‹ Œuvres choisies de P. ArétinChapitre 149 sur 218 · VALÈRE , FLAMINIO · texte numérisé non relu

VALÈRE , FLAMINIO

YALÈRE. Tu es entré dans une grande frénésie depuis un^ heure!... Redouble de zèle plutôt, car le fruit de Pespéram .• des courtisans mûrit au moment où l'on s'y attend le moins.

FLAMINIO. Comment mon espérance peut-elle mûrir, n'ayant point encore de fleur? Quand je me suis vu dans le miroir avec cette barbe blanche, les larmes me sont venues aux yeux, tant j'ai pris pilié de moi-même, qui n'ai pas seulement de quoi vivre. Hélas! infortuné que je suis!... Combien de fripons , combien de domestiques, combien d'ignorants et combien de gloutons je connais riches ; et moi, je suis mendiant !... Eh bien ! je me résous à aller mourir ailleurs ; mais ce qui m'afflige jusqu'au fond de l'àme, c'est que je vins ici jeune et

que je m'en irai vieux ; que j'y vins vêtu, et que je m'en vais nu ; que j'y vins content, et que je pars désespéré.

VALÈRE. Quel coup de tête'*! Veux-tu perdre tout le temps où tu as servi avec tant de fidélité et tant de zèle?

FLÂiiiMO. C'est là ce qui me poignarde.

VALÈRE. Le patron t'aime ; e( vienne l'occasion , tu verras qu'il se souvient de loi.

FLANi.MO. Il se souvient, ah!... Si le Tibre roulait duJaît au lieu d'eau , il ne m'y laisserait pas tremper le doigt.

VALÈRE. Sottises que tu te fourres dans la cervelle !... Mais, dis-moi , où iras-tu ? dans quelle ville ? chez quel maître?

FLAM1N10. Le monde est grand.

VALÈRE. Il était grand jadis; maintenant il est si petit que les beaux-esprits n'y peuvent lous trouver place. Et je ne nie point que notre cour ne soit en mauvais état ; mais enGn chacun s'empresse d'y venir, et chacun y vit.

FLAMiNio. Qu'elle soit ce qu'elle voudra, je veux m'en aller.

VALÈRE. Penses-y bien , et persuade-toi qu'on ne voit plus ce qu'on a vu , dans d'autres temps , d'un bout de l'Italie à l'autre. Alors chaque ville avait des protecteurs pour les hommes de cour. A Naples, les rois ; à Rome, les grands , comme sont maintenant les Médicis à Florence; à Sienne, les Petrucci; à Bologne, les Bentivogli; à Modène, les Rangoni, le comte Guido principalement, qui forçait, par sa courtoisie, tous les beaux esprits à jouir de ses libéralités ^ ; et là où il n'était pas, le remplaçait la magnanime dame Argentina, modèle unique de chasteté dans ce siècle corrompu.

FLAMINIO. Je sais qui elle est; et, outre ses hautes vertus, ce qui fait que je l'adore, c'est l'affection extrême qu'elle porte à la belle âme du roi François , et j'espère voir bientôt sa maj esté atteindre ce bonheur qu'il mérite et que lui souhaitent cette noble dame et le monde entier *®.

VALÈRE. Revenons au sujet de notre entretien. Où iras-tu? A Ferrare? faire quoi? A Mantoue? dire quoi? A Milan? espérer quoi? Maintenant fais ce que te conseille un homme qui te veut du bien. Hesle à Rome-, car (\uand il n'y aurait que

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