîné : les débauches l'épuisent, il meurt sans postérité, et son nom s'éteint avec lui et avec le sacerdoce forcé de ses frères. Que de maisons illustres tombées dans l'oubli subsisteroient encore aujourd'hui, si ces sacrifices de l'ambition et de la cupidité n'en avoient sapé les fondements et enseveli leur nom et toute leur grandeur sous leurs ruines!

Laissez vos enfants sous la main de Dieu, mes frères; il n'est pour nous de situation sûre, et pour le monde et pour Téternité, que celle où il nous a placés lui-même.

Et voici la troisième source de nos méprises dans le choix d'un état de vie : le choix d'un état est pour nous l'unique voie du salut que Dieu nous a préparée : on ne doit donc, en choisissant, être principalement attentif qu'aux avantages qui peuvent nous en revenir par rapport à notre salut éternel; c'est-à-dh'e que, de toutes les voies, la religion et la raison veulent que nous choisissions celle qui, eu égard au caractère de nos penchants et de nos foiblesses, nous fournira plus de moyens de salut.

Ce n'est pas qu'il faille se retirer dans des solitudes, se dérober à ces emplois qui maintiennent la tranquillité des peuples et le bonheur des empires , se refuser aux besoins de l'État, négliger ces professions publiques qui fournissent aux besoins de la société et qui en font l'ordre et l'harmonie ; fuir comme un écueil le lien sacré du mariage, que la religion appelle saint et honorable, sous prétexte qu'il y a des états plus sûrs pour le salut; le silence, la retraite, l'austérité même des cloîtres, n'est pas la profession la plus sûre pour tous les hommes : vous y trouverez plus d'écueils qu'au milieu du monde, si vous n'y êtes point appelé; ce n'est pas l'état, c'est la vocation du ciel qui fait la sûreté. Loth est fidèle au milieu de Sodome, où le Seigneur l'avoit placé pour confondre , par l'exemple d'un juste, les dérèglements d'une ville criminelle; et il tombe sur la montagne où il s'étoit arrêté, contre l'ordre de l'ange qui vouloit le mener plus loin. La retraite sera pour vous un écueil si l'esprit de Dieu ne vous y a pas conduit, et la cour un lieu de grâce et de sanctification, si l'ordre du ciel vous y appelle.

SDR LA VOCATION. 35i

Ce que je veux donc dire ici, c'est que l'affaire principale étant d'arriver au terme heureux, il seroit insensé de ne donner la préférence au sentier qu'on choisit que par ce qu'il peut offrir de plus brillant et de plus agréable, plutôt que par les secours et les facilités que nous y trouverons de fournir heureusement la carrière. Or, sur ce principe, que de vocations défectueuses! Car, remontons à la source ; d'où vient que cet homme est entré dans la robe? C'est qu'il a cru mieux faire son chemin par la voie de la magistrature que par celle des emplois militaires. D'où vient qu'un autre a suivi la route des armes? C'est que son nom et les services de ses ancêtres lui permettoient d'aspirer à tout , au lieu qu'un autre parti l'eût laissé dans l'obscurité d'une vie privée. Pourquoi celui-ci paye-t-il de tous ses biens une charge qui l'approche de la personne du prince? C'est que sous les yeux du maître on est plus près de la source des grâces. Quels sont les motifs qui conduisent cet autre à l'autel saint? que vient-il chercher dans l'Église? ses trésors, ou ses fonctions? ses honneurs, ou ses ministères? l'éclat du sanctuaire, ou le Dieu qu'on y adore? Il apporte pour toute marque de vocation à un ministère d'humilité des vues d'élévation et de gloire ; à un ministère de travail et de sollicitude, des espérances de repos et de mollesse; à un ministère de désintéressement , de modestie et de charité , des projets de luxe, de profusion et d'abondance ; et, comme cet infidèle Héliodore , il ne vient dans le temple que parce qu'il a toujours ouï dire qu'il y trouveroit des richesses immenses et les dépouilles saintes des peuples.

C'est la cupidité toute seule qui fait d'ordinaire la diversité de nos destinées ; car, outre que l'esprit de Dieu ne peut être auteur de ces motifs humains, un choix qui

est Touvrage de la cupidité ne peut qu'être favorable à la cupidité. Ce sont des vues de fortune, d'élévation, de plaisir qui vous ont frayé la route par où vous marchez ; vous y trouverez donc des occasions d'orgueil , d'ambition, de mollesse, de volupté, d'autant plus inévitables pour vous que votre choix déclare vos penchants infortunés pour ces vices. Vous serez donc un mondain voluptueux, un courtisan ambitieux, un homme de guerre impie, un magistrat injuste, un ministre corrompu, puisque vous n'avez choisi le monde que pour ses plaisirs, la cour que pour la faveur, les armes que pour la licence, la robe que pour une vaine distinction, l'autel que pour les honneurs et les richesses du sanctuaire. Dieu punira même le dérèglement de votre choix, en y favorisant les passions qui vous l'ont inspiré; vous serez placé sur les premiers tribunaux de la justice, vous parviendrez à la faveur du prince, vous serez distingué par tous les honneurs militaires, vous serez élevé sur le trône du sanctuaire. Mais ces faveurs temporelles seront des dons que Dieu vous fera dans sa colère, et comme elles ont été l'ouvrage de votre cupidité , elles en seront les instruments et la plus juste peine.

Mais, si ce n'est pas un goût déréglé qui doit décider du choix d'un état, ce n'est pas aussi un respect humain qui force le goût et les inclinations les plus innocentes, les plus naturelles que nous avions portées en naissant, et qui ne pouvoient venir que du maître même de la nature ; dernière source de nos méprises dans le choix d'un état de vie.

En effet , comme de ce choix dépend tout le repos et le bonheur de notre vie , les complaisances qui coûtent au cœur y sont dangereuses ; les déterminations où le res-

pect et la crainte de Ceux de qui nous dépendons ont plus de part que nos propres penchants, traînent toujours après elles le repentit et Tamertume , et tout ce qui s'y décide sans nous et comme malgré nous ne peut tarder d'être désavoué de nous-mêmes.

Or, n'est-ce pas ce funeste respect humain qui préside presque toujours à la décision de nos destinées et qui nous force à des choix que tous nos penchants désavouent ? Tel prend le parti des armes et suit une route d'où mille raisons de tempérament, de goût, de conscience, d'intérêt même l'éloignent, parce que né avec un nom il n'oseroit se borner aux soins domestiques et que le monde regarderoit ce repos comme une indigne lâcheté. Tel préfère un célibat dangereux à un établissement qui le dégraderoit dans le monde et aime mieux s'exposer à toutes les suites de sa fragilité que déshonorer son nom par une alliance inégale. Telle, sans aucun attrait pour la retraite , se consacre au Seigneur par pure fierté, parce que, n'ayant pas de quoi soutenir son nom et s'établir convenablement dans le monde , un asile saint lui paroit plus honorable aux yeux des hommes qu'une fortune obscure et rampante.

Personne presque ne prend dans son propre cœur la décision de sa destinée. Si l'on est maître de son sort, c'est la crainte du monde et de ses jugements qui en décide ; en un âge tendre, on regarde comme une loi la volonté de ceux de qui l'on tient la vie; on n'ose produire des désirs qui contrediroient leurs desseins ; on étouffe des répugnances qui deviendroient bientôt des crimes. Des parents barbares et inhumains, pour élever un seul de leurs enfants plus haut que ses ancêtres et en faire l'idole de leur vanité, ne comptent pour rien de sacrifier tous les

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autres et de les précipiter dans l'abime ; ils arrachent du inonde des enfants à qui l'autorité seule tient lieu d'attrait et de vocation pour la retraite; ils conduisent à l'autel des victimes infortunées qui vont s'y immoler à la cupidité de leurs pères plutôt qu'à la grandeur du Dieu qu'on y adore ; ils donnent à l'Église des ministres que l'Église n'appelle point, et qui n'acceptent le saint ministère que comme un joug odieux qu'une injuste loi leur impose ; enfin , pourvu que ce qui parolt d'une famille éclate , brille et fasse honneur dans le monde , on ne se met point en peine que des ténèbres sacrées cachent les chagrins , les dégoûts , les larmes , le désespoir de ce qui ne parott qu'aux yeux de Dieu. 0 mon Dieu ! que la pré* sence de ces malheureuses victimes sera terrible au jour de vos vengeances pour ces parents dénaturés, et que le malheur de leur destinée sollicitera puissamment votre justice à venger leur sang contre les auteurs de leur être et de leur étemelle infortune ! C'est ainsi que l'imprudence, Tordre de la naissance, la cupidité, les égards humains, décident de la destinée de presque tous ICvS hommes; et de là tant de mécontentements dans tous les états , tant de regrets dans les mariages , tant de troubles et de divorces dans les familles , tant de murmures et de chagrins à la cour, tant de dégoût dans le service, tant de révolte , d'ennui , d'amertume dans les clottres. De là chacun se plaint de sa condition et envie celle d'autrui : la femme du monde régarde l'épouse de Jésus-Christ comme heureuse; l'épouse de Jésus-Christ, insensée, ne forme des désirs que pour ressembler à la femme du monde; le courtisan soupire après la tranquillité d'une vie privée ; l'homme privé ne voit de bonheur que dans la vie de la cour. De là enfin nul n'est heureux dans le monde,

parce que nul presque n'y est à sa place. Mais si, de toutes les circonstances de la vie , le choix d'un état est celle où la méprise est plus ordinaire , c'est aussi celle où la méprise est le plus à craindre.

DËUX1EM£ PARTIE.

De toutes les circonstances de la vie, le choix d'un état est celle où la méprise est le plus à craindre , soit que vous la considériez du côté de Dieu , dont elle usurpe les droits, du côté des grâces et des secours dont elle nous prive , ou enfin du côté des suites presque toujours irréparables qu'elle traîne après soi.

Du côté de Dieu, dont elle usurpe les droits. En effet, en nous donnant l'être et la liberté, il ne s'est pas départi des droits qu'il avoit sur son ouvrage. Ce n'est pas à nous à disposer de nous-mêmes ; c'est à lui seul à nous employer selon les vues qu'il s'est proposées en nous formant, et à régler l'usage des talents que nous n'avons reçus que de lui. Aussi, à peine le premier homme fut-il sorti de ses mains , qu'il l'appliqua à la culture de ce lieu de délices qui devoit être sa demeure; et il semble qu'en lui déterminant cette occupation, il voulut faire sentir à tous ses descendants que c'étoit à lui seul à nous marquer un emploi et une occupation dans cet univers où il nous a placés.

Hais qiiand sa souveraineté ne lui donneroit pas ce drmt dur la créature, sa sagesse devroit l'établir seul arbitre de nos destinées. Car, connoissant tout seul les plus secrets penchants de nos cœurs, développant déjà dans les premières ébauches de nos passions tout ce que

nous devons être , jugeant de nous-mênnes par les rapports divers de vice ou de vertu que les situations infinies où il pourroit nous placer ont avec les qualités naturelles de notre âme , découvrant en nous mille dispositions cachées que nous ne connoissons pas et qui n'attendent que ^occasion pour paroître, seul, lorsqu'il tira tout du néant et qu'il donna à tous les êtres cet arrangement admirable et ce cours harmonieux que la durée des temps n'a jamais pu altérer, il put prévoir quelles étoient dans cet assemblage si bien assorti les circonstances du siècle, de la nation, du pays, de la naissance, des talents , de l'état , les plus favorables à notre salut , et en les rassemblant par un pur effet de sa miséricorde , en former comme le fil et toute la suite de notre destinée. Aussi les apôtres ne s'adressent à lui pour choisir un successeur au disciple infidèle que parce qu'il connott les cœurs : Vous qui connoissez les cœurs de tous les hommes ^ lui disent -ils, montrez-nous celui que vous avez choisi ( AcT., I, 2à).

En effet, mes frères. Dieu seul nous connoît, et nous ne nous connoissons pas nous-mêmes; nos penchants nous séduisent, nos préjugés nous entraînent, le tumulte des sens fait que nous nous perdons de vue ; tout ce qui nous environne nous renvoie notre image ou adoucie ou changée, et il est vrai que nous ne pouvons nous choisir à nous-mêmes un état sans nous méprendre, parce que nous ne nous connoissons pas assez pour décider sur ce qui nous convient , nous sortons même des mains de la souveraineté et de la sagesse divine , nous devenons à nous-mêmes nos guides et nos soutiens, et, semblables au prodigue de l'Évangile, en forçant le père de fainille de laisser à notre disposition et à notre caprice les dons

et les talents dont il vouloit lui-même régler Tusage, nous rompons tous les liens de dépendance qui nous lioient encore à lui, et, au lieu de vivre sous la protection de son bras , il nous laisse errer loin de sa présence, au gré de nos passions, dans des contrées étrangères.

Seconde raison. Si la méprise dans le choix d'un état de vie est si fort à craindre, c'est principalement du côté des grâces et des secours dont elle nous prive. Oui , mes frères, comme les ministères sont différents dans le corps de Jésus-Christ, les dons et les grâces le sont aussi. Comme tous les états ont leurs dangers et leurs difficultés particulières, il leur faut à tous des secours propres pour vaincre ces obstacles et pour éviter ces périls. Il est dans les trésors de la miséricorde divine des grâces de magistrature, pour ainsi dire, de sacerdoce, de commandement militaire, de père de famille, d'homme public, de personne privée; des grâces de mariage, de célibat, de cour et de retraite ; et comme Dieu ne destine jamais la fin sans préparer en même temps les moyens pour y arri-. ver, en marquant dans ses conseils éternels à chacun de nous l'état où il vouloit que nous opérassions notre salut, il a attaché à ce choix des secours propres et singuliers pour en accomplir les devoirs.

Mais, mes frères, pour participer aux grâces d'un état, il faut que Dieu lui-même nous y ait appelés. Si vous vous êtes placé vous-même, c'est à vous-même à vous soutenir; s'il ne vous a pas préparé la voie où vous êtes entré, il ne vous y donnera pas sa main secourable, et vous y marcherez tout seul. Il ne doit pas déranger en votre faveur l'ordre immuable de ses conseils éternels; vous êtes sorti du plan de sa providence, ce n'est pas à lui à rétracter la stabilité de ses desseins pour

s'accommoder à vos caprices , mais à vous livrer à votre propre malheur ; vous n'avez pas choisi la situation et le ministère qu'il vous destinoit dans le corps mystique de son Fils ; il ne peut donc plus vous regarder que comme un membre monstrueux qui est hors de sa place et qui ne sauroit plus recevoir les influences et l'esprit qui animent tout le reste du corps.

Ainsi le Seigneur, dans ses desseins de miséricorde sur vous, vous avoit préparé des grâces de retraite, de mortification, de chasteté, de silence; il vouloit vous sanctifier dans le secret de sa face, loin du monde et de ses périls ; il avoit résolu de vous attacher à lui par des liens sacrés et de vous faire porter son joug dès une tendre jeunesse; il avoit même mis en vous des inclinations heureuses et qui sembloient vous montrer de loin la voie qu'il vous préparoit : une âme simple et timide , un esprit paisible et naturellement éloigné des agitations éternelles que demande la vie du monde, des désirs secrets et continuels de vous consacrer à lui ; mais, malgré tous ces attraits et tous ces signes heureux où les desseins de Dieu sur vous paroissoient écrits en caractères si intelligibles , vous vous êtes engagé sous un joug différent : ah ! la sainteté du lit nuptial sera donc pour vous une occasion de luxure et d'incontinence ; vous violerez la foi d'un sacrement honorable ; vos enfants trouveront dans vos exemples le modèle de leurs désordres; le monde où vous n'étiez pas appelé vous séduira; les périls où l'ordre de Dieu ne vous avoit pas engagé seront pour vous des occasions infaillibles de chute; tout deviendra tentation ou écueil à votre foiblesse : les plaisirs les plus innocents souilleront votre cœur; les objets les plus indifférents seront funestes à votre innocence ; les devoirs les plus

faciles trouveront en vous des répugnances invincibles; vous corromprez tout par d'injustes usages, et où vos frères, que le Seigneur lui-même a placés dans votre situation, seront en sûreté, vous n'y trouverez qu'un triste naufrage. Ainsi la mer engloutit autrefois un prophète infidèle , malgré le secours d'un navire et l'habileté des pilotes, parce qu'il y étoit entré contre l'ordre de Dieu , tandis qu'elle respecte les seules traces et qu'eUe s'affermit sous les pieds du chef des apôtres , à qui le Seigneur avoit ordonné de marcher sur les flots et de venir à lui. Tout est danger à quiconque n'a pas le Seigneur pour guide , et le danger lui-même devient une sûreté à ceux qui marchent avec lui.

Mais , d'un autre côté , le Seigneur vouloit que vous opérassiez votre salut dans l'état de simple fidèle ; il vous avoit préparé les grâces de cet état, et c' étoit la voie qui devoit vous conduire au terme heureux ; les dissolutions mêmes du premier âge, des penchants tumultueux de gloire et d'ambition , un cœur trop vif et trop sensible au plaisir, tout cela vous marquoit assez qu'un ministère de travail, de modestie, de pureté angélique, de prière, d'étude, n'étoit pas votre place. Cependant vous avez usurpé cet honneur divin , vous vous êtes placé vousmême dans le lieu saint , vous êtes parvenu par des faveurs humaines où la grâce toute seule devoit vous élever , vous vous êtes ouvert , par votre ambition , la porte de la maison du Seigneur, qui n'est ouverte qu'à l'humilité et à l'innocence , vous avez obtenu en importunant une dignité qu'on ne peut mériter qu'en fuyant; mais qu'avez-vous fait? Tous vos ministères vont devenir pour vous des écueils : le tribunal sera le piège de votre innocence ; la chaire , le théâtre de votre orgueil ; l'autel , le lieu de

360 SERMONS DE MASSïLLON.

VOS crimes ; le patrimoine des pauvres , Toccasion de vos profusions et de vos désordres; le commerce des choses saintes, la source de votre irréligion et de votre endurcissement ; si vous êtes pasteur, vous serez un mercenaire : si vous êtes élevé sur le trône sacerdotal, vous serez un homme de péché assis dans le temple de Dieu. D'où viennent ces malheurs? Votre vocation est l'ouvrage de l'homme, vous n'y ferez pas l'œuvre du Seigneur; vous possédez le don de Dieu avec injustice, vous en userez avec profanation ; vous avez souillé le sanctuaire en y entrant, vous le déshonorerez en le gouvernant; vous n'êtes plus le médiateur entre Dieu et les hommes , entre la terre et le ciel ; vous n'êtes que l'anathème du ciel et le scandale de la terre.

Hélas ! mes frères , si tant d'âmes périssent tous les jours avec les grâces attachées à leur état ; si le disciple perfide devient prévaricateur et déchoit de la grâce et (lu ministère de l'apostolat où Jésus -Christ lui-même Tavoit appelé ; si Salomon, établi roi par la volonté du Seigneur, et avec des marques si éclatantes et si singulières de sa protection et de sa bienveillance, trouve dans les périls de la royauté des écueils où toute sa foiblesse vient échouer; quelle pourroit être la destinée de ceux qui, privés des mêmes secours, sont exposés aux mêmes dangers? Si la foiblesse de l'homme ne peut se soutenir souvent dans des voies où la main de Dieu même la guide , ferat-elle moins de chutes quand elle y marchera toute seule?

On est surpris après cela quelquefois, mes frères, que les. niœurs des chrétiens aient si fort dégénéré ; on se demande d'où vient que nos siècles sont si différents de ceux de nos pères; que tous les états ont corrompu leur voie que la magistrature n'est presque plus qu'une hono-

rable oisiveté, ou un art de faire servir les lois à dépouiller les peuples mêmes en faveur de qui elles ont été faites; que la voie des armes n'est plus qu'une profession déclarée d'irréligion et de licence ; que la cour est le théâtre de toutes les passions ; que tous les arts inventés pour les besoins et pour les délassements publics ne fournissent^ plus qu'au luxe ou à la licence publique ; que l'art des arts, l'honneur du sanctuaire, n'est presque plus qu'un trafic honteux d'ambition et de cupidité ; que la contagion n'a pas même épargné ces asiles saints et religieux élevés au milieu de nous , et que dans ces maisons de retraite, de prière , d'austérité , où il semble que le Seigneur devroit trouver cette foi qui n'est plus dans le reste de la terre, l'esprit du monde y règne quelquefois plus que dans le monde même ; on en est , drs-je , surpris , et les justes qui sont encore parmi nous en gémissent sans cesse devant le Seigneur, et lui demandent avec douleur d'où vient qu'il a abandonné son peuple.

Mais la raison n'en est pas diflicile à trouver : tout est corrompu, parce que nul presque n'est à la place où il devroit être. De là le magistrat devenu l'arbitre des passions humaines sans ces grâces de lumière , d'intégrité , de fermeté , de zèle du bien public , si nécessaires pour remplir ses fonctions, n'est plus qu'un fantôme revêtu d'une robe de justice et de dignité, qui tourne à tout vent et qui fait presque autant de chutes que de démarches. De là le courtisan engagé dans une vie de mollesse, d'ambition , de dissimulation , de plaisir , et privé de cette droiture de cœur, de cette crainte de Dieu, de cette persuasion vive des vérités étemelles, qui conserva purs et

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