SCÈNE XV
ALYIGIA , ROSSO.
ALViGiÀ. Il est avec elle, et il frémit... comme un étalon qui voit la cavale!... 11 soupire, il hâble et lui promet de la faire papesse.
Rosso. C'est qu^il est de race napolitaine, s*il hàble.
ALviGiA. 11 est Napolitain, ce niais ?
ROSSo. Est-ce que fu ne le connais point?
ALViGu. Non. •
ROSSO. 11 est parent de Giovanni Aguese.
ALVIGIA. De ce bouc qui infecte les lieux où il passe?
ROSSO. De ce fourbe, de ce voleur, dé ce traître, dont le moindre vice est d'être infâme et pécheur.
ALyiGiA. Quel air faux ***, quelle face de goinfre!... Mainte- .nant, n'en parlons plus; C4ir c'est une honte de parler d'un vaurien, d'un gueux, d'un ruffien, sauf mon honneur... Mais à quoi penses-tu ?
ROSSO. Je pense que je devais traiter le patrdb en grand seigneur.
ALVIGIA. De quelle façon?
ROSSO. En faisant, pour lui, l'essai de ïogna ^°.
ALVIGIA. Ah ! ah ! ah !
ROSSO. Après ce beau coup, il me seniole que je sortirai du Commun qui me fait treniblei^ quand je pense à la parcimonie qu'on y observe ; «t j'ai plus peur du Commun que de mille maitres!...
ALVIGIA. Et, si la chose se découvre, u'as'»tu pas peur de lui?
ACTK V, SCÈNE XV. 189
I nosso. Quelle [jeiir ai-je, moi?... Je n'ai qu'à jouer de l'ép péc... il deux jambes.
' ALviGu. Dis-moi, le régime il u Commun est-il si lerriblo qu'il fasse trembler un Russo?
noaso. Il est si terrible, qu'il ép ou va nierait Morgaute et Margutle " ; sans parler de Calellaccio, dont le moindre trait de t^outonuerie était de mangerun mouton, dm% paires de cha* |H>iis et -cent œufs dans un seul repas.
.U:ViGiA. Il est tout i moi, meesire Calellaccio.
Rosso. Alvigja, pendant que le vautour se rassasie de sa uharogne", je veux le dire, en de«xmo(s, eeque c'est que le Commun dont on se fait une si ubarmante image".
ALviuiA, UiS'Ie-moi, de grâce.
nosso. Dès ([ùe la mauvaise fortune le force d'aller an Commun, aussitôt que tu y entres, se présente k tes yeux un tombeau si humide, si ulisuur, si horrible, que les sépultures ont ua aspect cent fois pluf réjouissant... Et si lu as vu la prison de Corle-Savelta "", quand elle est pleine de prisonniers, lu vois le Commua plein de serviteurs à l'heure du repas; parce qu'ils ressemblent 11 des prisonniers, les malheureux qui mangent au Commun, de même que le Commun ressemble à une prison: tuais les prisons sont beaucoup plus agréables que les Communs , parce que les prisons sont chaudes hiver et été, tjmdis que les Communs, oii l'on étoulTe l'été, sont si froids en hiver, que les paroles y gèlent dansia bouche; en outre, la mauvaise odeur de la prison est moins déplaisante que celle du Commun, parce que l'une vient des hommes qui vivent en prison, et l'autre, des hommes qui meurent au Commun.
ju.vii:ia. Tu as raison d'en avoir peur.
nosso. Écoule encore. On mange sur une nappe bariolée de plus de couleurs que la palette des peintres ; et, si ce n'était pas dire une impertinence, je dirais qu'elle offre plus de teintes qu'il ne s'en trouve sur les linges que salissent les femmes quand elles ont le mal que Dieu puisse donner aux Communs"...
ALvjGi*. Pouah! oh!"
IQO ^^ COURTISANE.
Hosso. Il y a là de quoi te faire horreur"^. Sai$-tupùse lave ladite nappe, à la fin du nnois?
AtYIGU. Où?
Rosso. Dans le suif des chandelles qui nous restent le soir, quoique souvent, bien souvent, nous mangions sans lumière; et c^est un bonheur pour nous, parce que dans robscurité notre estomac ne se soulève pas à voir la chienne de pâture" (|u^on nous apporte, qui nous rassasie en nous afTamaot, et nous désespère en nous rassasiant.
ALYiciA. Que Dieu confonde'^ celui qui est cause detantde maux!
ROSso. Ni Dieu, ni -diable, ne pourraient faire pis. Ce serait un hasard que nous connussions le temps de Pâques ou du carnaval ; car, toute Tannée, de la mère de saint Lw *• pour tout régal.
ALViGiA. Quoi ! mangez-vous de la chair de saints?
ROSSo. Et de crucifiés, 'encore; quoique je ne parle poiutde cela... Je dis que saint Luc se représente sous Timagè dMti bœuf; et la mère d*un bœuf...
ALVIGIA. Est une vache. Ah ! ah !
ROSso. Vienne ta saison des fruits ; et, quand les melons» les artichauts, les figues, le raisin, les concombres et les prunes arrivent à notre labié, nous les estimons plus qu'un royaume... II est bien vrai qu'on nous donne, au lieu de fruits, quatre tranches de fromage de lait de buffle, si sec et si dur, qu'il nous fait sur l'estomac une colle cap£n)le d'étouffer Marforio"; et, s'il te prend envie d'avoir une écuelléede bouillon, après mille supplications, la cuisine te donne une écuellée-de lessive.
ALVIGIA. Ils ne donnent donc pas de bonne soupe?
nosso. Si les moines l'avaient pour pitance!... Je suis certain que ceux qui sortent, chaque jour, de l'ordre monacal, n'ont pas d'autre motif que d'être privés de bon bouillon".
Ai.viGiA. Tu veux dire... oui, oui, je t'entends.
ROSSO. Je veux dire ceux qui, pour ainsi dire, égorgent les soupes ^®, comme la cour égorge la fidélité de ses serviteurs...