‹ Œuvres choisies de P. ArétinChapitre 2 sur 218 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

DB

PIERRE ARÉTIN

Quel homme à présenter qu*Arétin, dans un siècle où les femmes, concourant à Tavancement des sciences, apportent dans rétude cette urbanité qui ne se trouve qu'avec elles ! S'il eut quelque réputation, ce fut peu après la renaissance des lettres, temps où le seul nom d'auteur imprimait du respect. Les yeux, longtemps aveuglés par les ténèbres de l'ignorance, étaient éblouis de la moindre lueur : aujourd'hui cet homme , qui se nommait Divin, est compté au rang des écrivains pitoyables.

Tel est le sort de ceux qui n'ont de mérite que l'impudence, et le malheureux talent d'intéresser la malignité. Le public se platt dans l'humiliation de ceux même qu'il estime. Il court à tout ce qui sent le libelle. Les écrivains qui prostituent leur plume à ses goûts , sont ceux proprement pour qui l'on à dit qu'ils travaillaient per la famé» e no per la fama. Chaque jour démasque leur ignorance et leurs bévues ; ils sont le jouet de leur siècle, ils deviendront le mépris de la postérité : mais il faut vivre, et ils en sentent d'autant plus vivement la nécessité, que les personnes qui pourraient la soulager par les récompenses destinées aux lettres, les en jugenl indignes.

Plus caustique que capable, et toujours avide, Arétin mania avec uue effronterie égale l'adulation la plus basse et la satire

IV VIE d'ARÈTIX.

ia plus effrénée. Il s^embarrassa peu de mentir et de se conlri dire. LMntérèt dictait ses jugements, et ceux auxquels il dev;^ tout forent maltraités les premiers. Les réponses les plus sol :> des, les reproches les mieux fondés, les affronts, les correction^ ne purent tempérer sa causticité famélique. Les châtiments pi^ blics avaient accoutumé son front à Tinfamie ; il se consolait e? se prodiguant des éloges, et en décorant ses livres de ses por*traits et d'inscriptions.

11 s'arrogea le titre et les fonctions de censeur : soit habitude ou mépris, on s'accoutuma à celte usurpation, et les magistrats la tolérèrent. Mais pour savoir ce que pensaient les connaisseurs* il suffira de lire ce que Lambin écrivait à Maladano , au sujet d'un savant qui s'était abaissé jusqu'à répondre à Arétin. « J'a- « vais déjà lu le discours de Périon coutre Pierre Arétin , et je « n'avais pu m'empècher d'en rire. Que peut-on imaginer de « plus ridicule que de voir un bénédictin , un philosophe , un « théologien entrer en lice avec Pierre Arétin? Cet homme a « sans doute oublié ce qu'il se devait. Il lui reproche son impu- « dence, sa scélératesse, son impiété. Qu'avancera-t-il ? Ce n'est « ni par les paroles, ni par les écrits qu'on peut corriger de .paît reils personnages ; c'est par les lois, c'est par les peines qu'on « doit les refréner ^ »

Un début semblable doit surprendre le lecteur. Mais s'il est avantageux de conserver la mémoire des grands hommes, il n'est pas inutile de démasquer ceux qui en ont imposé par des moyens condamnables. L'exemple des premiers anime à la pratique des vertus; le portrait des autres apprend à ne pas leur ressembler.

C'est dans cette vue que j'ose amener Arétin sur la scène. Son style affecté , son ignorance , sa présomption , sa critique mordante, les égarements de son génie, les châtiments qu'il essuya, et la réputation qu'il laisse après lui , forment un tableau qui n'est pas déplacé dans un siècle où l'on court après les écrits bardis ou médisants, où l'on substitue le jargon à l'éloquence,

' leiiera racçoUe da Michaale Bruio, p- 35,).

les luui'ï l'ui'cùs aux poiiséDS, lus |iuiiitU!i »u\ sviilIuLentï , t sutire à la satjm critique.

I«s actions frappent plus virumuot que lus pn.-ce|iles , e exemples Inslruliient plus snrement i|ue \» Ihikiriu la miuux i\ù~ Teloppée. Les jeunes gens apprendront qu'on ne doiljuniaï: crlUer les mœurs à la fureur de Fesprlt ; qu'il est Uangereu i^uiru en problème les principes qnl !onl la base et la sflrulé des suviêlés; que l'insolence ut la préKOmplioii caracli^risvul l'i- Biioniace,el que ceux qui croittnt se faire un nom par de pareils mttjeus achètent uuu réputalioa «kiuivoquu cl uiumenlanée, )iiir b porkt de leur repos et de leur honneur.

^V^ Pierre Arélin naquit à Areuo, Tille d« Toscane, lu 10 atril

^V!ntH). Son silence, la caloumie et i'erreur jettent quelques uuS'

^H^es sur son origine. Franco lui lionne un cordonnier pour pùru ■.

^BlMmi, voulant accréditer les couforuiités qu'il lui cherche avec

^VranltiChrist, le fait sortir d'un moine cl d'une nonne <. Quelques

^^ kotres, le rontonilanl avec Pierre Berlini, l'ont cru de lu famille.

des Buonamici'. Mais ses lettres ^,cullcsqui lui sont écrites ^

Us témoignage du géuéaii^iste de Toscane ', constatent qu'il Était

UIs naturel de Luigi Bacci ; et si l'on voulait ai^uuienter de l'af-

feotalion avec laquelle il tire avantage de ce qu'il écrit, un p

rail présumer qu'il était billard adultérin, luir le soin qu'il prend

de justiDer les enfants nés dans cet opprobre'.

yi vif: d'arétix.

Sa mère se nommait Tita^ On la voyait sur le ixM*tail de Saint-Pierre d'Arezzo, sous la figure de la Vierge qui reçoit rAnnonciation ; et notre auteur ne manque pas de tirer parti de cette fantaisie du peintre , pour réhabiliter Thonneur de cette femme*. Elle Télé va sous ses yeux, et si nous en croyons Grasso', il étudia la rhétorique, la philosophie, et fit de grands pro— grès par la lecture des anciens. Comment accorder cet éloge avec Arétin lui-même , qui nous dit qu'il ne fut à Técole que pour apprendre à lire, quMl n'eut jamais de maître, qu'il ignorait le grec et savait très-peu de latin *? Dans ce cas, il mérite quelque indulgence, et son génie fait présumer que les Muses ne l'eussent pas désavoué, s'il eût été initié dans leur société.

On peut croire que le feu qui le domina ne larda guère à jeter des étincelles; mais c'est abuser de la supposition que de lui attribuer, avec Fontanini, Tépitaphe de Séraphin d'Aquila », puisqu'il n'avait qu« neuf ans lorsque ce poète mourut. Il est vrai qu'il fut banni d'Arezzo, presque au sortir de l'enfance, pour un sonnet qu'il fit contre les indulgences <*. Perruggio lui servit d'asile; aussi nomme-t-il celte ville le jardin (jui vit fleurir sa jeunesse'. L'exil ne le rendit pas plus religieux : ayant vu dans uu lieu fréquenté un tableau qui représentait la Madeleine, les

suo raccndo scordcre al volgo rinfamia malcrna Le(/rejr iVAréUu, I. I» p. 105.

• leiires d'AnUin, l. V, p. 1 1 1.

• Lettres d' Arétin, l. V, p. 6», 66, 114.

• Klog. d'Uom. lelter., 1. 1, p. 242.

• Leilres d'Aretin, 1. 1, p. 200; l. II, p. 242.

• Voici celte épitaphe :

Qui giaco ? Séraphin. l*arlirti or piiui, ^ot d'arcr vislu sasso che lu serra.

Fonlaniiii a pris le change sur ce que Toppi, nibliolh. napolitain, allribue celle cpilaphc à TArclin ; mstU il entend |):irlcr de Bernard Accolli, surnùmmé Vunico Areii o.

• Let.cathol. dl iluzio. Vinezia, 157 1, p. Q32.

' mirea d'Areiin, 1 1, p. 48 j t. III, p. 46 i l. V, p. 13I, 27i, 3ol.

vie U AMËTIX. VII

mains étendues aux pieds du Sauveur, il s*y glissu st'crt'leuicnt, et peignit un luth entre ses bras ^

Si sa vanité supprime Je métier qu'il exerça dans cette ville: ses contemporains nous apprennent qu'il fut relieur '. L*liabitude de Toir des livres, et le commerce des savants, lui donnèrent du goût pour ia lecture^. Avec un esprit vif secondé d*une grande mémoire, il ût des progrès rapides, quoiqu*il ne pAt profiter que des livres écrits dans sa langue naturelle ; et bientôt il se crut en état de se procurer une condition plus avantageuse. Celui qui commence à bégayer dans les sciences ne doute de rien, et juge de tout. Le vrai savant sent ce qui lui manque, et se défie de ses lumières Arétin n'hésita pas à s'exposer au grand jour. Il partit pour Rome, à pied, sans argent et ne possédant que son habita Il fut reçu chez Nicolas Chigi, marchand, connu par sa magnificence et ses richesses^. Il sortit de cette maison, où Ton ignore son emploi , pour passer successivement au service de Léon X, et de Jules de Médicis, son neveu, qui fut pape fous le nom de Clément VII.

Sa présomption lui avait fait imaginer que les biens et les dignités allaient fondre sur sa tête. Bientôt les lenteurs de la cour romaine lassèrent sa patience®. Les sommes 'considérables qu'il reçut de Léon ne purent remplir son avidité, et les dégoûts dont nous allons parler anéantirent sa reconnaissance.

Toutes les qualités émincntes de l'esprit se rassemblent rarement dans la même personne. Le feu fait tort au jugement, et les efforts les plus sublimes sont suivis des chutes les plus humiliantes. Tel est le sort des imaginations brillantes, qui, seni-

* Annot. (Il Carlo. Capor. aile Rme di Ccsare Capor. Vinczia, i656, p. 'il 7.

Mîline pi ic. r/i Cfrwi. Viaczia, 160*), p. l'2. Crcscrmboni, Istor. dei,

^^^il- Poe?., I. IV, p. 41. Ce deniiir sVsl lrr»mp(\ on pl.irnni 5a Loullqiic à l)nl<igi,(.^

' '■cUn's(rAr(iiiK ». V, P- '^«S 2o:.. Al'Aniin, l. Il, p. I73, 'JKi.

* ••'Animir.ilo, Op-tscinli^ l. Il, p. 271.

* Itnircs d'Are tin y I. I, p. I2G , t. II, p. 232 ; l. III, p. 263 ; l. tV, p. 166.

* Ullrcs d'ArélÎHj t. 1, p. U ; t. III, p. 86, lij.

VIII VIE l>*ABÉTI^.

blablesà réclair, jettent une lumière que Toeil a peine à soutenir, et qui s*abtnie dans une nuit, dont Téclat précédent redouble Tobscurité. Ce sont ces bauts et ces YAs qui ont fait dire à quelqu'un, en parlant d*un poète célèbre, qu'il avait la fièvre de Fetprit. Ce désordre influe jusque sur la conduite , et plus d*on siècle a vu Talliance des talents les plus rares avec les écarts les plus honteux. Jules Romain , le premier peintre de son temps , profanant Part dans lequel il excellait , dessina seize ^ attitudes de la dernière obscénité, et Marc Raymond! les grava. Clément, qui siégeait alors, ne put s*empècher de sévir contre les auteurs d'un scandale , d'autant plus grand de leur part , qu'ils étaient plus connus. La fortune avait pourvu à la sûreté du peintre. Baldassar , comte de Castiglione , venait de l'envoyer à Mantoue, où le duc voulait faire peindre une galerie. Le graveur fut traîné dans les prisons , et le zèle ecclésiastique eût été plus loin, sans les sollicitations d'Arétin, appuyées du crédit d'Hippolyte, cardinal de Médicis , qui obtinrent la liberté du prisonnier.

'La part que notre auteur avait prise dans cette affaire lui inspira de désir de voir la cause de tout ce bruit« Le feu des dessins passa dans ^n cœur. Son imagination, ainsi échauffée , produisit seize sonnets , dont les expressions ajoutaient à l'impudence du burin : il écrivit même à Baptiste Zatti, citoyen de Rome, une épttre apologétique des vers et des Ogures*. Alors la persécution se ranima : Jean-Matthieu Giberti , évéque de Vérone , conseiller intime de Clément et son dataire , qui avait été le plus ardent ennemi de Raymondi , redoubla de vivacité ' ,

' Vasari, Vite di Pilt,, p. 302. Balduini, Comm. éprog, dcTArle intag. in Rome, p. 21. Félibien, UlsL des Peint. Vie de Jules Romain, Fonlaniiii, Elog, ital-t p. 264. Baile, Dict., mol ARÊriN (iMerre).

Cet deux derniers Tonl monter le nombre des dessins à vingt ; mais il est constant, par Arélin même, qu'il n'y vn eut qtie seize. Lettres d'Arétin^ 1. 1, p. 288.

' CeUe lettre, que nous venons de citer dans la remarque rj -dessus, est rrgardée comme un ieu d'esprit qui ne dut son origine qu'à la nccessiié de remplir le volume où elle se Irouvo.

> lettres d'Arétin, 1. 1^ p. 288. A l'Arètin, 1. 1, p. d«

VIE D^AKÉTIN. IX

et ce fut la source de cette haine irrécoociiiable qu*Aréliu lui voua tant qu-il vécut ^

Notre poète s^était réfugié dans sa ville natale dès le mois de juillet I52i '. Fontanini, qui le fait alier à Mantoue, d*où ii le conduit à Venise , a confondu cette sortie de Rome avec la seconde, dont nous parlerons ^,

Arétin ne demeura pas longtemps à Arezzo. Jean de Médicis rappela près de lui. Ce capitaine, mécontent de Charles-Quint , venait de passer au service de François V* , qui entrait en Italie pour faire valoir les droits qu'il avait , du chef de Yalentine Sforce, sa mère, sur le duché de Milan ^. La nature avait doué notre poète de ces talents superficiels qui séduisent , et lorsque la prudence guidait ses démarches , il était impossible de résister aux charmes de son esprit. La disgrâce qu'il venait d'essuyer Favait rendu plus attentif : il ne se montra que par ce qu'il avait d*aimable. Médicis lui donna son cœur, et François, qui ne le vit qu'en passant , ne put lui refuser sa bienveillance.

Quoique assuré de leur protection , il travaillait à sa réconciliation avec le pape. Ses amis sollicitèrent si vivement son rappel , qu'ils l'obtinrent , et ce fut peu après son retour à Rome , que Médicis lui écrivit une lettre qui finit par ces mots: « J^oubliais de vous dire qu'hier le roi se plaignit de ce que vous a ne ni*aviez pas accompagné. Je m'excusai sur la préférence que «vous aviez donnée à la tranquillité de la cour sur le tumulte du CI camp. Sa Majesté me dit de vous mander de revenir. Je lui « répondis que Je ne pouvais me flatter de votre complaisance. Il « répliqua qu'il écrirait à Sa Sainteté de vous l'ordonner. Mon « ccBur ne permet pas de supprimer une conversation qui lie si

* heures d: Arétin, 1- IV, P- B.

* ArétiD arriva à Rome en 1517. Ii fut quatr« ans au service de Léon (Leiires d^Arél'm, t. V, p. 64), el Irois i celui de Clément {Lettres (TArélhi, l. V, p. 71 ; t. VI, p. 114). Il paratt cependant, par la lettre, 1. 1, p. 7, qu'il y eut quelque înlervalle, puisqu'il était à Milan en 1520.

* Etog, iial.j p. 361.

* Varchi istor, Florent» Cologne, liv. Il, part. 11.

VIB U^AlUiTIN.

«parfaitement niuu iutérêt au vôtre, puisqu'il est vrai que « peux vivre sans Are tin *. »

Cette lettre ne fit aucun effet : il fallait des motifs plus , sants pour déterminer notre poète. Une satire qu'il fit c\ une cuisinière de Giberti tomba malheureusement entre mains d'Achille de la Voila , amant de cette femme, qui, ti vaut l'auteur dans un endroit écarté, lui porta cinq ce de iK)lgnard dans la poitrine , lui estropia les mains , et lui a pa le visage. Les fastes poétiques nous apprennent que et même dont les ouvrages ont le sceau de l'immortalité , ont \ suyé des corrections un peu vives ; mais celle-ci passait la rai lerie. Arétin se plaignit au pape, qui, prévenu par Giberti rt jeta sa requête. Le déni de justice aggrava Tinjure. Il jura d punir une cour ingrate , en la privant de sa présence ; mais i signala son départ par les plaintes les plus aigres. Elles lui attirèrent une réponse du Berni, secrétaire du prélat, dont les termes , quoique fort adoucis , serviront à prouver avec quelle décence les gens de lettres se sont traités dans tous les temps.

Ta langue, qui le fiel distille,

Te (tn trouver tôt ou tard

Un vengeur muni d'un poignard

Plus tranchant que celui d'Achille.

Pauvre, mais insolent esprit

Que la n^édittnce nourrit, Sache qu'à quelque excès que ta fUreur s'échappe.

Le pape sera toujours pape ;

El que tu n'es qu'un franc pied plat.

Ingrat, et traître envers Ion matlre,

Subsistant aux dépens du plat

Du sot qui peut le méconnaUre.

Un pied dans le b. . . ., l'autre dans l'hôpital ,

De tous les grands lu dis du mal.

Crains, à la fin, que ceux que ta fureur attaque Ne te fossenl jeter dans un sale cloaque.

Coquin, la crainte du bâton,

'.eures (T Are Un, l> l« P* t>*

VIE D'aRÉTIN. XI

Comme un chien, te Tail fuir : mais si rien ne l'arr^lr*, ^ U foudre sur ton dos s'apprête,

iH Qui te fera changer de ton.

^j Si médire t'est nécessaire,

(. Tu peux parler de tes deux sœurs,

i Qui de leur amour mercenaire

/ Aux faquins d'Arezzo font payer les faveurs.

Fonde Ion espoir sur leur bourse; Ce sera désormais ton unique ressource.

liai des hommes et de Dieu,

Détesté par le diable même.

Ta bouche, mère du blasphème,

Te fait chasser de chaque lieu.

Nous le Terrons dans peu sur le haut d'une échelle, De valets de taverne et de crocs entouré.

Danser au bout d'une Gcclle,

Au doux branle de leur Salve,

Or va, poursuis ta triste chance ;

Mais sois assuré qu'un cordeau,

Ou le bâton, ou le couteau,

Feront taire ta médisance '.

Quelques auteurs transportent la scène de cette aventure à Venise*. Us racontent qu'Arétin n'échappa des mains de son ennemi qu*en se précipitant dans une gondole , que les mariniers éloignèrent aussitôt du bord. Mais Voita ne vint à Venise qu'en 1550, et pour lors Ârétin, faisant parade de sentiments fort chrétiens , se raccommoda avec ce mauvais plaisant. « Je viens de « me réconcilier avec Achille , dit-il, dans la vue seulement d'i- « miter Jésus-Christ , dont la bonté miséricordieuse , loin de de- « mander la vengeance à son père, le priait pour le salut de ceux « qui le crucillaient , et j'aime à présent Volta comme mon frère « en Dieu *. »

Sans espérance du côté de l'église, Arétin se donna tout entier

' Rime Piac. del Berni. Yicenza, I6C9, 1. Il, p. 13.

' Annot., ibid.

» leitres d'ArCthif l, /, p. iù2,

XI 1 VIE D*AKÊTIX.

à Médicis, sur Tesprit duquel il poussa si loin son ascendant , <iue son maître le faisait manger \ et coucher * avec lui. Ceui qui connaissaient l'aversion de ce seigneur pour la médisance, avaient peine à dcmMcr le motif d*un faible si décidé.

Arétin, dans les champs de Mars, à la suite de Médicis, ne fit pas longtemps sans se ressentir des hasards attachés au métier'. Son Mécène reçut devant Governolo une mousquctade qui loi cassa la jambe. Le duc de Mantoue lui refusait un asile, dans la crainte de déplaire à Tempereur. Le zèle et Téloqucnce d*Arétin dissi[ièrent les frayeurs du duc, qui non-seulement ouTrit ses portes, mais encore visita Médicis, et le secourut de tout ce qui dépendait de lui *. Les soins furent inutiles, la plaie s'envenima ": il fallut couper la jambe du blessé, qui expira dans les bras de son favori, le 30 novembre 1526 *.

Arétin prouva dans cette occasion que Tintérèt n'était pas le motif de son attachement. Il n'abandonna son maître qu'apn^ lui avoir rendu les derniers devoirs. Il engagea Jules Romain à le poindre après sa mort, et conserva toujours ce portrait comme un gage précieux de Tamitié qu'il y avait eue entre Médicis et lui. Sa génèrositt^ se soutint-elle jus({u*à la Gn? C'est ce qu'on peut révoquer en doute, en voyant l'affectation avec laquelle il rappelle à Côme, Cils de Jean, devenu grand-duc, ce qu'il avait fait pour son père, lorsqu'en parlant de ce capitaine, il lui 'Ut :

Lui qui d'aucun présent ne paya mon service,

Comme cliacun le peut savoir, Me disait sout Milan : Ah ! si le Ciel propice

Me permet un jor.r de revoir Ma femme et mes enfanta, libre de cette guerre.

De ton pays je te ferai seigneur.

• Lettre» dUréiln, t. IV, p. 124.

• Lettres iVAn tin, I. III, p. 208.

• l.'Anmiiralo, appnsci. III, p. t:o3.

• Lettres ûArHln, 1. 111. p. 198.

» Leitres â^Arvtlity 1. 1, p. 5, 87.

• Varclil, M/or. YiQrent , I U, p. 23.

VtE D'ARÉtl5r. * Xllt

Mais, liélat! pauvre et vicui, joui*t d'un sort lronip<*Ur, Mon espérance est avec lui sous terre '.

Ce revers acheva de dégoûter notre auteur du service des grands ; il résolut de vivre indépendant, des fniits de sa plume. Les sentiments qu*il affecte, et la peinture qu'il fait de son nouvel état, méritent d*élre rapportés. « Je ne suis plus, diMl, le «Jouet de la fortune, et je rends grâces à Dieu d'avoir préservé a moD cœur de la soif de Tavarice. Je ne dérobe le temps de « personne, et la nudité des autres n'excite pas une joie mali- « gne dans mon cœur. Je partage avec les miens la chemise de « mon dos et le pain de ma bouche. Je regarde mes sentantes « comme mes Glles , et mes serviteurs comme mes frères. La « paix fait la magnificence de ma maison, et la liberté en est le « majordome. Mes jours coulent dans la satisfaction, et je ne dé- « sire rien de plus. Le souffle de la maliguité, ni les vapeurs de « Tenvie n'ont point encore altéré ma récolte*, d

Il choisit Venise pour son séjour, et s'y établit sur la fin de 15S7 *. Il y fut reçu à bras ouverts par toutes les personnes de distinction, et le doge Gritti l'honora d'une protection parlicu'llère «.

Le ressentiment des injures qu'il avait reçue<% de la cour roumaine était trop récent et trop vif pour lui permettre de dissimuler. Le sac de Rome par l'armée de l'empereur et la détention du saint-père dans le château Saint-Ange enhardirent sa plume. Il publia quelques satires contre Clément et ses cardinaux. Le pontife se plaignit au sénat ' : le doge manda le poTte, et lui enjoignit d'être plus circouspect". Il ne chanta cepordint la palinodie qu'en 153u. Son excuse est tournée si singulièrement, qu'on me permettra de la rapporter, v Si celui que vous

■ Opère burtesche^ I. III, p. 1 1 .

* UuresW.îréiiHf t. Il, p. nS.

* Lettres d'.iretm, 1. 1, p . 83.

* Leiirei d'Aretiti, t. III, p. 2u

* Lettres (TArtfthi, 1. 1, p. 14.

* Leitn's (l*Ari*i:ft, t. /, p. ih

XIV VIE D*AAÉT1N.

« avez élevé au comble de Thonneur, écrit-il an pape, vous oo- « trage par l'épée, est-il étonnant que celui qui n'a reçu qued» « injures se venge par la plume? Je me repens cependant (Ti- <( voir trop écouté mon ressentiment, et j*ai honte d'avoir aM « de la circonstance de vos malheurs ^ »

Yasone, suffragant de Yicence, qui s'était mêlé de cette réconciliation, lui procura un bref honorable. Arétin fit des pfOtestations pour l'avenir : il rétracta par une lettre adressée is cardinal Hippolyte tout ce qu'il avait avancé dans sa colère'; et ce n'est pas la seule fois qu'il se reconnaît imposteur. Il régib le cardinal de Ravennes d'une pareille confession *.

Le même Yasone, accompagnant l'empereur qui retournait eB Allemagne par le Trentin ^ , obtint pour son ami un collier d'or et des lettres de chevalier. Arétin accepta l'utile et refusa rb^inorable par ces mots :

Un mur sans écriieaux, un cordon sans finance, Du public prêt à mordre excileni rinsolence '.

Yasone avait encore extorqué de Clément une promesse de 500 écus, pour marier une des sœurs de notre poète. Quelque nouveau coup de langue en empêcha l'effet® : et ce fut Benoit, cardinal d' A ccolti, qui suppléa au défaut du pontife'. Aussi TA* rélin lui donnc-l-il la gloire d'avoir réalisé ce que ses services n'avaient pu obtenir de la piété de deux papes ". •

Cette sœur se nommait Francesca*. Elle fut mariée à uncer-

• Lettres d' Arétin, 1. 1, p. 62.

' Lettres d'Arétiiu (• !> P> 42. Clément eut à peine les yeux fermés, V'^ publia une satire sanglante contre sa mémoire.

• Lettres d' Arétin, 1. 1, p. 42.

• Lettres à VAréthty 1. 1, p. 62.

• Ces vers sont du Marescallo, comed., atto II, Fcena ui.

• Lettres à V Arétin, 1. 1, p. 67.

' Lettres à V Arétin, 1. 1, p. 60.

• Letiretd*Arétin,i. I. p. 142.

• Lettres d'Aréiirif l 11, p. I73.

VIE D' ABETIE*. XV

ain Horace Gendarme. L*uii cl Taulre luoururent en 1547, luisant une fille et un fils jumeaux. Muchio de Médicis et Frédéric le Monta igu se chargèrent de les élever ^ Ârétin s'intrigua dans a suite pour placer celte nièce dans un couvent' ; mais Muchio a maria '. Cette Francesca n'était pas vraisemblement du métier [ue Berni reproche à ses autres sœurs.

En 1533, Arétin voulant réchauffer la lil>éralité de ses bienfaiteurs, écrivit au cardinal Hippolyte qu'il était résolu de passer 3n Turquie. « J'irai, disait-il , traîner ma vieillesse et ma pau- I vreté chez les infidèles. Si quelques-uns étalent à leurs yeux I les biens et les dignités dont la coiir de Rome récompense le X crime, je leur ferai voir les cicatrices des coups que j'ai reçus K pour avoir aimé la vérité, et ma misère leur apprendra le prix K qu*elle donne à la vertu. Ce qui n'a pu toucher le cœur des K chrétiens, entraînera l'&me des barbares *. »

Cet artifice ne fut pas infructueux. Il nous apprend dans sa comédie du Courtisan ^, qu'il était prêt à s'embarquer pour Gonstantinople , lorsque François P' l'avait lié par une chaîne d'or, et que le duc de Levé avait achevé de le fixer par une bonne pension. S'il feignit dans la suite quelque regret de n'avoir pas exécuté son projet ^ ce fut une suite de la même ruse, dont il attendait de nouveaux suppléments de finances.

Le cardinal Farnèse ayant succédé à Clément VII, sous le

* UUret tfAréllrij l. II, p. 79 ; t. V, p. 34.

■ LelirescPAreiin, t. III, p. 26 ; t. V, p. 72.

* Lorenzi, Dial. de RUu, p. 38. Zilioli, Islor. di Poeti ilai, .

* Lettres tfArélirij 1. 1, p. 30. Ce qui donna celle idée à TArétin, fui la proposiiioD que lui fil le doge Gritli d'enlrer au service de Louis Grill i* flOB fils naturel, alors ambassadeur du roi de Hongrie à la Porle OUomauc (Parata, fslor. Venez., 1. VIII, p. 364). Mais Arélin ne pensa jamais à accepter ces offres, et, pour en découvrir la yérilé, il ne faul que rapprocher les dates. La lettre dont nous parlons esl du 19 novembre 1533. Il y avait alors six mois que Louis Grilli était revenu de son ambassade, et de retour eo Hongrie, comme il paratl par la lellre d'Arélin, 1. 1, p. I3i<.

* La Corieggia, comed., atlo III, scena viu.

■ • Leêtreêd^Àréiin, 1. 1, p. 34.

IVI VIE i/aEÈTIX.

nom de Paul III, Arétiu, qui craignait le ressenlimentdes prèiret qu'il avail offensés, engagea un parent du doge à se Joindre à Giudiccione pour solliciter un bref de domesticité du nooreti pontife >. Ceux-ci se persuadèrent qu'il avait envie dn rentrer ', au service du pape : mais il leur déclara nettement qu'il ne voilait qu'être autorisé à divertir sa sainteté une fois le mois, et | lui écrivant des bagatelles amusantes *. En effet, il ne défait : pas souhaiter de retourner à Rome. La liberté dont les étrangers \ Jouissent à Venise, asile assuré contre la bigoterie des autres \ Italieus, convenait trop à ses inclinations et à ses Intérêts. Il } ; composait en sûreté des écrits obscènes et satiriques. La corruption et la malignité sont garants du débit de ces marchaiH dises, et sou avidité ne lui avait pas permis de renoncer à ces avantages. Ses feuilles étaient enlevées à mesure qu'elles paraissaient. On raconte même qu'un prince espagnol entretenait im courrier, pour avoir le premier ce qui sortait de sa plume '. Sans compter les pensions, il se vantait d'avoir su, avec une bonteille d'encre et une main de papier, se créer 2,000 écus de rente, dont les fonds étaient assignés sur la sottise d'autrui ^.

Malgré sa vanité, il sentit que son ignorance ruinerait sa réputation, quelque imposant que fût le ton qu'il avait pris. Il attira donc près de lui Nicolas Franco de Benevent, homme très-versé dans les langues savantes ". Celui-ci, dont le caractère impudent et caustique symphatisait avec le génie d'Arétin, suppléait à ce qui lui manquait d'érudition par des traductions qu'il faisait exprès pour lui. L'un fournissait l'étoffe, l'autre taillait l'habit. Ces associations ne sont pas sans exemple : nous avons vu des imposteurs littéraires s'écbafauder sur le savoir d'autrui , et se faire un nom aux dépens d'un mérite moins connu. Mais l'appui venant à manquer, le savant disparait, l'homme est démasqué,

* Lettres (TArctin, 1. 1, p. 3i. A VArètiiu t. i, p. lOO, il). ■ Lettres d^AréiUiy 1. 1, p. 34.

* Leitresd'Areiiiif t. II, p. 274.

* Uttres d'Arëiiit^ l. III, p. 'HZ,

* Toscan., Peplus Ituliœ^ p. ic(i. Gaddi, De SçripL non ecctet,^ t. I, p. 14.

l^fca i»>u\cu:iiii;u itl lu busiiiu sciiiitluicut iti jjuruulh' li; trjilé : nvarict! l'aa^nlit. Fnnco, se crojanl iii!'ccss,iiTe, voulut exiger un partage égal. L'Arétiu ne |»uty cousenlir : ils ie S(^t>!>r^*^nt. Le savant revcudiqua les ouvrages qui avaient paru sous le nom Je récrivain ■. Celui-ci dérendit sa propritité par le mérite du style, et demanda la confronlallon des Écrits contestés, avec enax. qui appartenaient réellement à Franco. Eusébl, jeune élève d'Arétin, ayant sur ces enlruralbjs donné quelques coups de blton à Franco, le rendit irréconciliable. Celle aveolunj corrigea Dotrc auteur, et si dans la suite il su servit de pareils ouvriers , il enl soin de les prendre dans unu classe si ténébreuse, qu'ils étaient dans l'impuissauce de lui porter ombrage. On ne saurait pourtant douter qu'Arétin n'efll de grandes oMlgalions à Franco. Il ne faut que comparer lus premiers ouvrages qui lui firent un nom avec ceux qui parurent depuis leur sé]>aratiou : mais ta préveDtfou que les premiers avaient étalilte fiit si forte, qu'il Qt encore des dupes nialgré ses bévues et ses imprudences.

La conviction intérieure qu'il avait de son incapacité, loin de diminuer son oi^eil, augmentait encore son insolence'; et, semblable à ces menteurs qui, à force du rép«'tur une fausseté , parvkiineut à la croire véritable, à force de vanter sou mérite, il s'imaginait être un personnage imiHirtanl. Le i>lus grand nombre, et surtout la pruvtuee, donnèrent dans te iKinueau. Plusieurs étrangers le visitèrent * i il prit leur curiosité |K>ur un hommage, a Un si grand nombre de gens, écrit-il i Aluno, vien- « nenl me rompre la (été, que les marches de mon escalier se « caveni sous leurs pieds, comme les pavés du Capilole fêlaient H par les roues des cbars de triomphe. Les Turcs, les Juifs, les ■ Indiens, les Français, les Allemands, les Espagnols assiègent «I continuellement ma porte : jugez, du nombre de nos [taliensi is qu'il serait plus facile de vous détacher du service de

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